Il y a des affaires paranormales qui reposent sur un témoignage isolé, une photo floue, un récit de seconde main. Et puis il y a Scole. Ici, pas de témoin solitaire dans la nuit : une cave, quatre personnes au cœur du dispositif, plusieurs centaines de visiteurs, des appareils photo, des pellicules scellées, et surtout trois chercheurs chevronnés de la Society for Psychical Research (SPR) qui ont fini par signer un rapport de plus de quatre cents pages concluant que ce qu’ils avaient vu ne s’expliquait pas par la fraude. Entre 1993 et 1998, dans une ferme du Norfolk, un petit groupe a affirmé avoir établi un canal de communication avec l’au-delà. Près de trente ans plus tard, le dossier reste l’un des plus débattus de toute la recherche psychique britannique.
Scole, un village à la frontière du Norfolk et du Suffolk
Scole est un village situé dans le sud du Norfolk, à une trentaine de kilomètres au sud de Norwich, tout contre la frontière avec le Suffolk. Cette position à cheval sur deux comtés explique une petite confusion qui traverse la littérature : certains textes, y compris des notices de la Society for Psychical Research, parlent de « Scole, Suffolk », alors que la plupart des sources, dont l’article de référence du Psi Encyclopedia, situent le village dans le Norfolk.
L’histoire commence avec Robin Foy (1943-2022), ancien pilote de la RAF reconverti dans l’industrie du papier. En avril 1990, il fonde la Noah’s Ark Society for Physical Mediumship, une association consacrée aux phénomènes physiques de la médiumnité, ces manifestations censées agir sur la matière (lumières, objets déplacés, voix indépendantes) par opposition à la médiumnité dite mentale, où le médium se contente de transmettre des messages. L’année suivante, Foy s’installe à Scole avec sa seconde épouse, Sandra. Selon l’article du Psi Encyclopedia, il souhaite alors promouvoir le contact avec les esprits et les phénomènes physiques en dehors du cadre de la Noah’s Ark Society.
Les premières séances organisées par le couple, en 1991 et 1992, donnent peu de résultats. Tout change avec la constitution d’un cercle plus structuré.
Un cercle de sept personnes, puis de quatre
En janvier 1993, un groupe de sept personnes, qui se présente comme la « New Spiritual Science Foundation », commence à se réunir régulièrement. On y trouve Robin et Sandra Foy, Alan et Diana Bennett, deux médiums locaux qui disaient voir des esprits depuis l’enfance, Bernette Head, employée de bureau de poste, Ken Britten, technicien à Stansted Hall, le siège de la Spiritualists’ National Union, et Mimi Salisbury, cadre dans une entreprise d’ingénierie maritime.
Salisbury se retire en février 1995, Head et Britten quittent le groupe la même année. Il reste le noyau dur : les Foy et les Bennett. C’est ce quatuor que l’on désigne généralement comme « le groupe de Scole ». Selon le récit de Robin Foy, les choses s’accélèrent lorsque Alan et Diana Bennett sont choisis comme médiums de transe : les phénomènes se multiplient, et débutent « pour de bon » en octobre 1993.
Une précision utile, car elle est parfois brouillée sur Internet : les Foy étaient les hôtes, les organisateurs et les chroniqueurs du groupe ; les médiums, au sens strict, étaient les Bennett.
La cave, le noir complet et les règles imposées
Les séances se tiennent dans la cave de la ferme louée par les Foy, une pièce d’environ cinq mètres sur quatre, moquettée, que la presse locale a surnommée le « Scole hole ». Au centre, une grande table. Autour, de petites tables supportant des cristaux et des dômes de verre, des repères lumineux, des cloches suspendues, un lecteur de cassettes à côté de Robin Foy, un câble au plafond pour accrocher des micros. Et souvent, des pellicules photographiques neuves, apportées là encore scellées.
La condition essentielle, répétée dans tous les récits : l’obscurité totale. C’est l’équipe « spirituelle » qui l’exige, par la voix des médiums. Elle interdit aussi longtemps la vidéo et l’infrarouge, et se réserve un droit de veto sur les contrôles que les enquêteurs voudraient mettre en place. À partir de 1996, le groupe ouvre ses séances au public contre une participation de 50 livres.
Ce qui se serait passé dans l’obscurité
Dans son livre Witnessing the Impossible (2008), Robin Foy dresse la liste de 180 manifestations, datées une à une. Les principales catégories reviennent dans toutes les sources.
Les lumières
Ce sont les phénomènes les plus constants. Des lumières, le plus souvent blanches, parfois rouges ou vertes, auraient filé à grande vitesse dans la pièce noire ou flotté sur place. Les participants disaient les sentir « entrer » en eux, ou « énergiser » les cristaux posés sur les tables. Certains décrivaient aussi des effleurements, comme des frôlements de gaze sur les mains ou le visage, que les enquêteurs eux-mêmes reconnaissaient pouvoir attribuer à la suggestion ou à des contacts ordinaires entre sitters.
