En octobre 2022, un cliché pris depuis un voilier sur le lac Okanagan, en Colombie-Britannique, a fait le tour d’internet. Une silhouette étrange affleurait à la surface de l’eau : deux protubérances sombres jaillissant du lac, et juste en dessous, une forme volumineuse aux contours troublants. La photo est rapidement devenue virale, saluée dans les cercles de cryptozoologie comme l’image la plus nette jamais prise d’Ogopogo, le monstre lacustre le plus célèbre du Canada. Mais des années plus tard, une analyse attentive remet profondément en question cette interprétation — et révèle, une fois de plus, à quel point la légende peut distordre notre regard sur le réel.
Une journée ordinaire sur le lac, une découverte extraordinaire
L’histoire commence un samedi d’octobre 2022, lors d’une journée inhabituellement chaude pour la saison. Dale et Colleen Hanchar naviguaient sur le lac Okanagan en compagnie de leur amie Myrna Germaine Brown lorsqu’ils aperçurent quelque chose d’inhabituel dans l’eau. Dale Hanchar, marin expérimenté, réagit avant tout par réflexe de sécurité.
« En tant que plaisancier, je regardais juste si c’était quelque chose de dangereux qui devrait être balisé pour que personne ne le percute, comme un bois mort ou quelque chose dans ce genre », expliqua-t-il. « Nous sommes passés devant, puis j’y ai repensé et j’ai dit à Myrna et à ma femme : « Ça n’avait pas l’air normal, on doit y retourner. » »
Il demanda à Colleen de préparer son appareil photo et fit demi-tour. Ils réussirent à amener leur voilier à moins de trois mètres de l’objet et prirent une photo. Une fois rentrés chez eux et ayant zoomé sur l’image, leur perplexité s’intensifia.
« Premièrement, les deux excroissances nodulaires qui dépassent à la surface… quelles qu’elles soient, elles sont espacées d’environ un mètre », dit Dale. « J’ai fait des recherches depuis que nous avons pris cette photo et ce n’est pas une plante. Ce n’est pas du varech, car c’est un lac et non l’océan. Ce n’est pas un esturgeon. Ce n’est pas un cerf mort à l’envers. Vous pouvez éliminer toutes ces choses, mais la question suivante est : qu’est-ce que c’est ? »

L’hypothèse cryptozoologique s’emballe
La photo se répandit immédiatement dans les communautés de passionnés d’énigmes et de cryptozoologie. La silhouette présentait, selon les observateurs enthousiastes, deux excroissances pointues semblables à des cornes dépassant de l’eau, et juste sous la surface, une forme triangulaire évoquant vaguement un visage de loup. L’objet ne suivait pas le mouvement des vagues — il était parfaitement immobile. Pour beaucoup, ces caractéristiques constituaient enfin une preuve visuelle tangible.
Les défenseurs de la réalité du monstre lacustre soulignèrent notamment que la créature est décrite depuis des générations comme un serpent de mer de douze à quinze mètres de long. Le cryptozoologue britannique Karl Shuker l’a classé dans la catégorie des « monstres lacustres à multiples bosses », suggérant qu’il pourrait s’agir d’une espèce de baleine primitive de type Basilosaurus ayant survécu jusqu’à nos jours.
D’autres enthousiastes citèrent les nombreuses tentatives antérieures de documentation. Dans les années 1970, des technologies sonar avaient détecté dans les couches thermiques du lac d’Okanagan de massives formes subaquatiques se déplaçant avec une régularité troublante. Une expédition japonaise en l’an 2000 aurait même détecté par sonar un objet d’environ douze mètres de long.
La thèse du canard plongeur
Mais la réalité, selon plusieurs experts, est nettement plus prosaïque. Le chercheur en cryptozoologie et folkloriste Adam Benedict fut l’un des premiers à formuler une explication alternative.
« Ce qui a attiré mon attention, c’étaient les deux objets saillants à la surface. Mais quand j’ai agrandi l’image sur un grand écran et que j’ai fait un zoom, j’ai vu un oiseau aquatique en train de plonger, soit juste sous la surface, soit en train de remonter », expliqua-t-il. « Les deux protubérances sur le dos seraient bien sûr ses pattes, d’une façon ou d’une autre, qu’elles soient pliées ou en train de donner des coups. On peut clairement voir juste sous la surface un œil, ainsi que son bec juste à la ligne de flottaison. »
Cette hypothèse est étayée par la biologie locale. Le lac Okanagan abrite plusieurs espèces de canards plongeurs, comme la fuligule milouinan (grand morillon), qui peut plonger à plus de six mètres de profondeur et retenir sa respiration jusqu’à une minute. Un oiseau surpris entre deux eaux, pattes en l’air lors d’une plongée active, pourrait tout à fait présenter exactement cette silhouette à deux excroissances.
