Dans l’organigramme de la SS, il apparaît sous un nom d’emprunt, Karl Maria Weisthor, et porte l’uniforme de général de brigade. Dans les archives psychiatriques autrichiennes, il figure sous son vrai nom, Karl Maria Wiligut, comme un patient interné pour délire de grandeur. Entre les deux, un officier de l’armée impériale, poète amateur, occultiste, prétendu dépositaire de la « mémoire ancestrale » des Germains… et conseiller en mythologie d’Heinrich Himmler. Celui que la littérature surnomme le « Raspoutine de Himmler » est l’un des personnages les plus déroutants du Troisième Reich. Tentons de démêler ce qui est établi, ce qui relève de sa propre mythologie, et ce que la légende a ajouté après la guerre.
À retenir : Wiligut a bel et bien existé, il a bel et bien été interné, puis bel et bien intégré à la SS, où il a exercé une influence réelle mais limitée sur les rituels et le décorum de l’Ordre noir. Tout ce qui touche à une « source secrète » du nazisme ou à des pouvoirs surnaturels relève, en revanche, du roman.
Un officier dans la Vienne de la fin du siècle
Karl Maria Wiligut naît à Vienne le 10 décembre 1866, dans une famille de tradition militaire. Sa carrière suit le parcours classique d’un officier de la monarchie austro-hongroise : école des cadets, puis entrée dans l’infanterie, avec un grade de sous-lieutenant à la fin des années 1880. Il est affecté dans plusieurs garnisons de l’Empire et épouse en 1899 Malwine Leuts, dont il aura deux filles.
La Première Guerre mondiale le conduit sur le front oriental, notamment en Galicie. Il en revient avec le grade de colonel (Oberst) et une série de décorations. Lorsque l’Empire s’effondre en 1918-1919, il est mis à la retraite et s’installe à Salzburg. C’est la fin d’un monde pour cet homme attaché à l’ordre impérial, et c’est aussi, selon ses biographes, le moment où ses préoccupations occultes prennent le dessus sur sa carrière.
Runes, chevaliers et sociétés secrètes
Les intérêts ésotériques de Wiligut sont toutefois bien antérieurs à 1918. En 1903, il publie un recueil de poèmes intitulé Seyfrieds Runen, d’inspiration germanique et nibelungienne. Il fréquente ensuite des milieux typiques de l’Autriche du début du XXe siècle : la société festive et chevaleresque Schlaraffia, très en vogue dans les cercles bourgeois de l’Empire, mais aussi la mouvance dite völkisch, ce nationalisme romantique et raciste qui puise dans un passé germanique largement reconstruit.
C’est un terreau fertile. Depuis Guido von List et son « armanisme », la renaissance d’une religion germanique primitive, le goût des runes et les spéculations sur une race « aryenne » ancienne circulent dans les revues et les cercles de Vienne et de Munich. Wiligut y puise, mais il y ajoute une prétention singulière : il ne se contente pas de s’inspirer de ces idées, il affirme les connaître de l’intérieur.
La « mémoire ancestrale » : une cosmologie très personnelle
Wiligut soutient en effet être le dernier héritier d’une lignée de sages, les « Adler-Wiligoten », qui se seraient transmis oralement, de père en fils, un savoir remontant à la nuit des temps. Cette mémoire héréditaire lui permettrait d’accéder, par une sorte de souvenir direct, à l’histoire véritable des peuples germaniques. Le récit qu’il en tire est foisonnant :
- l’histoire des Germains remonterait à des centaines de milliers d’années, bien avant toute civilisation connue (le chiffre de 228 000 ans avant notre ère revient dans les synthèses) ;
- la Terre aurait connu plusieurs soleils et des cataclysmes cosmiques, et les Germains descendraient de lignées divines, les Asen et les Wanen ;
- la religion originelle de ce peuple, qu’il appelle irminisme (d’après l’Irminsul, le pilier sacré des Saxons détruit par Charlemagne), aurait été monothéiste, centrée sur un dieu nommé Krist ;
- cette religion aurait été combattue par un culte rival, le wotanisme, et le christianisme ne serait qu’une déformation tardive de l’ancienne foi germanique.
On le voit, il ne s’agit pas d’une érudition, mais d’une révélation personnelle, que Wiligut accompagne d’un système de runes, de calendriers et de généalogies mythiques. Ces constructions s’appuient sur une haine marquée de l’Église catholique et sur un racisme biologique et antisémite qui s’accordent parfaitement avec l’idéologie nazie, ce qui explique en partie leur réception ultérieure.
L’internement de Salzburg (1924-1927)
Dans la Salzburg des années 1920, la situation de Wiligut se dégrade. Son comportement et ses convictions de plus en plus extravagantes inquiètent son entourage, notamment sa famille. En 1924, il est interné à l’hôpital psychiatrique de Salzburg, où il reste jusqu’en 1927. Les médecins consignent dans son dossier des symptômes de nature paranoïaque et des idées de grandeur, parlant de mégalomanie. Il est ensuite déclaré juridiquement incapable (« mis sous tutelle »), et son mariage se termine par une séparation.
Ce dossier médical est capital pour la suite de l’histoire, car il permettra, quelques années plus tard, de comprendre pourquoi son parcours dans la SS s’est terminé aussi brutalement. Wiligut, lui, a toujours présenté cet épisode comme une persécution orchestrée par ses ennemis : Église, franc-maçonnerie, judaïsme.
Karl Maria Weisthor, ou le colonel qui devient SS
En 1933, Wiligut quitte l’Autriche pour Munich. Il est alors présenté au Reichsführer-SS Heinrich Himmler, fasciné depuis longtemps par la préhistoire germanique et par les idées völkisch. Himmler est séduit par ce vieil officier qui prétend détenir le véritable savoir des ancêtres. Wiligut intègre la SS sous le pseudonyme de Karl Maria Weisthor, qui masque son identité et son passé psychiatrique.