Les matérialisations
Plus spectaculaires, des formes se seraient matérialisées : figures humaines ou plus étranges, certaines avec des traits humains, d’autres teintées de bleu ou dotées d’appendices comparés à une trompe d’éléphant. Dans un épisode rapporté par Foy, de petites figurines de la Vierge auraient grandi jusqu’à une soixantaine de centimètres avant de « flotter » dans la pièce en traînant des voiles légers sur les mains des participants. En 1994, un guide spirituel matérialisé aurait même marché dans la cave en parlant à Sandra Foy de sa propre voix.
Les apports
Parmi les premiers événements figure l’apparition d’une couronne de Churchill, une pièce de monnaie ancienne. La liste s’allonge ensuite : dé à coudre en argent, médaillons, mouchoir de dame, couteau de poche, épingle à cravate, collier… et un exemplaire d’apparence neuve du Daily Mail du 1er avril 1944, qui rapportait le verdict de culpabilité contre la médium Helen Duncan, présentée comme une défunte en contact avec le groupe.
Les photographies
Le groupe attachait une importance particulière aux images obtenues sur des pellicules emportées neuves dans la cave puis développées après coup : inscriptions indéchiffrables, textes en langues étrangères, schémas électriques, anomalies lumineuses, images évoquant des radiographies. Robin Foy dit avoir noué une relation avec la société Polaroid, qui aurait fourni films et matériel. Ces images étaient décrites ou reproduites dans la revue du groupe, The Spiritual Scientist.
Les voix et les « communicants »
Cloches, craquements électrostatiques, claquements de mains, bruits de pas, sifflements, clapotis d’eau, tambourin, trompette, extraits de musique de Rachmaninov provenant d’on ne sait où : le catalogue sonore est copieux. Surtout, des entités s’exprimaient par la bouche des Bennett, chacune avec sa voix et sa personnalité. D’après Foy, on y croisait John Paxton, présenté comme un esprit évolué ayant vécu sur Terre il y a plusieurs siècles, Manu, d’origine sud-américaine, peut-être inca, qui ouvrait chaque séance par la bouche de Diana et dont les petits assistants à l’époque victorienne auraient apporté les objets, Patrick McKenna, prêtre irlandais jovial amateur de Guinness et de cigares, Raji, une sorte de prince d’une caste de guerriers hindous, Emily Bradshaw, dame de charité du XIXe siècle, Edward Matthews, officier de la Première Guerre mondiale, et un certain Stargazer, sans détails.
Cette « équipe » dirigeait fortement le déroulement des séances. Elle expliquait aux visiteurs scientifiques qu’il s’agissait d’une méthode nouvelle, mêlant énergies terrestres, humaines et spirituelles, et délivrait des informations techniques aux scientifiques invités, comme Archie Roy ou Arthur Ellison. Une grande partie des propos relevait cependant de déclarations invérifiables ou de bavardages. Et les communicants se montraient parfois pris en défaut : un visiteur musicien se serait entendu suggérer une carrière dans la musique, et un autre aurait déconcerté les esprits en les interrogeant dans des langues contemporaines et sur la littérature latine et grecque classique.
L’arrivée de la Society for Psychical Research
En 1994, le président de la SPR, le professeur Archie Roy, lance PRISM (Psychical Research Involving Selected Mediums), une structure destinée à rapprocher la Société et le mouvement spirite. C’est par ce canal que le groupe de Scole attire l’attention des chercheurs. Dans la version des Foy, leur « équipe spirituelle » avait elle-même annoncé qu’elle souhaitait travailler avec des « scientifiques sympathisants ».
Trois membres de PRISM et de la SPR sont désignés : Montague Keen, journaliste devenu agriculteur et enquêteur de longue date sur les médiums et les crop circles, Arthur Ellison, ancien président de la SPR et professeur émérite d’ingénierie électrique, et Ralph Noyes. Noyes se retire après deux séances seulement et c’est le psychologue David Fontana qui prend sa place. D’après le Psi Encyclopedia, les trois enquêteurs principaux assistent à trente-six séances, seuls, à deux ou à trois, entre octobre 1995 et août 1997. Ils disent avoir observé tous les types de phénomènes décrits plus haut, et estimer que certains constituaient des indices de paranormalité, voire de survie après la mort.
