Le 2 août 1947, un quadrimoteur britannique dénommé « Star Dust » lance un dernier message radio à quelques minutes de Santiago du Chili : une heure d’arrivée, puis un mot que personne ne comprend, « STENDEC ». Quelques instants plus tard, l’avion disparaît avec ses onze occupants. Il faudra attendre plus d’un demi-siècle pour qu’un glacier des Andes en rende les premiers morceaux. Et le mot, lui, n’a jamais livré son sens.
Cette énigme n’est pourtant que le premier chapitre d’une histoire plus sombre encore. En moins de deux ans, la compagnie qui exploitait l’appareil, la British South American Airways (BSAA), perd trois de ses avions baptisés « Star », dont deux s’évanouissent sans laisser la moindre trace au-dessus de l’Atlantique, dans la zone que la légende appellera plus tard le triangle des Bermudes.
La BSAA, une compagnie née après-guerre
La British South American Airways naît à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre de la réorganisation de l’aviation civile britannique. Compagnie d’État, elle commence ses opérations commerciales le 1er janvier 1946 et vise l’Amérique latine, les Antilles et les Bermudes. Sa flotte se compose essentiellement d’appareils Avro : des Lancastrian, des York et, à partir de 1947, des Tudor, un quadrimoteur pressurisé censé incarner l’avenir des lignes transatlantiques.
Les avions portent des noms d’étoiles : Star Dust, Star Tiger, Star Ariel. Ce détail poétique donnera à la série de catastrophes une résonance presque fatidique.

2 août 1947 : le dernier message du Star Dust
Ce jour-là, le Star Dust, un Avro Lancastrian immatriculé G-AGWH, assure le vol entre Buenos Aires (aéroport de Morón) et Santiago du Chili. À bord : six passagers, dont un courrier diplomatique britannique (un « King’s Messenger »), et cinq membres d’équipage. Il s’agit d’un trajet de routine, qui implique de franchir la cordillère des Andes.
Après près de quatre heures de vol, à 17 h 41, l’opérateur radio de la base de Santiago capte un message en morse : l’avion annonce une arrivée à 17 h 45. À la suite de l’heure, le radio de l’appareil transmet le mot « STENDEC ». Le contrôleur chilien, ne comprenant pas ce terme, demande une confirmation. Le mot est répété, puis transmis une troisième fois. Ensuite, plus rien.
L’avion n’arrive jamais. De vastes recherches sont lancées le long de la route et dans la région, sans résultat. Le Star Dust semble avoir été avalé par la montagne.
Un mot de sept lettres, transmis trois fois, et un avion qui s’évapore : voilà ce qui restera de ses derniers instants.
Cinquante ans de silence, puis un glacier parle
Pendant plus d’un demi-siècle, le sort du Star Dust reste un mystère. Les théories fleurissent. On évoque des nazis en fuite vers l’Amérique du Sud, une cargaison d’or, le contenu sensible de la valise diplomatique, et même un enlèvement par des extraterrestres. Le mot STENDEC devient un mythe : un magazine espagnol consacré aux ovnis le prend pour titre dans les années 1970 et l’énigme s’invite jusque dans la bande dessinée.
En 1998, deux alpinistes argentins qui gravissent le Tupungato, volcan andin d’environ 6 500 mètres à cheval sur l’Argentine et le Chili, tombent sur un moteur Rolls-Royce Merlin, des morceaux de métal tordus et des lambeaux de tissu. En janvier 2000, une expédition de l’armée argentine, forte d’une centaine d’hommes, monte sur le glacier et retrouve des pièces de l’appareil, notamment des hélices et des roues, ainsi que des restes humains. Certains sont remarquablement conservés par le froid, au point qu’on évoque une main encore manucurée.
L’explication de la longue invisibilité de l’épave tient à la nature même de la montagne. Selon le glaciologue Juan Carlos Leiva, l’avion, heurtant la paroi supérieure du glacier, a provoqué une avalanche qui l’a enseveli. Enfoui dans la neige puis dans la glace, il a été entraîné pendant des décennies dans la lente descente du glacier, avant que la fonte ne fasse réapparaître ses débris.
Ce que l’enquête a établi
La cause de l’accident est aujourd’hui considérée comme largement élucidée. À cette époque, les vents violents des courants-jets, à haute altitude, étaient mal connus. Les équipages qui traversaient les Andes pouvaient être ralentis par de forts vents de face sans s’en rendre compte. Le Star Dust a très probablement cru avoir déjà franchi la barrière des sommets, alors qu’il se trouvait encore au-dessus d’eux, dans les nuages. L’équipage a entamé sa descente vers Santiago, et l’appareil s’est écrasé contre le Tupungato, à environ 80 kilomètres à l’est de la capitale chilienne.
Le schéma rappelle étrangement celui des crashs du mont Blanc : une erreur de position en montagne, sous les nuages, à l’heure de commencer la descente.
