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Urbain Grandier : le curé de Loudun, les diables des Ursulines et le bûcher de 1634

Par hollowsoul · 20 octobre 2026

Le 18 août 1634, sur la place Sainte-Croix de Loudun, un prêtre de quarante-quatre ans est brûlé vif devant une foule venue de toute la région. Son crime officiel : avoir envoyé des démons dans le corps de religieuses ursulines par la vertu d’un pacte signé avec Satan en personne. Son crime réel, selon la plupart des historiens : avoir été brillant, arrogant, séducteur et entouré d’ennemis au moment où le pouvoir royal cherchait à faire un exemple.

L’affaire d’Urbain Grandier, ou affaire des « possédées de Loudun », est l’un des dossiers de possession collective les plus célèbres de l’histoire européenne. Elle mêle tout ce qui fascine : un prêtre séducteur, un couvent hanté, des exorcismes publics devenus spectacle, un cardinal tout-puissant, un pacte diabolique conservé dans les archives, et une question qui n’a jamais cessé de diviser : qui a vraiment tué Grandier ?

Loudun, une ville sous tension

Pour comprendre l’affaire, il faut d’abord comprendre le lieu. Loudun, petite ville du Poitou, est au début du XVIIe siècle une cité religieusement divisée : catholiques et protestants y cohabitent sous le régime de l’édit de Nantes. La ville a joué un rôle politique dans les troubles du royaume, puisque c’est là qu’est signé en 1616 le traité de Loudun, qui met fin à une révolte des princes contre la régence de Marie de Médicis.

Dans les années 1630, le contexte est explosif. Richelieu, qui est lui-même originaire de la région, mène sa politique de renforcement de l’État et fait démanteler les places fortes jugées dangereuses. Le château de Loudun en fait partie. Surtout, la ville est frappée par une épidémie de peste en 1632-1633, qui emporte une part importante de sa population. C’est dans ce climat de deuil, de peur et de rivalités locales que va éclater l’affaire.

Urbain Grandier, un prêtre brillant et haï

Né vers 1590 dans le Maine, Urbain Grandier est formé, selon la tradition, chez les jésuites de Bordeaux. En 1617, il est choisi comme curé de l’église Saint-Pierre-du-Marché de Loudun et devient également chanoine de la collégiale Sainte-Croix. C’est un orateur remarquable, cultivé, élégant, sûr de lui. Les sources le décrivent comme charmant et éloquent, mais aussi hautain, ce qui lui vaut de solides inimitiés.

Ses mœurs scandalisent. On lui prête de nombreuses liaisons, et deux affaires au moins nourrissent la rumeur :

  • Philippe Trincant, fille du procureur du roi de Loudun : elle tombe enceinte et la rumeur publique désigne Grandier comme le père de l’enfant. Son père, Louis Trincant, devient l’un de ses ennemis les plus acharnés.
  • Madeleine de Brou, fille d’un conseiller du roi, qu’il courtise ouvertement. Selon plusieurs récits, un manuscrit hostile au célibat des prêtres retrouvé chez lui sera plus tard utilisé contre lui.

Poursuivi pour mauvaises mœurs devant la justice ecclésiastique de Poitiers, Grandier est d’abord condamné vers 1630, puis il fait appel. L’archevêque de Bordeaux, Henri de Sourdis, finit par le blanchir. Cette victoire judiciaire ne le rend pas plus prudent : elle lui donne au contraire le sentiment d’être intouchable. Il est entouré d’adversaires, parmi lesquels les Trincant, le chanoine Pierre Mignon, et plusieurs notables qui ont des comptes à régler avec lui.

Le couvent des Ursulines et la prieure Jeanne des Anges

Les Ursulines s’installent à Loudun en 1626. Elles ne sont qu’une petite communauté, fragile, installée dans une ville où la concurrence entre confessions est vive. À leur tête se trouve la prieure Jeanne des Anges (Jeanne de Belcier), née en 1602, une femme intelligente, ambitieuse pour son couvent et rongée par une vie intérieure tourmentée. Elle est aussi apparentée à Jean de Laubardemont, un conseiller d’État proche de Richelieu, ce qui aura des conséquences capitales.

Grandier n’était pas le confesseur des Ursulines. On rapporte même qu’on lui avait proposé la direction spirituelle du couvent et qu’il l’avait déclinée. Selon la plupart des récits, Jeanne des Anges ne l’avait jamais rencontré. Elle connaissait simplement sa réputation, abondamment commentée dans toute la ville. Cet élément est essentiel : c’est autour d’un homme que les religieuses n’avaient presque jamais vu que va se construire l’accusation.

Septembre 1632 : les premières manifestations

Tout commence à l’automne 1632. Après la mort de leur directeur spirituel, le chanoine Moussaut, plusieurs sœurs affirment voir son fantôme dans le couvent. Les apparitions se multiplient, puis les crises : convulsions, cris, blasphèmes, contorsions. Les religieuses se disent possédées. Le chanoine Mignon, devenu leur directeur, ennemi déclaré de Grandier, et le curé Pierre Barré, de Chinon, spécialiste réputé de l’exorcisme, prennent les choses en main.

Sous la contrainte des exorcistes, les démons « parlent » et nomment leur maître : Urbain Grandier. Ils portent des noms qui deviendront célèbres, Asmodée, Léviathan, Béhémoth, Isacaaron, Balaam, et affirment avoir été envoyés par lui. La légende retient, entre autres, l’histoire d’un bouquet de roses qu’il aurait lancé par-dessus le mur du couvent pour transmettre les démons. C’est le début d’une accusation de sorcellerie qui va gagner en ampleur de mois en mois.

