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Mont Blanc, la montagne maudite d’Air India : deux avions, un même versant, seize ans d’écart

Par hollowsoul · 29 septembre 2026

Le 3 novembre 1950, un quadrimoteur Lockheed Constellation d’Air India s’écrase à quelques centaines de mètres du sommet du mont Blanc. Le 24 janvier 1966, un Boeing 707 de la même compagnie, sur la même route, s’écrase presque au même endroit. Deux catastrophes, 165 morts, seize ans d’écart, et une montagne qui, depuis, ne cesse de rendre ses morts, ses débris et ses secrets.

Est-ce une simple fatalité aérienne, le résultat d’un piège géographique bien réel, ou le signe que quelque chose de plus trouble se cache sous les glaces du toit de l’Europe ? Retour sur l’une des plus troublantes séries d’accidents de l’histoire de l’aviation.

3 novembre 1950 : le « Malabar Princess » disparaît dans les nuages

Le vol Air India 245 relie Bombay à Londres, avec escales au Caire et à Genève. L’appareil, un Lockheed L-749A Constellation immatriculé VT-CQP, est baptisé « Malabar Princess ». Il a un statut particulier : c’est l’un des avions qui ont inauguré, en juin 1948, la première liaison internationale de l’Inde tout juste indépendante. Ce jour-là, à son bord, 40 passagers et 8 membres d’équipage, sous les ordres du commandant Alan Saint.

Le matin du 3 novembre, le mont Blanc est pris dans une épaisse couche nuageuse. L’équipage entame sa descente vers Genève. À 10 h 43, le Constellation heurte le massif à environ 4 677 mètres d’altitude, au niveau des Rochers de la Tournette, sur le versant français, à peine quelques centaines de mètres sous le sommet. Personne ne survit.

L’épave n’est repérée que deux jours plus tard, le 5 novembre. Les secours, alpinistes et guides de Chamonix en tête, gagnent le site dans des conditions éprouvantes. Le drame marque durablement la vallée. Il inspire le romancier Henri Troyat, dont La Neige en deuil paraît en 1952 et sera adapté au cinéma en 1956, puis plus tard le film Malabar Princess (2004).

24 janvier 1966 : le « Kangchenjunga » frappe au même endroit

Seize ans plus tard, l’histoire se répète. Le vol Air India 101, un Boeing 707-437 immatriculé VT-DMN et baptisé « Kangchenjunga » (du nom de la troisième plus haute montagne du monde), effectue la liaison Bombay – Londres, prolongée vers New York, avec des escales dont Beyrouth et Genève. À bord : 106 passagers et 11 membres d’équipage.

Au petit matin, dans la phase d’approche de Genève, le Boeing percute à son tour le massif du mont Blanc, à peu près au même endroit que le Constellation. Les 117 occupants sont tués.

Parmi les victimes figure une personnalité de premier plan : le physicien Homi Jehangir Bhabha, 57 ans, père du programme nucléaire indien. Et c’est là que l’affaire cesse d’être seulement une tragédie pour devenir un mystère.

Des coïncidences qui donnent le vertige

Les points communs entre les deux accidents sont si nombreux qu’ils alimentent depuis des décennies les spéculations :

  • la même compagnie, Air India, à seize ans d’intervalle ;
  • la même route, Bombay – Genève – Londres, et la même phase de vol, la descente vers Genève ;
  • le même massif, et presque exactement le même secteur, sur le versant des Bossons et de la Tournette ;
  • deux avions portant des noms indiens, l’un évoquant la côte de Malabar, l’autre une montagne sacrée de l’Himalaya ;
  • aucun survivant dans les deux cas.

Deux avions, une seule compagnie, une seule montagne. Le hasard aurait-il une mémoire ?

L’explication officielle : un piège aérien

Pour les enquêteurs, il n’y a pas de mystère, seulement une erreur d’appréciation de position. Dans les deux cas, l’équipage semble avoir cru qu’il avait déjà dépassé le mont Blanc, ou qu’il le survolait à une altitude suffisante, et a commencé sa descente trop tôt. Le mauvais temps, les nuages, les vents et la difficulté de se situer avec précision à une époque où la navigation reposait sur des moyens radio limités ont fait le reste. L’hypothèse d’un malentendu entre le pilote et le contrôle aérien sur la position et l’altitude a aussi été avancée.

