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Un cadavre vidé de son sang, retrouvé sur un sentier de jungle

Par hollowsoul · 22 août 2026

Au début des années 1950, dans les collines du centre de l’île de Luçon, aux Philippines, des combattants communistes retrouvent le corps de l’un des leurs sur un sentier qu’ils empruntent régulièrement. L’homme a le cou percé de deux petites plaies, comme des morsures. Son corps est vidé de son sang. Aucun coup de feu n’a été tiré, aucun combat n’a eu lieu. Pour les hommes qui découvrent la scène, une seule explication semble possible : l’aswang, le vampire du folklore philippin, rôde sur cette colline.

La vérité, lorsqu’elle sera révélée des années plus tard, se révélera tout aussi glaçante, mais pour des raisons bien différentes. Ce meurtre n’était pas l’œuvre d’une créature surnaturelle, mais celle d’une escouade de guerre psychologique montée par un officier américain, au service d’une agence de renseignement en pleine guerre froide. L’histoire, largement documentée depuis, est aujourd’hui considérée comme l’un des exemples les plus singuliers de manipulation du folklore local à des fins militaires.

Les Huks, une guérilla née dans l’ombre de la Seconde Guerre mondiale

Pour comprendre cette opération, il faut remonter à l’occupation japonaise des Philippines. Pendant la guerre, un mouvement de résistance paysanne, la Hukbalahap (contraction de Hukbong Bayan Laban sa Hapon, « Armée populaire contre le Japon »), combat aux côtés des forces américaines contre l’occupant japonais. Une fois la paix revenue et l’indépendance philippine proclamée en 1946, ce mouvement, marqué à gauche et porteur de revendications agraires, ne dépose pas les armes. Écarté du jeu politique et considéré comme une menace communiste par Manille et par Washington, il se transforme en insurrection armée contre le nouveau gouvernement philippin, alors soutenu par les États-Unis.

Entre 1946 et le début des années 1950, cette guérilla, rebaptisée Armée de libération du peuple, tient tête à une armée philippine mal préparée à ce type de conflit. Dans le contexte de la guerre froide naissante, où chaque foyer d’insurrection en Asie du Sud-Est est perçu à Washington comme une pièce du domino communiste, les États-Unis décident d’intervenir plus directement pour appuyer la contre-insurrection.

Edward Lansdale, un stratège qui étudie les peurs locales

C’est dans ce contexte qu’intervient Edward G. Lansdale, officier de l’US Air Force également affilié à la CIA naissante. Envoyé aux Philippines au début des années 1950 pour conseiller l’armée philippine, Lansdale se distingue rapidement par une approche peu conventionnelle de la contre-insurrection : plutôt que de miser uniquement sur la force militaire, il cherche à comprendre les croyances, les peurs et les habitudes des populations rurales pour retourner ces éléments contre les insurgés.

Son équipe se livre à ce que l’historien William Blum, dans son ouvrage Killing Hope, a décrit comme une véritable étude de marché appliquée à la guerre psychologique : les superstitions, tabous et légendes des paysans vivant en zone huk sont passés au crible pour en tirer des leviers d’action. C’est de ce travail que naît l’idée d’exploiter la figure de l’aswang.

L’aswang, figure centrale du folklore philippin

L’aswang est l’une des créatures les plus redoutées du folklore philippin, particulièrement enraciné dans la région de Luçon central où opèrent les Huks. Contrairement au vampire européen classique, l’aswang n’a pas une forme unique : selon les régions et les récits, il peut se présenter comme un buveur de sang nocturne, un être capable de se transformer en animal, ou encore une créature dotée d’une langue effilée capable de se glisser par une fissure ou un nombril pour aspirer les fluides vitaux d’une victime. Ce qui reste constant, en revanche, c’est la terreur qu’il inspire et la conviction, profondément ancrée dans certaines communautés rurales, qu’il rôde réellement dans les collines la nuit venue.

Lansdale et son équipe comprennent que cette croyance, si elle est habilement exploitée, peut devenir une arme redoutable contre des combattants qui campent justement dans ces mêmes collines, la nuit, loin de tout soutien.

L’« œil de Dieu » et les malédictions diffusées par avion

L’opération du faux vampire n’est pas la seule tactique de guerre psychologique déployée par Lansdale aux Philippines. Son équipe met également en place ce qu’il appellera lui-même l’« œil de Dieu » : dans les villages soupçonnés d’apporter un soutien aux Huks, des agents peignent de nuit, sur les murs proches des habitations des sympathisants identifiés, un œil menaçant. Au matin, la présence de ce symbole a, selon les mots mêmes de Lansdale, un effet immédiatement dégrisant sur les habitants visés, qui comprennent qu’ils sont surveillés.

Autre tactique attestée par plusieurs historiens : des avions légers survolent les zones tenues par les Huks pour diffuser en tagalog des messages sibyllins évoquant des malédictions destinées à quiconque viendrait en aide aux rebelles. Cette guerre des nerfs, menée sur plusieurs fronts, vise un objectif unique : isoler les combattants de leur base de soutien civile et éroder leur moral de l’intérieur.