Dans un témoignage publié plus tard, Keen raconte un tour où un cristal lumineux est déposé sous ses yeux dans un bol de cuisine translucide, qu’Ellison est invité à y reprendre puis à y replacer. Selon le Psi Encyclopedia, Ellison dit avoir vu un cristal se matérialiser devant lui puis se dissoudre quand il tenta de le saisir. Ces comptes rendus, rédigés par des témoins convaincus, constituent le cœur de l’argumentaire.
D’autres visiteurs issus de la SPR défilent : Donald West, Robert Morris, Archie Roy, Bernard Carr, Alan Gauld, Tony Cornell, John Beloff, Melvyn Willin, Rosemary Dinnage, ainsi que Rupert Sheldrake. Leurs impressions sont nettement plus partagées.
Le Rapport de Scole
Le fruit de l’enquête, The Scole Report, paraît à la fin de 1999 : il occupe tout un numéro des Proceedings of the Society for Psychical Research (volume 58). Il est signé par Keen, Ellison et Fontana. Ils y affirment n’avoir décelé aucun indice direct de fraude ou de tromperie, et considèrent que les données plaident en faveur de l’existence de « forces intelligentes » capables d’agir sur la matière et de transmettre des messages visuels et sonores. Le texte souligne que la plupart des événements ont été vécus simultanément par au moins trois chercheurs expérimentés.
Le rapport ne fait pourtant pas l’unanimité à l’intérieur même de la Société. Keen lui-même parle d’une controverse publique qui reflète des divisions au sein du conseil de la SPR. Les réserves de collègues, dont Tony Cornell, Donald West et Alan Gauld, sont publiées en annexe, accompagnées des réponses des auteurs.
Les objections
Des contrôles dictés par les « esprits »
La critique principale tient à la méthode. Dans l’enquête sur la médiumnité physique, la pratique habituelle consiste à contrôler étroitement le médium : tenu de chaque côté, voire attaché, fouillé avant et après la séance. À Scole, selon les critiques rapportés par le Psi Encyclopedia, les médiums n’étaient ni fouillés ni entravés, la séance se déroulait dans le noir complet, et la majeure partie du matériel technique était fourni par le groupe plutôt que placé sous le contrôle exclusif des enquêteurs. Toute tentative de contrôle supplémentaire restait soumise au veto des entités.
Le sceptique américain Brian Dunning, dans le podcast Skeptoid, va plus loin : pour lui, les enquêteurs se sont comportés en spectateurs et non en investigateurs, et le rapport décrit ce qu’ils ont perçu, non ce qui s’est réellement passé dans la pièce. L’argument vaut ce que valent les arguments de ce type : il ne prouve pas la fraude, mais il rappelle qu’en l’absence de captation indépendante, le lecteur doit croire les témoins sur parole.
Des lumières reproductibles ?
Tony Cornell, probablement le plus acerbe des détracteurs internes, soutient que l’effet des lumières mobiles pouvait être reproduit à l’aide de LED fixées au bout de tiges ou de fils. Les images obtenues dans des boîtes scellées ne résistent pas mieux, selon plusieurs critiques : textes obscurs retrouvés dans des sources publiques, ou photographie présentée comme celle d’Arthur Conan Doyle qui pourrait être une copie retouchée d’un portrait très connu. Donald West et Alan Gauld ont eux aussi émis des doutes sur le volet photographique.
Des visiteurs écartés
Autre point troublant relevé par ces mêmes sources : Maurice Grosse s’est plaint d’avoir été écarté des séances après avoir suggéré que les phénomènes pouvaient avoir une origine de type poltergeist. Un autre visiteur de la SPR aurait été exclu après avoir exprimé des doutes lors de sa première séance. Une visite de Robert Morris et John Beloff n’a produit presque rien, ce que le groupe a attribué à leur présence, et les deux hommes ont ensuite été interdits de venir ensemble.
Le refus de l’infrarouge
Les trois enquêteurs eux-mêmes, devant les réserves de leurs collègues, ont fini par réclamer l’introduction de la photographie infrarouge ou d’un niveau de lumière suffisant pour observer les phénomènes. Selon le Psi Encyclopedia, le groupe a refusé, et l’enquête a pris fin après un an de tensions croissantes. Une vidéo a bien été tournée vers la fin de l’aventure, notamment lors d’une expérience baptisée « Project Alice » (une caméra et des miroirs disposés pour qu’elle filme son propre viseur), mais les résultats n’ont pas été rendus généralement accessibles.