La réponse de Benedict à ses détracteurs fut directe : « Ne laissez pas votre désir que ce soit un monstre vous faire oublier que de véritables animaux vivent aussi dans ce lac. »
Pourtant, la communauté des amateurs de cryptides ne fut pas convaincue. Les commentaires de Benedict furent accueillis avec dérision par certains passionnés, qui affirmaient ne voir aucune ressemblance avec un oiseau aquatique dans la photo. « Qu’est-ce qu’il voit là qui lui fait croire que c’est un oiseau aquatique ? » commenta l’un d’eux. « Je ne vois absolument rien qui ressemble à un oiseau dans cette image. »
L’effet de contexte : voir ce que l’on veut voir
Cette controverse illustre un phénomène psychologique bien documenté. Adam Benedict lui-même l’a explicitement nommé.
« Lorsqu’on se trouve sur un lac qui a la réputation d’abriter quelque chose, l’esprit va toujours se diriger vers cela en premier », dit-il. « Si une personne naviguait sur un lac qui n’était pas associé à un mythe, les choses ne se passeraient peut-être pas de la même façon. »
Ce biais cognitif — connu en psychologie sous le nom de pareidolie ou d’effet d’apophénie — est particulièrement puissant dans le contexte du lac Okanagan, dont la légende est centenaire et profondément ancrée dans la culture locale.
N’ha-a-itk : bien avant Ogopogo
Pour comprendre pourquoi cette photo suscite autant d’émotion, il faut revenir aux origines de la légende, bien antérieures à la cryptozoologie moderne.
Les premiers récits faisant état d’une présence imposante dans le lac Okanagan proviennent du peuple Syilx, une nation autochtone résidant dans le sud de la Colombie-Britannique et le nord de l’État de Washington. Pour les Syilx, la créature était connue sous le nom de N’ha-a-itk, ce qui signifie « esprit sacré du lac ». Le N’ha-a-itk était décrit comme sombre, doté d’une tête de cheval et de bois de cerf. Selon la légende locale, il s’agissait d’un esprit capable de prendre une forme physique, vivant dans une caverne près d’une île et exigeant un sacrifice pour permettre la traversée sûre du lac.
Les voyageurs traversant le lac Okanagan apportaient traditionnellement un petit animal en offrande, qu’ils jetaient à l’eau près de Squally Point pour s’assurer un passage sans danger. Cette pratique reflétait une vision du monde dans laquelle les humains et la nature entretiennent une relation de réciprocité.
Le nom « Ogopogo », quant à lui, est d’origine bien plus récente et bien plus triviale. Beaucoup de Syilx considèrent ce terme — dérivé d’une chanson de music-hall britannique des années 1920 — comme une banalisation de leur héritage culturel. Coralee Miller, médiatrice culturelle au Century Heritage Museum et membre de la nation Syilx, insiste sur cette distinction fondamentale : l’Ogopogo est une attraction touristique, tandis que le N’ha-a-itk est une icône culturelle complexe.
Une histoire de témoignages et d’images floues
Les signalements de la créature se sont multipliés depuis l’arrivée des colons européens. La première rencontre documentée par un colon remonte à 1855, lorsque le Métis John McDougall traversait le lac avec ses chevaux attachés derrière son canot : les animaux furent soudainement entraînés sous l’eau, l’obligeant à couper les cordes. La première observation formelle par un Européen fut celle de Susan Allison, en 1872, convaincue d’avoir aperçu un dinosaure dans les eaux.
Par la suite, les témoignages se sont accumulés au fil des décennies : des équipages de vapeurs en 1914, une trentaine de baigneurs sur une plage en 1926, des cinéastes capturant d’étranges remous en 1947 et 1968. En 1968, Art Folden filma depuis l’autoroute 97 ce qu’il croyait être la créature : une longue traîne dans les eaux calmes, dont une analyse informatique conclut qu’elle correspondait à un objet solide tridimensionnel.