Anatomie d’une embuscade : la mise en scène du vampire

C’est dans son propre récit, publié en 1972 sous le titre In the Midst of Wars: An American’s Mission to Southeast Asia, que Lansdale détaille la mécanique précise de l’opération. Une escouade de guerre psychologique commence par répandre, parmi les habitants d’une ville proche d’une colline tenue par les Huks, des rumeurs faisant état de la présence d’un aswang sur cette colline même. Deux nuits plus tard, une fois le temps nécessaire écoulé pour que ces récits remontent jusqu’au camp rebelle, l’escouade tend une embuscade le long du sentier emprunté par les Huks.

Lorsqu’une patrouille rebelle emprunte ce sentier de nuit, les hommes de Lansdale saisissent silencieusement le dernier combattant de la file, sans que ses compagnons ne s’en aperçoivent. Ils lui percent le cou de deux plaies, à la manière d’une morsure de vampire, suspendent le corps par les pieds pour le vider de son sang, puis replacent la dépouille sur le sentier. Selon le récit de Lansdale, lorsque la patrouille revient chercher l’homme manquant et découvre son corps exsangue, chacun de ses membres est convaincu que l’aswang l’a emporté, et que le suivant pourrait bien être l’un d’entre eux s’ils restent sur cette colline.

Une opération isolée mais aux conséquences durables

D’après le récit de Lansdale lui-même, la ruse fonctionne : les Huks abandonnent la position qu’ils occupaient sur cette colline. Jordan Clark, chercheur et réalisateur du documentaire consacré au folklore philippin The Aswang Project, précise toutefois un point souvent négligé dans les versions les plus spectaculaires de cette histoire : cette opération précise n’aurait été menée qu’une seule fois, pour déloger une unité huk estimée entre une centaine et trois cents combattants, et non de façon répétée comme le laissent parfois entendre certains récits populaires.

La contre-insurrection philippine dans son ensemble, elle, se poursuit sur plusieurs années, combinant réformes politiques, amnisties, opérations militaires classiques et guerre psychologique. Elle porte ses fruits : en mai 1954, Luis Taruc, le chef historique de la rébellion huk, dépose les armes et accepte une grâce du gouvernement philippin, marquant la fin effective de l’insurrection. Lansdale, de son côté, poursuit sa carrière en participant activement à l’ascension politique de Ramon Magsaysay, qui devient président des Philippines la même année, avant d’être envoyé au Sud-Vietnam où il jouera un rôle tout aussi controversé dans les débuts de l’engagement américain.

Ce que l’on sait, et ce qui reste incertain

Il convient de noter que l’essentiel de ce que l’on sait de cette opération précise provient d’une source unique : le témoignage que Lansdale a lui-même choisi de livrer, près de vingt ans après les faits, dans ses mémoires. Aucun document déclassifié ne vient à ce jour corroborer indépendamment le déroulé exact de cette embuscade, ni confirmer avec certitude à quel point la croyance en l’aswang était réellement répandue dans les rangs huks visés. Un travail universitaire consacré à cet épisode, publié par la Bowling Green State University, souligne d’ailleurs que l’exploitation des superstitions rurales par une puissance étrangère à des fins de pacification s’inscrit dans une longue histoire, où missionnaires coloniaux espagnols puis stratèges américains ont tour à tour instrumentalisé les croyances locales pour asseoir leur autorité sur les populations rurales.

Ce doute méthodologique ne remet pas en cause la réalité de la guerre psychologique menée par Lansdale aux Philippines, largement attestée par d’autres tactiques mieux documentées comme l’« œil de Dieu » ou les survols diffusant des malédictions. Il invite en revanche à la prudence sur les détails les plus cinématographiques de l’anecdote du vampire, qui repose presque entièrement sur la manière dont son auteur a choisi de la raconter lui-même.

Un chapitre à part dans l’histoire de la guerre psychologique

Que l’on privilégie la lecture la plus littérale du récit de Lansdale ou une approche plus critique de ses mémoires, l’épisode de l’« aswang de la CIA » demeure l’un des exemples les plus frappants de la manière dont une armée moderne a pu chercher à retourner un folklore local contre une population qu’elle cherchait à soumettre. Loin des gadgets et de la propagande par tracts habituellement associés à la guerre froide, cette opération illustre une facette plus intime, presque anthropologique, du renseignement militaire américain de l’après-guerre : celle qui consiste à cartographier les peurs d’un peuple pour mieux les retourner contre lui.

Cet article s’appuie notamment sur les mémoires d’Edward G. Lansdale (In the Midst of Wars, 1972), sur les travaux de William Blum (Killing Hope), ainsi que sur des recherches et analyses publiées par The Aswang Project, HowStuffWorks, Mental Floss et Grey Dynamics.

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