Le 8 juin 1924, les alpinistes britanniques George Mallory et Andrew « Sandy » Irvine tentent de conquérir le sommet de l’Everest (8 849 mètres) par la face Nord tibétaine. Aperçus une dernière fois vivants à quelques centaines de mètres de la cime par leur coéquipier Noel Odell, les deux hommes disparaissent dans la « zone de la mort ». Avaient-ils réussi à vaincre le Toit du monde, vingt-neuf ans avant sir Edmund Hillary et Tenzing Norgay ? La confrontation des archives historiques, de la découverte du corps de Mallory en 1999 et de la mise au jour exceptionnelle d’un reste d’Irvine en septembre 2024 permet d’établir une chronologie et une analyse matérielle rigoureuse de cette expédition.
Le contexte et le déroulement chronologique de l’expédition de 1924
L’expédition de 1924 constitue la troisième tentative britannique officielle d’ascension de l’Everest, après les campagnes de reconnaissance et d’assaut de 1921 et 1922. Organisée par le Royal Geographical Society et l’Alpine Club, elle dispose de moyens logistiques importants pour l’époque, incluant l’utilisation expérimentale d’appareils à oxygène en circuit ouvert.
George Mallory, âgé de 37 ans, est alors le grimpeur le plus expérimenté de l’équipe, ayant participé aux deux précédentes campagnes. Andrew Irvine, un étudiant de l’Université d’Oxford âgé de 22 ans, est sélectionné pour ses capacités athlétiques exceptionnelles et son expertise technique dans la maintenance et l’allégement des appareils à oxygène, dont les unités standards pesaient environ 15 kilogrammes chacune.
L’assaut final vers le sommet se déroule selon la chronologie documentée par les journaux de bord et les notes de terrain de l’expédition :
- 6 juin 1924 : Mallory et Irvine quittent le Camp IV (7 010 mètres), situé au Col Nord, accompagnés de quatre porteurs indigènes (sherpas). Ils rejoignent et s’installent au Camp V (7 772 mètres).
- 7 juin 1924 : Les porteurs redescendent au Col Nord conformément au plan de marche. Mallory et Irvine progressent seuls jusqu’au Camp VI, établi à une altitude de 8 170 mètres sur une vire rocheuse. C’est de ce point précis que débute la tentative finale de sommet.
- 8 juin 1924 : Le géologue Noel Odell, montant en soutien solitaire pour effectuer des relevés géologiques et préparer le retour des deux hommes, progresse vers le Camp VI. À 12h50, à la faveur d’une trouée météorologique temporaire dans la couverture nuageuse, il observe deux silhouettes noires franchissant un ressaut rocheux sur la crête sommitale. C’est la dernière observation visuelle confirmée des deux alpinistes vivants.

Le témoignage de Noel Odell : l’emplacement des trois ressauts
L’un des points de débat majeurs de l’histoire de l’alpinisme repose sur l’interprétation de l’emplacement exact où Odell a aperçu les deux silhouettes. La crête Nord-Est de l’Everest présente trois obstacles rocheux verticaux distincts, appelés « ressauts » (steps), que les grimpeurs doivent obligatoirement franchir pour atteindre le sommet par cette voie :
- Le Premier Ressaut (First Step) : Situé entre 8 500 et 8 530 mètres d’altitude. Il s’agit d’un empilement de blocs rocheux massifs, difficile mais surmontable par des techniques d’escalade classiques.
- Le Deuxième Ressaut (Second Step) : Situé entre 8 605 et 8 630 mètres. C’est l’obstacle majeur de la crête : une paroi rocheuse verticale de près de 30 mètres de haut, présentant un passage terminal particulièrement technique surnommé « le verrou ». En 1975, une expédition chinoise y a installé une échelle métallique fixe pour franchir le passage. Avant cette date, l’escalade libre de ce ressaut à une telle altitude était jugée par la majorité des spécialistes comme impossible avec les techniques et les chaussures souples de 1924.
- Le Troisième Ressaut (Third Step) : Situé vers 8 710 mètres. Plus simple techniquement, il constitue le dernier verrou rocheux débouchant directement sur les pentes de neige sommitales menant au point culminant.

Dans son premier rapport écrit envoyé par câble, Odell affirme avoir vu Mallory et Irvine franchir le Deuxième Ressaut, ce qui indiquerait qu’ils étaient en excellente voie pour atteindre le sommet à la mi-journée. Plus tard, face au scepticisme des membres de l’expédition concernant la rapidité de leur progression par rapport à l’heure tardive (12h50), Odell modifiera ses déclarations à plusieurs reprises au cours de sa vie, suggérant qu’il avait pu se tromper et observer en réalité le franchissement du Premier Ressaut. Cette fluctuation de témoignage constitue le pivot de l’incertitude quant à l’altitude maximale atteinte par le duo.
