C’est l’une des questions les plus vertigineuses de la science moderne : d’où vient la conscience ? Pendant des décennies, la réponse dominante a semblé évidente — le cerveau produit la conscience, comme le foie produit la bile. Mais aujourd’hui, un nombre croissant de scientifiques retournent le problème : et si c’était l’inverse ? Et si c’était la conscience qui produisait le monde physique, et non l’autre way around ?
Un neuroscientifique de renom remet en cause le matérialisme
Christof Koch, neuroscientifique de renommée mondiale rattaché à l’Allen Institute for Brain Science de Seattle, et ancien professeur au MIT et au California Institute of Technology (Caltech), va plus loin que quiconque dans cette direction. Selon lui, la conscience n’est pas simplement une propriété émergente du cerveau : elle pourrait être tout ce qui existe réellement. L’univers physique ne serait alors qu’une manifestation de cette conscience fondamentale — et non l’inverse.
Cette thèse, exposée lors du 15e symposium international « Behind and Beyond the Brain » organisé par la Fondation Bial à Porto en avril 2026, s’inscrit dans un courant de pensée de plus en plus présent dans les milieux scientifiques : celui du panpsychisme et de l’idéalisme philosophique, revisités à la lumière des neurosciences contemporaines.
Le « problème difficile » : un mur que la science n’a pas su franchir
Pour comprendre la portée de ce retournement, il faut revenir sur ce que le philosophe australien David Chalmers a nommé, au milieu des années 1990, le « problème difficile de la conscience » (hard problem of consciousness). La question n’est pas de savoir quelles régions du cerveau s’activent lors d’une perception visuelle ou d’une émotion — c’est là le « problème facile », accessible aux outils de l’imagerie cérébrale. Le vrai mystère, le problème difficile, est de comprendre pourquoi et comment ces processus physiques donnent naissance à une expérience subjective : pourquoi y a-t-il « quelque chose que c’est » que de voir le rouge, d’entendre de la musique, de ressentir de la douleur ?
En 1998, Koch avait parié avec Chalmers — une caisse de bon vin à la clé — que les mécanismes neuronaux sous-jacents à la conscience seraient identifiés d’ici 2023. Vingt-cinq ans plus tard, il a dû reconnaître sa défaite et faire livrer la caisse de vin au philosophe. Comme Chalmers l’a résumé laconiquement lors de la conclusion du pari : « Il est clair que les choses ne sont pas claires. » Koch, la mine sombre, avait acquiescé. Il s’est néanmoins déclaré prêt à remettre sa mise en jeu pour 2048.
Trois fractures dans le matérialisme
Dans son intervention à Porto, Koch identifie trois domaines où le cadre matérialiste classique montre ses limites. Le premier est précisément cette incapacité persistante à réduire l’expérience subjective à des mécanismes cérébraux — malgré des décennies de progrès en neuroimagerie, l’écart entre activité neuronale et vécu conscient demeure infranchissable. Le deuxième tient aux questions que soulève la physique moderne elle-même sur la nature du « réel » : la mécanique quantique, avec ses paradoxes d’observation et d’intrication, bouscule l’idée d’une réalité objective indépendante de tout observateur. Le troisième concerne des phénomènes persistants et inexpliqués : les expériences de mort imminente (EMI), les états mystiques, et ce que les cliniciens appellent la « lucidité terminale » — ces épisodes troublants où des patients en phase terminale, parfois déments depuis des années, retrouvent soudainement une pleine clarté mentale quelques heures avant de mourir.
Face à ces impasses, Koch suggère de revisiter des traditions philosophiques bien plus anciennes : l’idéalisme et le panpsychisme.
La Théorie de l’Information Intégrée : une version scientifique du panpsychisme
Koch est l’un des principaux défenseurs de la Théorie de l’Information Intégrée (IIT), développée par le psychiatre et neuroscientifique Giulio Tononi. Selon cette théorie, tout système doté d’un niveau suffisamment élevé d’information intégrée — c’est-à-dire d’une organisation où les parties se conditionnent mutuellement de manière irréductible — possède une forme d’expérience subjective. Ce niveau d’intégration est quantifiable par un indicateur appelé phi (Φ).
L’implication est radicale : la conscience ne serait pas le privilège exclusif des humains, ni même des animaux, mais une propriété graduelle présente dans tout système physique organisé. C’est ce qui rapproche l’IIT du panpsychisme — l’idée que la conscience est un aspect fondamental de la réalité, répandu à des degrés divers dans la nature entière. Comme le dit Koch lui-même dans un entretien avec le physicien Sean Carroll : l’IIT est une théorie très concrète, avec des équations et des mesures, applicable aussi bien au cerveau humain qu’à un système d’intelligence artificielle — ou à un tas de cailloux sur la plage.
La théorie n’est pas sans susciter de vives critiques. Le philosophe John Searle reproche à Koch et Tononi d’attribuer la conscience à des objets du quotidien — ce qui serait, à ses yeux, une forme d’absurdité. Koch et Tononi répondent qu’il n’existe pas de « conscience globale » entre groupes d’individus, mais seulement des maxima locaux d’information intégrée — la vôtre, la mienne — sans superconscience collective entre eux. Cette nuance n’a pas suffi à clore le débat.
