Lundi 20 juin 1994, un peu après sept heures du matin, un jeune homme de 22 ans appelle les secours depuis une maison de Dunedin, sur l’île du Sud de la Nouvelle-Zélande. Il dit que tout le monde est mort. Quand la police entre, elle découvre cinq corps, tous victimes de balles de calibre .22. Plus de trente ans plus tard, personne ne conteste ce bilan. Ce que le pays n’a jamais réussi à trancher, c’est l’essentiel : qui a tiré ?
Pour les uns, le coupable est le fils qui a donné l’alerte, David Bain. Pour les autres, c’est le père, Robin, qui se serait donné la mort après avoir exterminé les siens. Deux versions, un même matin, et un pays coupé en deux.
Une maison sous tension
La famille vit au 65 Every Street, dans le quartier d’Andersons Bay, à Dunedin. Robin Bain, 58 ans, est enseignant. Margaret, 50 ans, est son épouse, mais le couple est séparé : Robin dort dans une caravane installée sur le terrain. Trois des quatre enfants sont encore à la maison : Arawa, 19 ans, Laniet, 18 ans, et Stephen, 14 ans. David, 22 ans, étudiant en musique et en lettres classiques, est l’aîné des garçons. La maison est décrite comme délabrée, et la famille manque d’argent pour la réparer.
Le dimanche 19 juin, la veille du drame, un conseil de famille est organisé. D’après des témoins entendus lors du second procès, Laniet voulait y révéler que son père commettait des abus sur elle. Cet élément, central pour la défense, n’a jamais pu être établi de façon incontestable, et Robin Bain, mort, ne peut plus y répondre. Il faut le rappeler : il n’a jamais été jugé.
Le matin du 20 juin 1994
David affirme avoir commencé sa tournée de distribution de journaux vers 5 h 45, une tournée qui lui prenait habituellement une heure environ. Entre 6 h 44 et 6 h 56 environ, selon des estimations que la défense contestera, quelqu’un allume l’ordinateur familial. Un message s’affiche à l’écran :
« Désolé, tu es le seul qui méritait de rester. »
À 7 h 09, David appelle les secours. L’appel enregistré, d’une voix bouleversée, sera diffusé au procès. À 7 h 33, les policiers arrivent. Ils trouvent David allongé dans sa chambre, dans un état qui sera débattu pendant des années : crise réelle, ou comédie ? Robin Bain est retrouvé dans le salon, près de l’ordinateur, une balle dans la tête, la carabine à côté de lui. Margaret, Arawa, Laniet et Stephen sont morts dans la maison. Les preuves sur la scène suggèrent que Stephen s’est battu avec son agresseur, dans l’un des moments les plus violents de la nuit.
Quatre jours plus tard, David Bain est inculpé des cinq meurtres.
La thèse de l’accusation : le fils
Pour les procureurs, les indices accumulés désignent David :
- du sang de Stephen sur ses vêtements ;
- des gants tachés de sang retrouvés dans la chambre de Stephen ;
- un verre de lunettes brisées dans la chambre de Stephen, alors que la monture et l’autre verre se trouvaient dans la chambre de David ;
- des griffures et des blessures sur David, compatibles selon l’accusation avec une lutte ;
- ses empreintes sur la carabine, une arme que toute la famille connaissait et que David disait avoir utilisée plusieurs mois plus tôt ;
- sa tournée de journaux, présentée comme un alibi construit ;
- le message sur l’ordinateur, qui aurait servi à faire passer le crime pour un suicide du père.
Un policier lui avait aussi demandé, le jour même, comment il pouvait affirmer que toute sa famille était morte alors qu’il n’avait pas visité les autres pièces. L’accusation y a vu une preuve de plus.
En mai 1995, David Bain est reconnu coupable de cinq meurtres et condamné à la prison à vie, avec une période de sûreté de seize ans.
La thèse de la défense : le père
La défense, portée pendant des années par un militant acharné, Joe Karam, avance un scénario opposé : Robin Bain, redoutant les révélations de son aînée, aurait tué sa femme et ses trois enfants, puis se serait suicidé, après avoir tapé le message destiné à David. Elle conteste méthodiquement l’enquête :
- l’horaire de mise en route de l’ordinateur et l’identité de la personne qui l’a utilisé ;
- la propriété des lunettes, un optométriste ayant voulu modifier sa déclaration pour dire qu’elles pouvaient être celles de Margaret, et la photographie utilisée pour situer le verre, qui montrait en réalité un reflet ;
- des empreintes de pas révélées au luminol dans la maison, trop petites, selon le juge Binnie, pour être celles de David ;
- l’absence de tout mobile plausible chez David, qu’aucune enquête n’a jamais mis au jour ;
- la maison elle-même, incendiée deux semaines après les faits à la demande de membres de la famille, ce qui a fermé définitivement la porte à tout nouvel examen de la scène.
