Chaque année, des dizaines de milliers de touristes sud-coréens se rendent à Yakushima, petite île montagneuse au sud du Japon inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO pour ses forêts de cryptomères millénaires. Mais cette réputation de sanctuaire naturel paisible masque une réalité plus rude : le sommet de l’île, le Miyanoura-dake, est un vrai terrain de montagne, sujet à des conditions hivernales sévères, où les incidents impliquant des randonneurs coréens se répètent d’année en année. Le cas le plus marquant reste celui de Kim Seong-jin, un Sud-Coréen de 37 ans porté disparu depuis janvier 2023, dont l’histoire a bouleversé l’opinion publique coréenne et fait l’objet d’un documentaire primé.
Yakushima, entre carte postale et haute montagne
Yakushima doit sa renommée à ses cryptomères géants, dont certains, comme le célèbre Jomon Sugi, seraient âgés de plusieurs milliers d’années, et à ses forêts de mousse qui ont inspiré le décor de Princess Mononoke du studio Ghibli. L’île, classée au patrimoine mondial depuis 1993, attire un tourisme international croissant, en particulier une clientèle sud-coréenne pour qui la randonnée dans une nature « guérisseuse » est devenue un motif de voyage à part entière.
Le sommet culminant de l’île, le Miyanoura-dake, atteint 1936 mètres — un point culminant du Kyūshū tout entier, et non une simple colline tropicale. Or l’île est aussi l’une des régions les plus pluvieuses du Japon, au point qu’un dicton local affirme qu’il y pleut « trente-cinq jours par mois ». Passé une certaine altitude, la végétation tropicale cède la place à un climat de montagne à part entière, avec de la neige et des vents violents dès l’automne et jusqu’au printemps — une réalité que beaucoup de visiteurs, venus pour la forêt de basse altitude, ignorent complètement.

Un terrain statistiquement accidentogène
Un rapport du ministère japonais de l’Environnement consacré à la fréquentation et aux accidents en montagne à Yakushima établit qu’environ 80 % des incidents recensés sur l’île au cours de la décennie précédente se concentrent sur seulement quatre itinéraires parmi les plus fréquentés : la route du Jomon Sugi, celle du Miyanoura-dake, la gorge de Shiratani Unsuikyo et la forêt de Yakusugi Land. Les chutes et glissades, suivies de près par l’égarement, en constituent les causes principales. Le même rapport relève une particularité de l’île par rapport aux autres massifs japonais : la proportion de jeunes adultes parmi les victimes d’accidents y est nettement plus élevée qu’ailleurs, signe d’une population de randonneurs globalement moins expérimentée que sur les grands massifs alpins traditionnels du pays.
L’ascension du Miyanoura-dake elle-même est unanimement décrite par les guides de randonnée japonais comme une course exigeante, réservée à des marcheurs entraînés : compter onze heures de marche effective aller-retour au départ de Yakusugi Land, un départ avant l’aube obligatoire pour redescendre avant la nuit, et un rapport officiel de la préfecture de Kagoshima qui la classe explicitement hors de portée des débutants. Beaucoup de visiteurs coréens, arrivés sur l’image d’une île-jardin classée à l’UNESCO, sous-estiment cette difficulté réelle.
Le cas Kim Seong-jin, janvier 2023
Le 23 janvier 2023, Kim Seong-jin, un restaurateur sud-coréen de 37 ans en voyage solo au Japon, dépose une déclaration d’ascension au poste d’entrée du sentier de Shiratani Unsuikyo, l’un des points de départ classiques vers le Miyanoura-dake. Il y indique partir seul, avoir prévu une nuit au refuge de Takatsuka, et redescendre le lendemain, 24 janvier. Il ne redescendra jamais.
N’ayant plus de nouvelles de lui, un ami résidant à Tokyo signale sa disparition à la police locale le 26 janvier, soit deux jours après la date de retour prévue. Mais une chute de neige exceptionnelle a entre-temps fermé la route d’accès au sentier, empêchant tout déploiement immédiat. Les recherches officielles, retardées par les conditions météorologiques, ne débutent réellement que le 28 janvier et ne prennent une ampleur significative que le 31 janvier — soit une semaine après sa dernière trace connue — avec l’engagement d’un hélicoptère, de policiers, de pompiers et de guides locaux, répartis en plusieurs équipes. Près du sommet, à 1936 mètres, l’épaisseur de neige et une visibilité quasiment nulle rendent la progression extrêmement difficile ; les recherches sont interrompues à plusieurs reprises en raison du mauvais temps, sans qu’aucune trace de Kim Seong-jin ne soit retrouvée.