STENDEC : le mot qui refuse de se laisser lire
Si la cause du crash est comprise, le dernier mot de l’opérateur radio reste sans explication définitive. Plusieurs pistes ont été avancées :
- Un anagramme de « descent ». Le mot « STENDEC » contient les mêmes lettres que « descent », l’anglais pour « descente ». Un opérateur désorienté, ou perturbé par le manque d’oxygène en altitude, aurait pu mal formuler l’annonce d’une descente vers Santiago ;
- Un code interne ou un signal convenu. Certains y ont vu un mot d’urgence connu de l’équipage, sans qu’aucun document n’ait jamais confirmé cette idée ;
- Une erreur de transmission. En morse, une altération de quelques signaux suffit à transformer un mot en un autre, et le message n’a été reçu qu’à travers les parasites de la radio de l’époque ;
- Le mystère préservé. Aucune hypothèse n’a pu être vérifiée. Même après la découverte de l’épave, le mot n’a pas été expliqué.
Star Tiger : 30 janvier 1948, disparition au large des Bermudes
Moins de six mois après la perte du Star Dust, la BSAA subit un nouveau choc, cette fois au-dessus de l’océan. Le 30 janvier 1948, l’Avro Tudor IV « Star Tiger » (G-AHNP) décolle de Santa Maria, aux Açores, en direction des Bermudes, avec 31 personnes à bord : 25 passagers et 6 membres d’équipage. Parmi eux se trouve une figure de la guerre, le maréchal de l’air Sir Arthur Coningham, ancien commandant des forces aériennes tactiques alliées.
Le vol est déjà contrarié : le mauvais temps a retardé le départ, le compas a dû être réparé à Lisbonne et le chauffage de la cabine est resté défaillant. L’appareil décolle malgré de forts vents contraires. Au petit matin du 30 janvier, à l’approche des Bermudes, il ne se pose jamais. Aucun appel de détresse n’est reçu, aucune épave ni aucun survivant n’est retrouvé.
L’enquête, dirigée par Lord Macmillan, dure quelques jours. Le rapport final ne parvient à aucune conclusion ferme. Il juge que jamais problème plus déroutant n’avait été soumis à des enquêteurs. Les Tudor restants sont cloués au sol. Peu après, en février 1948, le patron de la compagnie, Don Bennett, est limogé par le conseil d’administration.
Star Ariel : 17 janvier 1949, l’effacement en plein ciel clair
Presque un an plus tard, l’histoire se répète, avec un élément qui la rend plus troublante encore. Le 17 janvier 1949, un autre Tudor IV, le « Star Ariel » (G-AGRE), quitte les Bermudes pour Kingston, en Jamaïque, avec 20 personnes à bord : 13 passagers et 7 membres d’équipage.
Cette fois, il n’y a pas de tempête. Le ciel est clair, l’avion vole à haute altitude, dans de bonnes conditions. S’il avait rencontré une difficulté, il aurait eu le temps d’envoyer un message. Aucun appel n’arrive. L’appareil s’évanouit avec tous ses occupants, sans qu’aucune épave ne soit jamais retrouvée.
Le rapport publié en décembre 1949 écarte la météo, ne relève aucun défaut connu de l’appareil qui aurait pu entraîner une rupture soudaine en vol et conclut à l’impossibilité de déterminer la cause faute de preuve matérielle. Les Tudor ne reprendront jamais de service passager avec la BSAA.
La malédiction des Tudor
La série de pertes nourrit une réputation de « maudit » autour du Tudor, un appareil déjà marqué par des débuts difficiles. Le prototype de la version Tudor 2 s’était écrasé en août 1947, causant la mort de l’ingénieur Roy Chadwick, concepteur du célèbre bombardier Lancaster. Après le Star Ariel, la presse britannique parle d’appareil « maudit ». Don Bennett, ancien chef de la BSAA, défendra pourtant jusqu’au bout la fiabilité de l’avion et refusera d’y voir un défaut de conception.
Privée de ses long-courriers, la BSAA n’y survit pas. Au cours de l’année 1949, le gouvernement britannique décide de l’absorber au sein de la BOAC. Une compagnie de quatre ans à peine disparaît en même temps que ses étoiles.
Du Star Tiger au triangle des Bermudes
Les disparitions du Star Tiger et du Star Ariel comptent parmi les cas fondateurs de la légende du triangle des Bermudes. Elles en constituent en réalité les deux exemples les plus solides : des avions de ligne modernes, avec équipages expérimentés, qui s’évanouissent sans message de détresse ni débris. Pour les esprits sceptiques, l’absence de traces s’explique toutefois très bien par la vaste étendue de l’Atlantique, la profondeur de l’océan, les erreurs de navigation possibles et les limites des radios et des instruments de l’époque. Pour ceux qui aiment le mystère, ces deux vols restent des énigmes que rien n’a jamais tranchées.
Trois étoiles, deux mystères
Le Star Dust, le Star Tiger et le Star Ariel n’ont pas exactement la même histoire. Le premier a fini par livrer une partie de sa vérité grâce à la fonte d’un glacier, quand les deux autres reposent toujours sous l’Atlantique. Mais tous trois disent la même chose : dans l’immédiat après-guerre, quand l’aviation commerciale repoussait ses limites avec des instruments encore rudimentaires, il suffisait d’une erreur de position, d’un vent mal évalué ou d’un compas défaillant pour disparaître sans un bruit.
Et quelque part sur les pentes du Tupungato, un mot en morse continue de défier ceux qui cherchent encore à comprendre ce que l’opérateur du Star Dust a voulu dire dans ses dernières secondes.