La fin du cercle
Le groupe se dissout après une dernière séance en novembre 1998, sur instruction, disent-ils, des esprits eux-mêmes. Entre-temps, les Foy et les Bennett avaient tenu des séances à l’étranger (États-Unis, Allemagne, Suisse, Ibiza, à l’invitation du Dr Hans Schaer) et rencontré en Italie le médium Marcello Bacci, qui tentait de contacter des défunts par radio. Les Foy s’installent en Espagne en 2006. La même année, les Bennett lancent leur propre suite, la « Norfolk Experiment », avec une phrase qui résume l’état d’esprit du couple :
un phénix renaissant de ses cendres
Robin Foy est mort en 2022. Montague Keen, lui, est décédé le 15 janvier 2004, d’une crise cardiaque, alors qu’il prenait la parole pour défendre les recherches de Rupert Sheldrake sur la télépathie lors d’un débat public à la Royal Society of Arts de Londres. Quant à Scole, le dossier a nourri plusieurs livres, dont The Scole Experiment de Grant et Jane Solomon (1999) et Witnessing the Impossible de Robin Foy (2008), ainsi qu’un documentaire de Tim Coleman.
Que retenir de Scole ?
Le cas de Scole est instructif précisément parce qu’il ne se laisse pas ranger proprement dans l’un ou l’autre camp.
Du côté des partisans, l’argument tient à la qualité des témoins : trois chercheurs expérimentés, dont un ingénieur et un psychologue, des dizaines de séances, plusieurs centaines de visiteurs, et aucun cas de supercherie formellement démontré. David Fontana a lancé aux critiques un défi : si les phénomènes ont été truqués, qu’on les reproduise dans les mêmes conditions, plutôt que d’en discuter depuis un fauteuil.
Du côté des sceptiques, la réponse tient en une phrase : l’absence de preuve de fraude n’est pas une preuve d’authenticité quand les conditions de la séance rendent la fraude invisible. Obscurité totale, absence de fouille, matériel fourni par le groupe, veto sur les contrôles, exclusion des visiteurs trop critiques : chacune de ces conditions, prise isolément, est défendable au nom de la « sensibilité des phénomènes » ; leur accumulation fait de Scole un dispositif qu’aucun protocole scientifique ordinaire n’aurait validé. Et si les phénomènes décrits avaient été aussi réels et aussi reproductibles qu’on l’affirme, remarquent les critiques, ils auraient dû pouvoir être filmés, sous infrarouge, dès les premières années.
Entre les deux, une réalité plus modeste : personne, à notre connaissance, n’a démontré comment les lumières ou les apports auraient été produits, et personne n’a démontré qu’ils ne l’avaient pas été par des moyens ordinaires. Scole demeure, selon les mots mêmes d’un de ses défenseurs, un dossier que l’on ne peut trancher qu’en choisissant à qui l’on accorde sa confiance : aux témoins, ou aux conditions dans lesquelles ils ont témoigné.
Points de vigilance dans les sources
Plusieurs divergences méritent d’être signalées à qui voudrait approfondir. Le village est tantôt placé dans le Norfolk, tantôt dans le Suffolk. Le nombre de séances avec les enquêteurs varie : trente-six séances entre octobre 1995 et août 1997 selon le Psi Encyclopedia, « plus de vingt » selon la présentation éditoriale du rapport. L’arrivée des Foy à Scole est datée de 1991 par le Psi Encyclopedia, mais de 1992 ou même de 1984 sur certains sites de vulgarisation, ces derniers étant moins fiables. Le rapport est daté de novembre 1999 par le Psi Encyclopedia et de décembre 1999 par Keen lui-même. Enfin, certains textes critiques affirment à tort que deux des médiums vivaient dans la maison : les Foy étaient les hôtes, les médiums étaient les Bennett. Enfin, l’essentiel de ce que l’on sait des phénomènes provient de témoins favorables ou de Robin Foy lui-même : à de rares exceptions près, on ne dispose d’aucune captation indépendante.
Sources consultées
Keen, M., Ellison, A. et Fontana, D. (1999). The Scole Report. Proceedings of the Society for Psychical Research, vol. 58, n° 220.
Willin, M. The Scole Circle. Psi Encyclopedia, Society for Psychical Research (dernière mise à jour : 26 août 2026).
Psi Encyclopedia, notices consacrées à Montague Keen, Arthur Ellison, Ralph Noyes et à la Noah’s Ark Society for Physical Mediumship.
Keen, M. (2001). The Scole investigation: a study in critical analysis of paranormal physical phenomena. Journal of Scientific Exploration, 15(2), 167-182.
Foy, R. (2008). Witnessing the Impossible: The Diary of the Scole Experiment. Torcal Publications.
Solomon, G. et Solomon, J. (1999). The Scole Experiment: Scientific Evidence for Life After Death. Piatkus.
Coleman, T. The Afterlife Investigations: The Scole Experiment (documentaire) ; compte rendu de Tom Ruffles, Society for Psychical Research.
Dunning, B. The Scole Experiment. Skeptoid, épisode 179.
Higgypop, Spooky Isles, Diss Express (Weird Norfolk) : articles de vulgarisation utilisés pour le contexte local et les suites du groupe.