1999 : L’analyse médico-légale de la découverte du corps de George Mallory
Soixante-quinze ans après la disparition, la Mallory and Irvine Research Expedition est organisée en mai 1999 dans le but spécifique de localiser les restes des deux grimpeurs et de retrouver des indices matériels. Le 1er mai 1999, l’alpiniste américain Conrad Anker découvre un corps gelé sur la face Nord, à une altitude de 8 155 mètres, soit environ 15 mètres en contrebas de l’emplacement du Camp VI de 1924.
L’identification factuelle du corps comme étant celui de George Mallory repose sur plusieurs indices matériels indiscutables analysés et photographiés sur place :
- La présence d’étiquettes nominatives en tissu brodé, cousues sur les cols et les revers des couches intérieures de vêtements en laine et en soie, portant l’inscription « G. Mallory ».
- Une corde de chanvre et de coton rompue, nouée et enroulée autour de la taille de l’alpiniste. Les marques de frottement et la tension subie par les fibres indiquent une chute violente et soudaine alors que les deux hommes étaient encore encordés l’un à l’autre.
- Des blessures physiques majeures, caractéristiques d’une chute à grande vitesse sur une pente rocheuse inclinée : une fracture ouverte et nette du tibia et de la fibula (péroné) de la jambe droite, une luxation de la cheville gauche, ainsi qu’un traumatisme crânien profond et ouvert au niveau du front, causé par un impact direct contre un bloc de schiste.
La position du corps, préservé par le froid extrême et la déshydratation, apporte des informations sur les derniers instants de l’alpiniste : il a été retrouvé face contre terre, la tête orientée vers le haut de la pente, les doigts crispés et les bras étendus pour tenter d’agripper le sol et de freiner sa glissade après la rupture de la corde. Andrew Irvine, en revanche, n’a pas été découvert à proximité immédiate de ce site en 1999.
Septembre 2024 : La découverte de la botte d’Irvine et les analyses glaciologiques
Un tournant majeur et factuel survient en septembre 2024. Une équipe de tournage et d’alpinistes du National Geographic, dirigée par le réalisateur et photographe Jimmy Chin, explore le glacier du Rongbuk central, situé en contrebas de la gigantesque face Nord de l’Everest.
L’équipe y découvre un artefact pris dans la glace fondante, libéré par le recul glaciaire récent : une botte de cuir usée, dont la semelle est entièrement cloutée de clous de fer forgé (clous de type « hobnail »), caractéristiques exactes de l’équipement de montagne utilisé par les expéditions britanniques des années 1920. À l’intérieur de cette botte se trouvent les restes partiels d’un pied humain, protégé par une chaussette de laine épaisse.
L’identification de cet artefact repose sur une preuve factuelle directe et irréfutable : une étiquette en tissu rouge, fermement cousue sur le revers de la chaussette de laine, portant l’inscription brodée en lettres capitales « A.C. IRVINE ».
La position géographique de cette découverte, située sur la surface mouvante du glacier à une altitude nettement inférieure à celle du corps de Mallory, démontre que les restes d’Andrew Irvine ont été transportés au fil des décennies par le mouvement naturel d’écoulement des glaces et par les avalanches successives depuis les hauteurs de la face Nord. Des prélèvements d’ADN ont été effectués par les autorités compétentes en collaboration avec les descendants directs de la famille Irvine afin de valider formellement la correspondance biologique, confirmant qu’il s’agit du premier reste physique d’Andrew Irvine récupéré depuis 1924.
Inventaire et analyse des indices matériels retrouvés
La confrontation des objets personnels trouvés sur le corps de Mallory en 1999 et de la botte d’Irvine en 2024 permet de dresser un tableau factuel des équipements et de leur état :
| Objet ou reste matériel | État physique / Observation factuelle | Implication directe pour l’enquête |
| Lunettes de soleil de protection | Retrouvées intactes, rangées à l’intérieur d’une poche fermée de la veste de Mallory. | Indique que l’accident s’est produit au crépuscule ou de nuit, lorsque la protection contre la réverbération de la neige n’était plus nécessaire. |
| Montre de Mallory | Boîtier en argent endommagé, verre brisé et aiguilles disparues. Les analyses microscopiques du mécanisme n’ont pas permis de figer l’heure exacte de l’arrêt. | Ne permet pas de dater précisément l’heure de la chute ou du décès. |
| Botte d’Irvine (découverte en 2024) | Cuir craquelé par le gel, clous de semelle intacts, présence de l’étiquette nominative d’origine cousue. | Preuve matérielle du décès d’Irvine et du transport de ses restes par le glacier du Rongbuk. |
| Liste de matériel de rechange | Feuille de papier préservée dans les poches de Mallory, indiquant les pressions des cylindres d’oxygène. | Confirme l’utilisation active et méthodique des bouteilles d’oxygène jusqu’au jour de l’assaut final. |
| Altimètre de poche | Retrouvé dans les vêtements de Mallory, cadran brisé. | L’état de destruction de l’instrument empêche la lecture de la dernière altitude enregistrée. |
Une absence majeure retient l’attention des historiens et des enquêteurs : avant le départ de l’expédition, George Mallory avait promis à son épouse, Ruth, de déposer sa photographie personnelle au sommet de l’Everest si l’ascension réussissait. Lors de la fouille minutieuse et documentée du corps en 1999, toutes les affaires personnelles de Mallory (portefeuille, lettres d’encouragement, reçus financiers) étaient parfaitement conservées dans ses poches intérieures, mais la photographie de sa femme était absente.
