Cideville est un village de Seine-Maritime, dans le pays de Caux, non loin d’Yerville. À l’hiver 1850, rien ne le distingue de ses voisins. Pourtant, l’affaire qui s’y déroule va occuper un tribunal, fasciner les spirites du Second Empire et alimenter les débats sur le surnaturel pendant des décennies.
On l’appelle souvent « l’affaire des possédés de Cideville ». Le terme est trompeur : personne n’y est exorcisé et aucun démon ne prend possession d’un corps. Ce que décrivent les témoins relève de ce que l’on nommera plus tard un poltergeist : coups frappés dans les murs, objets déplacés, voix et apparitions. Ce qui rend le dossier unique, c’est qu’il a fini devant un juge.
Le curé, ses deux pensionnaires et un berger
Le héros malgré lui est l’abbé Jean Tinel, curé de Cideville. Il héberge au presbytère deux jeunes pensionnaires dont il assure l’instruction : Gustave Lemonnier, douze ans, et un garçon nommé Bunel, quatorze ans.
Tout commence à la fin novembre 1850. Selon la déposition de Gustave, les premiers coups se font entendre le 26 novembre, alors qu’il est seul. Les jours suivants, le phénomène s’amplifie. Les témoins rapportent des coups sourds derrière les boiseries, des tables qui glissent, des pelles et des pincettes qui quittent l’âtre, des objets qui volent à travers les pièces. Une main noire gifle l’un des enfants, un autre voit un spectre en blouse. Une voix enfantine se fait entendre, et les coups semblent répondre aux questions.
Pour le curé, le coupable est tout désigné : Félix Thorel, un berger du village, qui passe pour sorcier. Une rumeur affirme qu’il aurait touché les deux garçons au cours d’une vente de bois, le 25 novembre. Quand Gustave croit reconnaître en lui le spectre à la blouse, Tinel le fait venir au presbytère. Thorel se met à genoux et demande pardon, sans trop savoir de quoi. Tinel obtient ensuite que son employeur, un certain Pain, le renvoie. Le curé reconnaîtra aussi l’avoir frappé à coups de bâton.
Quand le sorcier porte plainte
C’est ici que l’histoire bascule. Le XIXe siècle n’est plus celui des bûchers, et c’est l’accusé de sorcellerie qui assigne l’accusateur. Thorel poursuit l’abbé Tinel pour diffamation devant le juge de paix d’Yerville, M. Folloppe. L’audience s’ouvre le 7 janvier 1851 et est renvoyée au 28 janvier pour recueillir les témoignages.
Ce procès a été décrit comme un procès en sorcellerie inversé : le tribunal doit trancher une affaire de diffamation, mais pour cela il lui faut entendre ce qui s’est réellement passé au presbytère.
Ce que disent les témoins
Les dépositions se contredisent, et c’est ce qui fait la valeur du dossier.
Du côté des sceptiques, deux gendarmes, Masson et Bourrienne, ont passé du temps au presbytère sans rien voir d’anormal. Un témoin rapporte qu’un certain Fontaine aurait surpris le plus jeune garçon en train de tricher, en déplaçant lui-même une table. Le garçon a protesté et proposé de se tenir sur le rebord d’une fenêtre, hors de portée du meuble.
Du côté des convaincus, le tableau est impressionnant, d’autant que les témoins sont nombreux et de condition variée :
- Un fermier d’une quarantaine d’années, couché entre les deux garçons, mains sur leurs mains et pieds sur leurs pieds, affirme avoir vu la couverture s’arracher du lit.
- Le curé de Saussay, l’abbé Leroux, dit avoir vu un marteau se déplacer sans bruit et des objets de toilette se retrouver posés sur le sol. Il a entendu les coups depuis le dessous de la table, pour s’assurer que les enfants n’y étaient pour rien, et se dit prêt à en répondre « de son sang ».
