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Quabbin : les quatre villes que Boston a rayées de la carte

Par hollowsoul · 25 octobre 2026

À environ 65 miles à l’ouest de Boston, dans le centre du Massachusetts, s’étend le plus grand plan d’eau intérieur de l’État : le réservoir de Quabbin. Ses eaux calmes, bordées de forêts, alimentent en eau potable des millions de personnes. Elles recouvrent aussi, ou ont remplacé, la vallée de la Swift River, où quatre villes entières ont été officiellement supprimées dans la nuit du 28 avril 1938.

Villes fantômes, cimetières déplacés, chantier de dix ans, légendes de hantise, tombes qu’on dit oubliées : le Quabbin a tout d’un décor de récit d’horreur. Mais ce qui s’y est passé n’a rien d’une malédiction. C’est le récit, documenté et bien plus troublant, d’une grande ville qui avait soif et d’une vallée qui n’avait pas les moyens de dire non.

Pourquoi Boston avait besoin de cette eau

Dès le XIXe siècle, la croissance de Boston dépasse ses ressources locales. En 1848, la ville fait venir l’eau du lac Cochituate par aqueduc. En 1893, face à la demande et à la mauvaise qualité de l’eau, le Conseil de la santé de l’État recommande de créer un district métropolitain de l’eau et de construire deux nouveaux réservoirs : l’un sur la Nashua, l’autre dans la vallée de la Swift River. Le réservoir de Wachusett, achevé au début du XXe siècle (1908 selon Wikipédia), a déjà déplacé environ 1 700 habitants. Mais ce premier réservoir ne suffit que quelques décennies.

En 1922, une étude retient officiellement la vallée de la Swift River. En 1926, une loi lance un premier tunnel reliant Wachusett à la rivière Ware. Puis en 1927, la Législature vote le « Swift River Act », qui débloque les fonds et scelle le sort de la vallée. Selon une déclaration de Lois Doubleday Barnes datant de 1997, la vallée a été choisie parce qu’elle représentait, à l’époque, une ressource facile à exploiter.

Quatre villes, 2 500 habitants

La vallée comptait quatre villes : Dana, Enfield, Greenwich et Prescott. D’après les Archives du Massachusetts, elles avaient été fondées respectivement en 1800, 1815, 1754 et 1821. Enfield, la plus grande et la plus riche, concentrait la plus grande partie de la population. Prescott, à l’inverse, était un territoire agricole presque vide en 1938 : ses habitants étaient passés de plus de 750 en 1830 à une vingtaine.

Au total, le projet a déplacé environ 2 500 personnes. Le Boston Globe recensait dans les quatre villes au moins six églises, treize écoles et soixante camps d’été. Une quinzaine de moulins produisant des textiles, des chapeaux et du bois ont été rasés, et la ligne de chemin de fer locale, surnommée « Rabbit Run », a été démantelée. Certains habitants descendaient des fermiers de la rébellion de Shays de la fin du XVIIIe siècle.

Dix ans de chantier, en pleine Grande Dépression

Le projet n’a jamais fait l’unanimité. Les habitants s’y sont opposés, et l’État du Connecticut a poursuivi le Massachusetts en justice, estimant que le détournement des eaux privait son fleuve d’un débit légitime. Le Connecticut a perdu son procès, mais le Massachusetts a dû respecter un débit minimal en aval du barrage.

Pour le terrain, deux méthodes ont coexisté. Une partie des terres a été achetée à l’amiable, le reste a été saisi par expropriation en 1938. Selon Wikipédia, environ 60 000 acres ont été achetés et le reste saisi. La ville de Dana a voté pour céder volontairement ses terres. L’indemnisation a parfois été dérisoire : à Greenwich, les propriétaires du golf de Dugmar ont plaidé pendant près d’une décennie, tandis que les habitants déplacés recevaient environ 108 dollars par acre.

Le chantier a surtout été un pourvoyeur d’emplois dans les années les plus sombres de la Dépression : entre 3 000 et 5 000 postes, à environ 62,5 cents de l’heure. Les habitants appelaient ces ouvriers les « woodpeckers » (pics-verts), parce qu’ils abattaient tout ce qui se trouvait dans la vallée. Selon la source consultée, les habitants déplacés, eux-mêmes sans emploi, ne semblent pas avoir été embauchés en priorité.

Les ouvrages eux-mêmes sont impressionnants : le barrage Winsor, long de 2 640 pieds et haut de 170 pieds, et la digue Goodnough, du nom de deux ingénieurs de la Commission. Le 14 août 1939, le tunnel de dérivation de la Swift River a été scellé et la vallée a commencé à se remplir. Le réservoir a atteint son niveau complet en juin 1946. À l’époque, c’était le plus grand réservoir artificiel au monde consacré à l’eau potable.