De la matière à l’esprit : inverser la question
Nicco Reggente, neuroscientifique cognitif et co-fondateur de l’Institute for Advanced Consciousness Studies (IACS), partage cette intuition fondamentale et en tire une conclusion philosophique directe. Selon lui, si l’on part du principe que la conscience est première, nombre de nos questions les plus épineuses trouvent une nouvelle formulation. Au lieu de demander comment la matière produit l’esprit, on se demande comment l’esprit se structure pour produire l’apparence de la matière. « Beaucoup de nos problèmes les plus difficiles », estime-t-il, « pourraient s’avérer être des artefacts d’un point de départ erroné. »
Cette idée n’est pas neuve. Elle trouve des échos dans l’idéalisme de George Berkeley au XVIIIe siècle — résumé dans sa formule célèbre esse est percipi, « être c’est être perçu » — et dans la philosophie de Schopenhauer, qui faisait du vouloir et de la représentation les deux faces de toute réalité.
L’idéalisme analytique : une métaphysique pour le XXIe siècle ?
Le philosophe néerlandais Bernardo Kastrup, docteur en informatique et en philosophie, ancien chercheur au CERN et aux laboratoires Philips, a entrepris de formuler cette intuition dans un cadre rigoureux qu’il appelle l’idéalisme analytique. Sa thèse centrale : le matérialisme est non seulement réfutable, mais il est fondamentalement incohérent. La conscience, loin d’être un produit du cerveau, serait la substance même de toute réalité. Le cerveau et le monde physique ne seraient que des représentations — des apparences — de cette conscience universelle sous-jacente.
Kastrup va jusqu’à mobiliser la mécanique quantique pour étayer son propos : si la matière n’acquiert ses propriétés définies qu’au moment où elle est observée ou mesurée, alors la réalité physique dépend d’une forme d’observation consciente pour exister. Les phénomènes d’intrication quantique — où deux particules distantes semblent se conditionner mutuellement instantanément — renforcent, selon lui, l’idée que la réalité n’est pas composée d’entités indépendantes, mais d’un réseau d’interactions qui transcende l’espace et le temps. Des expériences comme la psilocybine ou le LSD, dans lesquelles le sentiment de séparation entre soi et le monde disparaît, sont également citées comme indices phénoménologiques de cette conscience universelle.
Un débat scientifique à haute intensité
Ces positions ne font pas l’unanimité, loin de là. En 2023, un groupe de neuroscientifiques a adressé une lettre ouverte contre l’IIT, inquiets non seulement de ses présupposés panpsychistes, mais aussi de leurs implications éthiques — si des systèmes non neuronaux peuvent être conscients, qu’en est-il des embryons humains ? Le débat est d’autant plus sensible qu’il touche à des questions morales et politiques aussi fondamentales que le statut de la vie naissante.
Koch lui-même reconnaît que cette voie de recherche est inconfortable, et que revisiter des notions comme l’idéalisme ou le panpsychisme représente un pas difficile pour des esprits formés dans la tradition matérialiste des sciences. Mais il maintient que les tensions accumulées dans notre compréhension de la conscience — sa résistance à toute réduction neurologique, les anomalies de la physique quantique, les expériences aux marges de la vie — rendent ce retournement philosophique non seulement raisonnable, mais nécessaire.
La question de la conscience n’est plus seulement l’affaire des philosophes de cabinet. Elle est désormais au cœur des débats les plus ardents de la neuroscience, de la physique et de la philosophie de l’esprit — et les réponses que nous y apportons pourraient bien redéfinir notre compréhension de ce qu’est la réalité elle-même.
Sources
Unexplained Mysteries – « Only conscious experience actually exists, neuroscientist argues » (2026)
ScienceDaily / BIAL Foundation – « The brain might not create consciousness after all » (6 avril 2026) : https://www.sciencedaily.com/releases/2026/04/260406192809.htm
Big Think – « Scientist loses 25-year consciousness bet — to a philosopher » (12 juillet 2023) : https://bigthink.com/neuropsych/consciousness-bet-25-years/
Echosciences Grenoble – « Non, la conscience n’est toujours pas comprise » (27 juin 2023) : https://www.echosciences-grenoble.fr
Cairn.info – « Les neurones de la conscience » (2024) : https://stm.cairn.info/dossiers-2024-29-page-1
Wikipedia FR – David Chalmers : https://fr.wikipedia.org/wiki/David_Chalmers
Sean Carroll’s Mindscape – Podcast épisode 309 : Christof Koch on Consciousness and Integrated Information (24 mars 2025) : https://www.preposterousuniverse.com/podcast/2025/03/24/309-christof-koch-on-consciousness-and-integrated-information/
Internet Encyclopedia of Philosophy – « Integrated Information Theory of Consciousness » : https://iep.utm.edu/integrated-information-theory-of-consciousness/
Sentientism – Christof Koch interview : https://sentientism.info/christof-koch-and-iit-consciousness-is-not-a-computation-its-a-state-of-being-sentientism-ep181
IACS – Nicco Reggente profile : https://advancedconsciousness.org/nicco-reggente/
Bernardo Kastrup – L’idéalisme analytique en quelques mots (Éditions Trédaniel, 2025)
Codex Vitae – « L’Idéalisme Analytique de Bernardo Kastrup » (9 mars 2025) : https://codex-vitae.fr/09/03/2025/lidealisme-analytique-de-bernardo-kastrup/