Selon cette lecture, l’enquête de police de Dunedin aurait conclu trop vite à la culpabilité de David, sans tester sérieusement d’autres hypothèses.
Du Conseil privé à l’acquittement
La bataille judiciaire dure treize ans. En 2007, le Comité judiciaire du Conseil privé, à Londres, qui était alors encore la juridiction ultime de la Nouvelle-Zélande, annule la condamnation et ordonne un nouveau procès. David Bain a alors passé près de treize ans en prison.
Le second procès s’ouvre à Christchurch en 2009 et dure douze semaines environ. L’accusation prévoit d’appeler environ cent cinquante témoins. Le 5 juin 2009, après une seule journée de délibérations, le jury acquitte David Bain des cinq meurtres. La procédure, avec le premier procès, aura coûté près de sept millions de dollars néo-zélandais.
Un acquittement n’est pas une déclaration d’innocence : il signifie que le doute raisonnable n’a pas été levé. C’est précisément sur cette nuance que va se jouer la suite.
La guerre de l’indemnisation
Après sa libération, David Bain demande à être indemnisé pour sa détention injustifiée. Le gouvernement confie l’examen du dossier à un ancien juge de la Cour suprême du Canada, Ian Binnie. Fin 2012, celui-ci conclut que Bain est, selon la balance des probabilités, innocent, et critique sévèrement la police de Dunedin, dont les « erreurs graves » auraient conduit à la condamnation.
Mais le rapport est aussitôt contesté. La ministre de la Justice de l’époque, Judith Collins, lui reproche d’être allé au-delà de sa mission, et un second expert, Robert Fisher, estime que Binnie a écarté des éléments essentiels : les taches de sang sur les vêtements, les lunettes brisées, les empreintes sur la carabine, les gants. Une troisième enquête est confiée à un ancien juge australien. Finalement, le gouvernement refuse de reconnaître l’innocence de Bain et de lui verser une indemnisation, mais accepte en 2016 de lui verser 925 000 dollars néo-zélandais à titre gracieux, pour mettre un terme à une procédure de près de six ans et demi. David Bain accepte la somme tout en maintenant qu’il est innocent et que l’État a tort.
Cette solution a laissé tout le monde insatisfait. Les partisans de Bain y ont vu un déni de justice. Ses détracteurs, un geste que rien ne justifiait. Selon un sondage publié fin 2012, près des trois quarts des Néo-Zélandais auraient soutenu une indemnisation si le juge chargé de l’examen la recommandait.
Deux lectures qui s’excluent
Pour les sceptiques, la question tient en une alternative brutale, que le journaliste Martin van Beynen, qui a couvert le second procès et signé un podcast à succès sur l’affaire, résume ainsi : c’est soit Robin, soit David. Il estime que les indices matériels, en particulier la lutte violente avec Stephen et les lunettes, désignent le fils, tout en reconnaissant les failles de l’enquête policière.
Pour les défenseurs de Bain, la police a bâti son dossier sur un coupable désigné d’avance, et l’acquittement, puis l’avis du juge Binnie, ont rétabli la vérité. Joe Karam, qui a mené campagne pendant quinze ans, a même été indemnisé en justice pour des attaques portées contre sa réputation à cause de ce soutien.
Ce qui frappe, dans ce dossier, c’est que les mêmes pièces servent aux deux camps : un verre de lunettes, des empreintes sur une arme, un message sur un écran, une tournée de journaux. Aucune n’est un aveu ou un témoin direct, et les erreurs de la police ont contaminé l’ensemble. Il n’existe pas, à ce jour, de réponse que la justice ait pu consacrer.
Ceux qu’on oublie
Au milieu de cette controverse, une chose devrait rester claire. Margaret, Arawa, Laniet et Stephen n’ont pas choisi d’entrer dans l’histoire criminelle de la Nouvelle-Zélande. Une mère de 50 ans, deux jeunes femmes de 19 et 18 ans, un garçon de 14 ans : quelle que soit la version retenue, ils ont été tués dans leur maison, au petit matin, et leur mort n’a jamais obtenu de verdict. L’acquittement de 2009 a clos le volet pénal. Il n’a pas désigné de coupable.
Sources consultées
- Wikipedia : Bain family murders
- Te Ara, l’Encyclopédie de la Nouvelle-Zélande : David Bain
- Otago Daily Times : arguments pour et contre l’indemnisation de Bain
- Otago Daily Times : règlement à titre gracieux
- Otago Daily Times : exposé de l’accusation au second procès
- Otago Daily Times : témoignage du détective Dunne
- Newstalk ZB : Martin van Beynen justifie sa conviction
- New Zealand Woman’s Weekly : « The Bain Murders, 25 Years On »