Malgré des décennies d’investigations, les sciences naturelles n’ont apporté aucune confirmation. La recherche la plus approfondie eut lieu en 1991, combinant véhicule téléopéré et sous-marin miniature. Le pilote descendit jusqu’à 255 mètres dans les parties les plus profondes du lac, sans trouver la moindre trace d’Ogopogo. À ce jour, malgré des expéditions sonar répétées, aucun cadavre, aucun os, aucune séquence d’ADN n’a jamais été retrouvé.
Ce que la science propose
Les chercheurs qui s’intéressent sérieusement à la question ont avancé plusieurs hypothèses naturalistes. L’esturgeon blanc est souvent cité : capable d’atteindre six mètres de long, ce poisson est un mangeur de fond qui peut occasionnellement remonter à la surface. Une digue sur le lac Okanagan a peut-être coupé la communication avec les rivières qui hébergent normalement ces poissons, mais certains individus pourraient être restés piégés dans le lac.
Une autre explication invoque la stratification thermique du lac : des différences de température entre les couches d’eau créent des phénomènes de vagues inhabituelles, pouvant faire illusion jusqu’aux « bosses » caractéristiques attribuées à la créature. Ce phénomène a été décrit par Robert Young, professeur à l’Université de Colombie-Britannique à Okanagan.
Certains scientifiques ont également évoqué l’hypothèse d’un Basilosaurus cetoides — une baleine primitive — dont la description logiforme correspondrait précisément aux témoignages les plus courants. Cette théorie reste toutefois largement spéculative.
Une légende protégée par la loi
Qu’elle soit réelle ou imaginaire, Ogopogo bénéficie d’un statut particulier en Colombie-Britannique. En 1989, la créature fut inscrite sous la Wildlife Act provinciale, rendant illégal de la chasser ou de la déranger. Le gouvernement canadien a même émis un timbre-poste à son effigie dans les années 1990. La statue qui trône sur le front de mer de Kelowna est l’un des monuments les plus photographiés de la région.
La légende constitue aujourd’hui un pilier de l’identité touristique de toute la vallée de l’Okanagan — une réalité culturelle et économique qui, quelle que soit la nature de l’objet photographié en octobre 2022, ne sera pas près de disparaître.
Le verdict de la photo
Alors, monstre ou canard plongeur ? La photo Hanchar reste techniquement non identifiée de manière définitive. Dale Hanchar lui-même n’a jamais prétendu avoir vu un monstre — il voulait simplement savoir ce qu’il avait vu. La réponse la plus parcimonieuse, celle qui ne requiert aucune révision de nos connaissances biologiques, pointe vers un oiseau aquatique surpris en plein mouvement, dont les pattes levées et le corps semi-immergé ont créé une silhouette déstabilisante.
Ce qui est certain, en revanche, c’est la mécanique psychologique à l’œuvre. Sur un lac ordinaire, personne n’aurait sans doute accordé plus qu’un regard distrait à cet objet flottant. Sur le lac Okanagan — lac du N’ha-a-itk, lac d’Ogopogo, lac des légendes — la même image devient une preuve, un frisson, une confirmation de l’inexplicable. Et c’est peut-être cela, la vraie puissance du monstre : non pas ce qu’il est, mais ce qu’il nous révèle sur notre besoin irrépressible de mystère.
Sources
Global News — « Ogopogo or unusually large bird? Kelowna couple spots something strange beneath the waves », Kathy Michaels & Sydney Morton, 19 octobre 2022 : globalnews.ca/news/9211632/
A Singular Fortean Society — « Most Recent Photograph of « Ogopogo » Is Making Waves in Cryptid Community », Tobias Wayland, 25 octobre 2022 : singularfortean.com
Reactor Magazine — « Spirit of the Waters: Investigating the Creature of Lake Okanagan », 7 avril 2025 : reactormag.com
Tour Canada — « Ogopogo: Okanagan Lake Monster Sightings & Science » : tourcanada.com/ogopogo-lake-monster/
Tourism Kelowna — « The Legend, The Spirit, The Creature: The History of Ogopogo », 5 mars 2020 : tourismkelowna.com
Live Science — « Ogopogo: Canada’s Loch Ness Monster », 8 janvier 2014 : livescience.com
Wikipedia — « Ogopogo » : en.wikipedia.org/wiki/Ogopogo
EBSCO Research Starters — « Ogopogo (mythology) » : ebsco.com
OgopogoQuest — Researching the existence of Ogopogo : ogopogoquest.com
The Horror Collection — « 100 Years of Sightings — But What Is Ogopogo Really? », 19 mai 2025 : thehorrorcollection.com