Son père, Kim Tae-gyu, se rend lui-même sur l’île dès l’annonce de la disparition, sans succès. Il y retournera par la suite, seul, pour parcourir à pied l’itinéraire suivi par son fils, au milieu des rochers couverts de mousse et des sentiers en lacets de la forêt. Le calvaire de cette famille — le père hanté par l’idée des souffrances endurées par son fils avant de perdre connaissance, la mère qui continue de l’attendre — a fait l’objet d’un document exceptionnel de la télévision publique sud-coréenne, l’épisode « À propos du fait d’avoir perdu un fils » de la série documentaire Documentary Insight de KBS, récompensé par le prix du meilleur documentaire aux Korea Broadcasting Awards. À la connaissance des dernières informations disponibles, Kim Seong-jin n’a jamais été retrouvé, ni vivant ni mort, et son dossier demeure officiellement un cas de disparition non résolue.
Un phénomène qui dépasse Yakushima
Le cas de Kim Seong-jin n’est pas isolé dans le paysage plus large des accidents de montagne impliquant des ressortissants sud-coréens au Japon. En juillet 2013 déjà, un groupe de randonneurs coréens avait été frappé par une tempête meurtrière dans les Alpes centrales de Nagano, provoquant plusieurs morts et un échange de messages officiels entre les gouvernements japonais et coréen. Plus récemment, en juin 2023, la disparition d’un autre jeune Sud-Coréen, Yoon Se-jun, dans la région côtière de Kushimoto, a occupé la presse coréenne durant plusieurs mois, sans lien avec la montagne mais avec des points communs frappants : un voyage en solo, une alerte tardive donnée par des proches restés en Corée, et une coordination jugée trop lente entre les autorités japonaises et la famille.
Plusieurs facteurs structurels reviennent dans la plupart de ces dossiers : la popularité croissante, portée par les réseaux sociaux, du voyage et de la randonnée en solitaire chez les jeunes adultes sud-coréens ; un déclaratif d’ascension parfois rempli plus par formalité que par réelle anticipation du danger ; un décalage culturel et administratif qui retarde l’alerte, les proches se trouvant souvent eux-mêmes en Corée du Sud au moment où le contact se rompt ; et, spécifiquement à Yakushima, l’écart entre l’image touristique de l’île, vendue comme un sanctuaire de nature douce, et la réalité d’un sommet de montagne exposé à un climat rude une bonne partie de l’année.
Où en est le dossier aujourd’hui
Aucune nouvelle piste concernant Kim Seong-jin n’a été rendue publique depuis la fin des recherches actives de l’hiver 2023. L’affaire continue cependant d’être régulièrement évoquée dans la presse et sur les réseaux coréens comme un signal d’alerte adressé aux voyageurs en solo, aux côtés d’autres disparitions de ressortissants coréens survenues au Japon la même année. Les autorités locales de Yakushima continuent, de leur côté, à rappeler chaque saison hivernale la nécessité de dépôts de déclaration d’itinéraire précis, d’un équipement adapté à la neige en altitude, et, pour les randonneurs peu expérimentés, le recours à un guide local — des recommandations que les statistiques officielles de l’île continuent, année après année, de justifier.
Conclusion
Yakushima reste un site naturel exceptionnel, mais son sommet est une véritable montagne, avec ses risques propres, trop souvent occultés par l’image de carte postale qui attire les visiteurs. Le cas de Kim Seong-jin illustre, dans toute sa gravité, ce que ce décalage peut coûter : un homme parti seul un matin de janvier, une famille encore sans réponse plus de deux ans après, et une île qui, malgré son classement au patrimoine mondial, continue de rappeler chaque hiver qu’elle n’a rien d’un simple jardin.
Sources
Herald Corp (Corée) — 日경찰 « 야쿠시마섬서 한국인 등산객 실종 » (janvier 2023)
Yonhap / Nate News — couverture de la disparition de Kim Seong-jin, janvier 2023
Minami Nippon Shimbun / MBC / KYT Kagoshima — couverture japonaise locale de la disparition et des recherches (janvier-février 2023)
CBCI News (Corée) — ‘다큐인사이트’ 일본 여행 중 실종된 김성진 씨 (présentation du documentaire KBS)
Wikitree (Corée) — 일본서 실종된 37세 김성진 씨… »아버지는 아들의 행적을 따라 걷고 있었다 »
Namuwiki (coréen) — 윤세준 실종 사건 (contexte comparatif, disparition de ressortissants coréens au Japon)
Ministère japonais de l’Environnement — rapport sur la fréquentation et les accidents de montagne à Yakushima (env.go.jp)
Yamahack / Crexgroup — guides de randonnée sur la difficulté et le climat du Miyanoura-dake
Ministère japonais des Affaires étrangères (mofa.go.jp) — communiqué sur l’accident des randonneurs coréens dans les Alpes centrales, juillet 2013