Cette lecture est plausible. Le mont Blanc, qui culmine à 4 805 mètres environ, se dresse exactement sur la trajectoire d’approche de Genève pour les vols venant de l’est. Mais elle laisse un goût d’inachevé, en particulier pour le second accident.

Les zones d’ombre du vol 101

Deux éléments nourrissent les théories alternatives autour du « Kangchenjunga ».

Le passager Bhabha. En octobre 1965, le physicien avait déclaré publiquement à la radio d’État indienne que son pays serait capable de construire une bombe atomique en dix-huit mois s’il en recevait l’ordre. Le Premier ministre Lal Bahadur Shastri était mort à Tachkent le 11 janvier 1966, treize jours avant l’accident, et Bhabha se rendait à Vienne pour une réunion liée à l’énergie atomique. Sur ce terreau, en pleine guerre froide, sont nées des accusations d’attentat visant à priver l’Inde de son cerveau nucléaire. Certains auteurs ont même évoqué une implication de services de renseignement américains, sur la base de témoignages contestés. Aucun élément solide n’a jamais établi ces affirmations, qui restent du domaine de la rumeur.

La dispersion des débris. L’explorateur français Daniel Roche, qui a consacré des années de recherches à ces deux crashs, souligne une différence : les restes du « Malabar Princess » ont été retrouvés regroupés, alors que ceux du « Kangchenjunga » auraient été dispersés sur une zone très étendue. Il en a tiré l’hypothèse, très controversée, d’une collision avec un autre appareil militaire ou d’un tir de missile. Cette thèse n’est pas retenue par les autorités, mais elle continue d’être discutée par les passionnés de l’affaire.

Le glacier des Bossons, gardien et restituteur

Ce qui rend ces catastrophes si fascinantes aujourd’hui, c’est que la montagne continue de parler. Les débris des deux avions se sont enfouis dans la glace des Bossons, qui s’écoule lentement vers la vallée. Depuis une vingtaine d’années, au gré du recul du glacier, des fragments refont surface :

  • 30 septembre 2008 : Daniel Roche découvre un moteur du « Malabar Princess » sur le glacier des Bossons ;
  • septembre 2013 : un alpiniste savoyard trouve une boîte métallique contenant des rubis, des saphirs et des émeraudes, d’une valeur estimée à plus de 245 000 euros, provenant très probablement de l’un des deux avions ;
  • juillet 2020 : des journaux datés du 23 janvier 1966, veille de l’accident du Boeing, ainsi qu’un moteur du 707 sont mis au jour.

Des journaux vieux de plus d’un demi-siècle, encore lisibles, qui sortent de la glace comme une capsule temporelle : difficile d’imaginer image plus saisissante.

Lingots d’or, chalets de luxe et légendes de la vallée

Comme souvent autour des grandes catastrophes, la rumeur a fleuri. On a longtemps parlé, à propos du « Malabar Princess », d’une cargaison de lingots d’or qui aurait été à bord. On a murmuré aussi que certains habitants de la région auraient bâti hôtels et chalets luxueux grâce au pillage des épaves, à propos des deux accidents. Ces récits, invérifiables, font partie du folklore de la vallée de Chamonix, sans preuve à l’appui.

La littérature s’en est aussi emparée. Certains commentateurs font même remonter à cet accident l’inspiration du scénario de Tintin au Tibet (1960), où un avion s’écrase dans l’Himalaya, et le roman Crash au Mont-Blanc, les fantômes du Malabar Princess de Françoise Rey (1991) s’inspire directement des deux drames.

Une mémoire enfin honorée

Pendant des décennies, les victimes sont restées sans véritable lieu de recueillement. En 2019, un monument en forme de cairn, dont les pierres en équilibre symbolisent le lien entre l’Inde et la France, a été inauguré au Nid d’Aigle, au pied du massif, à la mémoire des passagers et des équipages des deux vols.

Fatalité ou mystère ?

Que reste-t-il de tout cela ? Une explication officielle cohérente : une montagne qui piège les équipages dans les nuages, deux erreurs de position, une malchance inouïe. Et, en face, une série de coïncidences troublantes, un passager clé mort dans des circonstances qui ont nourri toutes les suspicions, des débris qui remontent de la glace et des zones d’ombre que personne n’a jamais totalement dissipées.

Le mont Blanc, lui, n’a rien livré de plus que ce que la fonte des glaces veut bien lui arracher. Et tant que le glacier des Bossons continuera de reculer, il est probable que le « Malabar Princess » et le « Kangchenjunga » n’aient pas fini de nous parler.

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