Une vallée « brûlée pendant des mois »

Avant la mise en eau, tout a été détruit ou déplacé. Les bâtiments ont été rasés ou brûlés (on dit que la vallée a brûlé pendant des mois), les arbres et la végétation arrachés, la terre mise à nu. Certaines constructions ont été sauvées : l’église congrégationaliste de Prescott a été démontée pièce par pièce et reconstruite à South Hadley, l’ancien hôtel de ville de Prescott se trouve aujourd’hui à Petersham, et la taverne Atkinson a été déplacée à West Springfield. En mars 1939, un incendie a détruit les archives du chantier, stockées sans assurance.

Le bal d’adieu du 27 avril 1938

La nuit précédant la dissolution légale des quatre villes, plus de 2 000 personnes se sont rassemblées à Enfield pour un « Farewell Ball ». Selon l’historienne Elena Palladino, le défilé prévu n’a pas pu se tenir faute de pompiers : un vieux camion tiré par des chevaux drapés de noir a suivi une fanfare dans la rue principale à moitié abandonnée.

L’orchestre a joué dès 20 heures. Peu avant minuit, le docteur Willard Segur, organisateur du bal, a demandé une minute de silence au moment où les quatre villes sortaient de l’histoire, puis l’orchestre a joué doucement « Auld Lang Syne ». On a dansé jusqu’à deux heures du matin. À minuit, le 28 avril 1938, Dana, Enfield, Greenwich et Prescott ont cessé d’exister légalement.

Parmi les évacués, une femme de 77 ans, Marion Andrews Smith, n’a pas pu déménager sa grande demeure victorienne de 1896. Elle en a récupéré les parquets, la quincaillerie, les boiseries et le grand escalier pour les installer dans une nouvelle maison à Ware. Elle a aussi refusé d’être enterrée dans le cimetière construit par l’État.

Les morts déplacés

La loi de 1927 imposait d’exhumer les corps de tous les cimetières de la zone. L’État a construit un nouveau cimetière de 30 acres à Ware, nommé Quabbin Park Cemetery, ouvert le 25 août 1932. Les défunts y ont été transportés un par un en corbillard. Le nombre de personnes réinhumées varie selon les sources : environ 6 600 d’après l’administration du parc, plus de 7 000 pour d’autres sources, 7 600 pour une troisième. Une partie des stèles et des monuments a aussi été déplacée.

Quelques détails échappent pourtant à cette mise en ordre : lors d’une plongée à la fin des années 1990, des pierres tombales et un mausolée ont été retrouvés sous l’eau, dans la zone d’Enfield.

Légendes et rumeurs : le tri

Les clochers sous l’eau : faux

Beaucoup d’enfants du Massachusetts ont entendu dire qu’en barque, on pouvait apercevoir à travers l’eau claire des clochers d’église en train de se désagréger. C’est une légende : les bâtiments ont été rasés, déplacés ou brûlés avant la mise en eau, et il ne reste rien de tel à voir. Le « fantôme » de ces villes se trouve en réalité sur la terre ferme.

Les tombes « jamais déterrées » : une rumeur non prouvée

Un récit populaire affirme que les corps n’auraient pas tous été exhumés. Il repose notamment sur le témoignage de Bob Wilder, originaire de Prescott, recueilli vers 2006 par l’auteur Jeff Belanger : peu avant la mise en eau, des habitants auraient vu, sur l’emplacement des cimetières, des rectangles de terre laissés par l’enlèvement des pierres tombales, sans que les tombes elles-mêmes aient été ouvertes. Ce témoignage reste isolé et n’est étayé, dans les sources que j’ai consultées, par aucun document. Les archives officielles indiquent au contraire que l’exhumation était obligatoire et qu’un cimetière avait été construit à cette fin. La découverte de stèles et d’un mausolée au fond du réservoir montre toutefois que l’opération n’a pas été parfaite.

Une région « réputée hantée »

Plusieurs sites, blogs et podcasts affirment que le Quabbin serait hanté et que la zone de Dana est « largement réputée hantée ». Je n’ai trouvé aucun cas précis, daté et vérifiable : ce sont des récits de seconde main, des visites guidées et des émissions de légendes. Le contexte est en revanche propice : villes abandonnées, routes qui se terminent au bord de l’eau, forêt interdite à la circulation motorisée.

Des avions écrasés dans la forêt

Dès 1941, la presqu’île de Prescott a été transformée en champ de tir et de bombardement pour l’aviation américaine, utilisé jusqu’en 1951. Au fil des années, plusieurs avions se sont écrasés dans la zone. Selon le podcast New England Legends, un bombardier B-24 s’est écrasé en 1943 (deux officiers tués), un chasseur F-102 en 1962 et un A-4 Skyhawk de la Marine en 1968 (un pilote tué à chaque fois), auxquels s’ajoutent deux autres accidents dont les pilotes ont survécu. Ces chiffres sont à recouper avant publication. Au tournant des années 2000, les autorités de l’État et le programme fédéral des sites anciennement utilisés par la Défense ont étudié la zone pour y détecter d’éventuelles munitions non explosées.