Les limites techniques des équipements de 1924
Pour évaluer la probabilité physique d’une réussite, les ingénieurs et historiens du sport ont analysé les performances des équipements de 1924 face aux conditions thermiques et barométriques de l’Everest :
- L’habillement : Contrairement aux combinaisons modernes en duvet d’oie et membranes synthétiques imperméables et coupe-vent, Mallory et Irvine portaient des superpositions de vêtements en fibres naturelles : coton (toile Burberry), laine, soie et flanelle. Des tests thermiques en soufflerie menés dans les années 2000 sur des répliques exactes de ces vêtements ont démontré que cet équipement était efficace pour maintenir la chaleur corporelle par temps sec et en mouvement, mais s’avérait insuffisant pour survivre à une nuit d’un bivouac improvisé sans abri à plus de 8 500 mètres d’altitude, ou en cas de tempête soudaine.
- L’appareil à oxygène : Le système conçu et optimisé par Irvine utilisait des bouteilles d’acier lourdes et des tubulures en caoutchouc sujettes au gel. Le débit était irrégulier et les fuites fréquentes. Le poids total de la charge (15 kg) limitait considérablement la vitesse de progression des deux hommes. Les calculs de performance estiment leur vitesse à environ 80 à 100 mètres de dénivelé positif par heure dans les sections techniques de haute altitude, contre près de 200 mètres pour les alpinistes modernes équipés d’appareils en titane et fibre de carbone légers.
La question de l’appareil photo Kodak Vest Pocket
Le point central pour la résolution définitive du mystère repose sur la recherche d’un appareil photo spécifique : un modèle Kodak Vest Pocket. Les archives de l’expédition et les listes de colisage confirment que les deux hommes avaient emporté au moins un appareil de ce type pour documenter leur progression et photographier le sommet.
Les experts techniques de la firme Kodak ont formellement attesté que le film inversible noir et blanc à base de nitrate utilisé en 1924, s’il est resté conservé dans un état de gel constant, à l’abri de la lumière et de l’humidité au sein de la haute altitude de l’Everest, possède des propriétés chimiques permettant encore aujourd’hui son développement en laboratoire pour obtenir des images exploitables.
L’appareil photo n’a pas été retrouvé sur le corps de George Mallory en 1999. L’hypothèse logistique la plus documentée indique que c’était Andrew Irvine, en tant que responsable technique de l’équipement, qui portait l’appareil ce jour-là. La découverte de sa botte en septembre 2024 sur le glacier du Rongbuk relance les campagnes de prospection ciblées dans cette zone glaciaire, dans l’espoir de localiser le reste de ses effets personnels, son sac à dos ou le reste de son corps, susceptibles de contenir l’appareil photo.
Les indices matériels de terrain préexistants
Avant les découvertes de 1999 et 2024, deux indices de terrain majeurs avaient déjà été documentés sur la voie de la face Nord :
- Le piolet de 1933 : Lors de la quatrième expédition britannique menée par Hugh Ruttledge en 1933, l’alpiniste Percy Wyn-Harris découvre un piolet en bois d’époque abandonné sur des dalles rocheuses inclinées, en dessous du Premier Ressaut, à une altitude de 8 440 mètres. Ce piolet a été formellement identifié comme appartenant à Andrew Irvine grâce à des marques de fabrication et des entailles uniques correspondant aux registres de l’expédition de 1924. La position du piolet indique que les deux hommes ont atteint au minimum cette altitude de 8 440 mètres sur la crête Nord-Est.
- Le témoignage chinois de 1975 : Le grimpeur chinois Wang Hongbao a déclaré à son chef d’équipe avoir aperçu le corps d’un « Anglais ancien », dont les vêtements tombaient en poussière sous l’effet du vent, à une altitude d’environ 8 100 mètres sur la face Nord. La localisation de la botte d’Irvine en 2024 au niveau du glacier inférieur corrobore scientifiquement le fait que des restes humains ou des équipements situés sur les pentes supérieures ont été soumis à des processus de déplacement gravitaire et glaciaire au fil du siècle dernier.
La localisation du piolet en 1933 prouve de manière factuelle que les deux hommes ont atteint au minimum une altitude de 8 440 mètres sur la crête Nord-Est, franchissant les premières difficultés techniques de la ligne d’ascension. La preuve matérielle finale de l’atteinte ou non du sommet reste suspendue à la découverte de l’appareil photo