- Mme de Saint-Victor et son fils Robert racontent avoir demandé aux coups de rythmer l’Angélus ou des airs populaires comme Maître Corbeau, et avoir été obéis. Robert de Saint-Victor affirme avoir placé les deux enfants chacun à une fenêtre, sous son regard, pendant que des coups résonnaient dans la pièce.
Mais le témoin le plus célèbre est le marquis Eudes de Mirville, âgé de quarante-huit ans, qui vient en observateur et dépose en faveur du curé. Il soumet les coups à une sorte d’interrogatoire : un coup pour oui, deux pour non, puis il demande combien de lettres compte son nom. D’après sa déposition, les raps lui donnent le bon nombre. Ils tombent aussi juste sur l’âge de ses enfants et sur son propre âge, avec une rectification spontanée quand l’un des nombres est faux. Puis il leur fait jouer des airs et le rythme du Stabat de Rossini. Il conclut que la cause est « surnaturelle », au sens d’une force intelligente dépassant l’homme et la nature.
Un autre détail est révélateur : le curé avait demandé à un professeur de physique de Rouen de venir examiner les phénomènes. Celui-ci n’est jamais venu. Tinel avait fait appel à la science, et la science n’avait pas répondu.
Le verdict : une cause « restée inconnue »
Le jugement est rendu le 15 février 1851. Le juge de paix ne se prononce ni sur la sorcellerie, ni sur le diable, ni sur la fraude. Il constate que la cause des événements du presbytère demeure inconnue.
Sur le plan juridique, la décision est sans appel pour Thorel. Il avait lui-même laissé courir le bruit qu’il était sorcier, et il s’était montré contrit à deux reprises. Le curé n’avait donc commis aucune faute de diffamation. Les coups portés au berger sont requalifiés en légitime défense. Thorel est débouté et condamné aux dépens.
Les deux garçons ont ensuite été confiés à un autre presbytère. D’après Mirville, les phénomènes ne les y auraient pas suivis.
Un dossier jamais refermé
L’affaire a connu un long retentissement. Mirville l’a fait connaître dans les milieux catholiques et spirites. Dale Owen l’a reprise en anglais dans Footfalls on the Boundary of Another World (1861). Enfin, l’écrivain et folkloriste Andrew Lang a publié en 1903-1904, dans les Proceedings de la Society for Psychical Research, les pièces authentifiées de la procédure, obtenues grâce au marquis d’Eguilles.
Lang note qu’Owen avait omis une partie des témoignages négatifs. Il admet aussi qu’un sceptique y verra l’œuvre de deux adolescents lassés de leur pension, sans qu’on puisse le démontrer. Il reconnaît pourtant ne pas savoir expliquer comment les phénomènes auraient été produits, et il souhaitait qu’un jeune s’essaie à les reproduire devant un comité.
Il reste deux lectures possibles :
- L’explication prosaïque. Deux enfants, dont l’un a été pris en flagrant délit de tricherie, vivent dans un presbytère isolé, avec un curé crédule et un village prompt à soupçonner le voisin. Les témoins, visiteurs enthousiastes, ont pu être abusés ou influencés.
- L’explication paranormale. Des dizaines de dépositions sous serment, de personnes d’âges et de conditions différents, décrivent des faits que certaines n’ont pas pu rattacher à une fraude, dans un dossier daté de quelques semaines seulement après les événements.
Ce qui frappe à Cideville, c’est moins la nature des phénomènes, assez classique, que la trace judiciaire qu’ils ont laissée. En 1851, un juge de paix normand a fait déposer ces témoins sous serment, et il a conclu qu’on ne savait pas.
Pour aller plus loin
- Andrew Lang, « The poltergeist at Cideville », Proceedings of the Society for Psychical Research, vol. 18, 1903-1904.
- Robert Dale Owen, Footfalls on the Boundary of Another World, Londres, 1861.
- Marquis Eudes de Mirville, travaux sur les manifestations spirites, dont le « Fragment d’un ouvrage inédit » consacré à Cideville.