Son ascension est rapide : il est affecté au Rasse- und Siedlungshauptamt (RuSHA), où il dirige une section consacrée à la préhistoire et aux archives, puis rejoint l’état-major personnel de Himmler à Berlin. Promu SS-Brigadeführer, il devient une sorte de conseiller occulte attitré du Reichsführer. Himmler le consulte sur la préhistoire germanique, les sites sacrés, les symboles et les rituels de l’Ordre.
Ce que Wiligut a vraiment fait pour la SS
Il faut ici se méfier des récits romancés. Les historiens s’accordent sur quelques domaines où son influence est documentée, ou au moins plausible :
- Les rituels et cérémonies de la SS (mariages, baptêmes laïcs, fêtes du solstice), pour lesquels Wiligut fournit des formules, des symboles et un vocabulaire « germanique » ;
- L’Ehrenring, la bague d’honneur à tête de mort remise aux officiers SS, dont la symbolique runique lui est généralement attribuée, bien que cette paternité soit débattue ;
- Le château de Wewelsburg (Westphalie), que Himmler transforme à partir de 1934-1935 en centre cérémoniel et idéologique de la SS. Wiligut y aurait joué un rôle de conseiller sur l’orientation symbolique du lieu et aurait prophétisé qu’il serait un ultime bastion lors d’un affrontement final entre l’Europe et l’Asie ;
- La recherche de sites préhistoriques et de traces d’un passé germanique mythique, qui nourrit les initiatives de Himmler en matière d’archéologie (la future Ahnenerbe).
En revanche, plusieurs « faits » qui circulent sur Internet ne reposent sur rien de solide. La célèbre « soleil noir » (Schwarze Sonne) du sol de Wewelsburg, par exemple, a été popularisée après la guerre ; rien ne prouve qu’elle ait été conçue ou nommée ainsi par Wiligut ou par les SS eux-mêmes à l’époque. De même, il n’existe aucune preuve que ses « visions » aient eu une influence sur des décisions militaires ou politiques du régime.
La chute de 1939
Cette collaboration étrange prend fin à l’été 1939. Après l’Anschluss, des éléments du passé de Wiligut refont surface, notamment son internement psychiatrique et sa mise sous tutelle. Plusieurs cadres de la SS s’en inquiètent. Alors que Himmler se prépare à la guerre, la présence d’un conseiller dont le dossier médical est aussi lourd devient embarrassante. Wiligut est mis à la retraite pour des raisons officiellement liées à son âge et à sa santé. Il continue de recevoir un traitement et une pension, mais ne joue plus de rôle dans l’appareil.
Ce départ, qui n’est pas une disgrâce brutale, confirme que Himmler ne considérait pas Wiligut comme indispensable : ses fantasmes servaient son goût pour la mythologie, pas sa conduite de la guerre.
La fin d’un « roi secret »
Après son départ de la SS, Wiligut vit modestement, d’abord dans la région de Goslar. À la fin de la guerre, il se retrouve à Arolsen, dans la zone d’occupation britannique, où il meurt le 3 janvier 1946, à l’âge de 79 ans. Il n’a pas été jugé et n’a laissé aucune œuvre structurée, uniquement des notes, des poèmes et des fragments, souvent obscurs.
Wiligut a-t-il « inspiré » le nazisme ?
C’est là que le personnage devient un enjeu de mémoire. À partir des années 1960, des ouvrages comme Le Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier ont popularisé l’idée d’un nazisme guidé par des sociétés secrètes et des forces occultes. Wiligut, avec son pseudonyme, ses runes et ses visions, est devenu un personnage idéal pour ce récit.
Les historiens sérieux sont beaucoup plus nuancés. Le spécialiste britannique Nicholas Goodrick-Clarke, qui a longuement étudié le sujet, montre que Wiligut a surtout fourni un habillage mythologique à des convictions que Himmler possédait déjà. Himmler n’a pas été « converti » par Wiligut : il a trouvé en lui un interlocuteur qui confortait ses penchants. Et le biographe Peter Longerich rappelle que l’occultisme de Himmler, bien réel, n’a jamais remplacé la logique politique et criminelle de la SS. Il est plus juste de voir dans cette affaire un révélateur du climat intellectuel du régime, mêlant pseudo-histoire, racisme et goût du symbole, plutôt qu’une clé secrète du nazisme.
Pourquoi cette histoire nous fascine
Le cas Wiligut a tout pour intriguer : un officier respectable devenu prophète, un malade mental promu dans l’une des organisations les plus puissantes d’Europe, un château où l’on rêve de Graal et de Walhalla. Mais il rappelle aussi une leçon plus sombre. Les fantasmes d’un homme profondément instable n’ont pas servi de simple décor : ils ont été intégrés à une idéologie qui a conduit à l’un des crimes les plus massifs de l’histoire. L’histoire de Karl Maria Wiligut est celle d’un délire, certes, mais d’un délire dont le régime a su s’accommoder, parce qu’il y retrouvait ses propres obsessions.
Pour aller plus loin
- Nicholas Goodrick-Clarke, The Occult Roots of Nazism (1985) et Black Sun (2002), qui consacrent des chapitres à Wiligut ;
- Stephen E. Flowers et Michael Moynihan, The Secret King: Karl Maria Wiligut, Himmler’s Lord of the Runes (2001), biographie très favorable au personnage, à lire avec recul ;
- Peter Longerich, Heinrich Himmler (2008), pour replacer l’épisode dans le parcours du Reichsführer-SS ;
- Louis Pauwels et Jacques Bergier, Le Matin des magiciens (1960), pour comprendre la naissance de la légende du « nazisme occulte ».