Le grand félin du Quabbin

Autre énigme, bien réelle celle-là : en 1997, des crottes de puma ont été retrouvées dans la partie nord de la réserve, et l’analyse ADN a confirmé qu’elles provenaient d’un puma. Une carcasse de castor cachée sous des feuilles, comme le font ces félins, a été découverte à côté. Le puma n’est pourtant plus censé vivre au Massachusetts depuis le milieu du XIXe siècle. Selon la presse locale, on ignore si l’animal s’était échappé de captivité ou avait migré jusqu’à cette région isolée. Les agences de la faune sauvage affirment n’avoir aucune preuve d’une population en liberté.

Lovecraft et le Quabbin

La littérature d’horreur s’est emparée de la vallée. Dans sa nouvelle The Colour Out of Space, écrite en 1927 alors que le projet était à l’étude, H. P. Lovecraft décrit une région maudite qui doit être noyée sous un futur réservoir. Le narrateur, un géomètre, y rapporte ce qu’on lui a dit en arpentant les lieux :

When I went into the hills and vales to survey for the new reservoir they told me the place was evil.

(En français : lorsqu’il est allé arpenter les collines pour le futur réservoir, on lui a dit que l’endroit était maudit.)

Lovecraft lui-même citait comme inspiration le réservoir de Scituate, au Rhode Island, mais le spécialiste S. T. Joshi estime que le projet du Quabbin a dû l’influencer aussi. La ville fictive de Dunwich serait par ailleurs en partie inspirée de Greenwich, d’après les études lovecraftiennes. Plus récemment, le Quabbin a servi de cadre à des scènes du roman et du film Dreamcatcher de Stephen King.

Ce qu’on peut visiter aujourd’hui

Pour protéger la qualité de l’eau, la majeure partie de la réserve n’est accessible qu’à pied, par des « portes » numérotées. Quelques lieux à retenir :

  • Dana Common : le centre de Dana, resté hors de l’eau, accessible par la porte 40 à Petersham. Des panneaux avec des photos d’époque y signalent l’emplacement de l’hôtel Eagle, du magasin général, de l’hôtel de ville et de l’école. Le site est inscrit au Registre national des lieux historiques depuis 2013 ;
  • Quabbin Park : au sud, avec le centre d’accueil, le barrage Winsor et le cimetière de Ware ;
  • La presqu’île de Prescott : fermée au public la plupart de l’année, hormis une visite annuelle organisée par la société historique locale ;
  • Le Swift River Valley Historical Society : à New Salem, fondé en 1936 pour conserver les objets et les archives des villes disparues ;
  • Le club de golf de Dugmar : c’est le seul bâtiment encore debout dans la réserve, entouré d’eau sur l’île de Curtis Hill.

Une histoire qui n’a pas besoin de fantômes

Le Quabbin illustre ce que le folklore fait souvent des grands traumatismes collectifs : il leur donne une forme surnaturelle quand l’histoire officielle, elle, passe à autre chose. Ici, il n’y a pas de crime au sens strict, mais une décision légale, ordonnée et même célébrée comme un progrès. Des gens ont dû quitter leurs maisons, voir leurs fermes démolies et leurs morts déplacés pour que Boston dispose d’une eau abondante. Le réservoir approvisionnait déjà, en 1989, 2,5 millions de personnes, soit environ 40 % de la population de l’État.

Cette utilité n’efface pas la perte. Comme le dit Elena Palladino, la beauté du Quabbin est aussi née de la tristesse et de la perte. C’est sans doute pour cela que les récits de hantise y trouvent un terreau naturel : ils disent, à leur manière, que quelque chose de cette vallée n’a jamais été réglé.

Zones d’ombre et chiffres qui divergent

  • Les personnes déplacées : entre « plus de 2 000 » et 2 500 selon les sources ;
  • Les tombes réinhumées : 6 600, plus de 7 000 ou 7 600 selon les documents ;
  • Les terres concernées : entre 38,6 miles carrés de surface d’eau (environ 25 000 acres) et 39 miles carrés (quelque 40 000 acres) selon les sources, alors que l’ensemble des terres prises pour le projet est bien plus vaste (117 miles carrés selon les Archives de l’État, qui incluent la protection du bassin versant) ;
  • Les dates de fondation : Enfield figure comme fondée en 1815 ou 1816 selon les sources, Dana en 1800 ou 1801 ;
  • Les tombes oubliées et les clochers visibles : la première est une rumeur non documentée, la seconde est une légende démentie ;
  • Les récits de hantise : aucun cas précis et daté n’a pu être vérifié dans les sources consultées ;
  • Les accidents d’avions : dates et bilans rapportés par un podcast, à confirmer.

Sources consultées

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