De l’affaire locale à l’affaire d’État

Dans un premier temps, les autorités ecclésiastiques se montrent prudentes. L’archevêque de Bordeaux, Sourdis, fait séquestrer les religieuses, interdit les exorcismes publics, et les manifestations cessent presque entièrement. Si l’affaire s’était arrêtée là, elle serait restée une querelle de couvent.

Elle bascule à l’automne 1633. Jean de Laubardemont, cousin de la prieure, est alors envoyé à Loudun pour y superviser la démolition des fortifications. Il est reçu par les ennemis de Grandier, assiste à des scènes d’exorcisme, et rapporte à Paris que le curé est un magicien. Plusieurs sources évoquent un autre élément : un pamphlet satirique, La Cordonnière de Loudun, qui ridiculise Richelieu. Le cardinal, dit-on, aurait été persuadé par le père Joseph, son confident capucin, que Grandier en était l’auteur. L’attribution du pamphlet à Grandier est très discutée, et le rôle exact de Richelieu l’est aussi, mais le résultat est connu : Laubardemont est nommé commissaire pour instruire l’affaire.

Grandier est arrêté au début de décembre 1633. Il est emprisonné, notamment à Angers, puis ramené à Loudun. Le 31 mai 1634, un arrêt du Conseil confirme les pouvoirs de Laubardemont, interdit au Parlement et aux autres juridictions d’intervenir et prive l’accusé de tout appel. Dès ce moment, le procès est largement joué : la justice ordinaire est écartée, et la commission, composée de juges de la région choisis pour leur docilité supposée, dépend de l’homme du cardinal.

Les exorcismes publics : un spectacle à ciel ouvert

Dès 1634, les exorcismes redeviennent publics, avec l’accord de l’évêque de Poitiers. Ils se tiennent dans les églises de Loudun, devant des foules immenses. Des curieux viennent de loin, des notables aussi. On assiste à des scènes saisissantes : des religieuses qui se plient en arrière, la langue sortie, qui profèrent des obscénités, qui se roulent par terre. Pour beaucoup de témoins, c’est la preuve de la possession. Pour d’autres, c’est un théâtre.

Plusieurs observateurs, dont des médecins, ne sont pas dupes. Le médecin écossais protestant Marc Duncan, qui observe les possédées à Loudun, publie en 1634 un discours critique. Il relève notamment que les « démons » ne comprennent pas les langues qu’ils sont censés connaître parfaitement, et que bien des phénomènes sont simulés ou le produit de l’imagination. Un bailli de Loudun, favorable à Grandier, écrit lui aussi à Paris pour dénoncer une imposture ; ses lettres sont interceptées.

Le 23 juin 1634, Grandier est amené de sa prison à l’église Sainte-Croix pour être confronté aux religieuses. On lui présente des « pactes » que les démons auraient apportés, dont l’un, remis par Léviathan, serait composé d’éléments macabres. Grandier proteste de son innocence. Il écrit même au roi Louis XIII pour demander que des docteurs de la Sorbonne examinent les faits de façon indépendante. Il n’obtient rien.

Le pacte diabolique

La pièce la plus étonnante du dossier est un document censé être le pacte conclu entre Grandier et le diable. Selon les exorcistes, il aurait été dérobé dans le « cabinet » de Lucifer par le démon Asmodée, qui l’aurait rapporté sur ordre. Le texte, rédigé en latin et écrit à l’envers, porte les signatures des démons, parmi lesquels Satan, Belzébuth, Lucifer, Élimi, Léviathan et Astaroth, ainsi qu’une note d’Asmodée. Une copie de ce prétendu pacte est conservée à la Bibliothèque nationale de France et a été reproduite dans de nombreux ouvrages d’histoire de la sorcellerie.

Pour les juges, c’est une pièce à conviction. Pour les historiens, c’est surtout la preuve la plus parlante de la fabrication du dossier : on a jugé un homme sur la base d’un document dont l’origine était, par définition, démoniaque.

Le procès et la condamnation

Le procès s’ouvre officiellement début juillet 1634. La commission juge Grandier sans véritable défense. Les témoins à charge sont les religieuses possédées, les exorcistes, et un cortège d’ennemis locaux. On cherche aussi sur son corps la « marque du diable » : des chirurgiens le piquent avec des aiguilles pour trouver des zones insensibles, signe supposé d’un pacte. Aucune preuve matérielle indépendante de la sorcellerie n’est produite.

Le 18 août 1634, la sentence tombe. Grandier est déclaré convaincu de magie, de maléfices et d’avoir causé la possession de plusieurs ursulines et d’autres femmes de la ville. Il est condamné à l’amende honorable, à la question ordinaire et extraordinaire pour lui faire révéler ses complices, puis à être brûlé vif, ses cendres devant être jetées au vent.

Le jugement est exécuté le jour même. Soumis à la torture, Grandier n’avoue rien et ne nomme aucun complice.

Conduit en charrette jusqu’au bûcher dressé sur la place Sainte-Croix, il est soumis aux exorcismes des capucins jusqu’au dernier instant. La tradition rapporte que le bourreau avait reçu l’ordre de l’étrangler avant que les flammes ne l’atteignent, par une dernière marque de clémence, mais que les capucins auraient fait nouer la corde de manière à empêcher l’étranglement. Il serait donc mort dans les flammes. On raconte aussi qu’une nuée d’insectes aurait envahi la place au moment de son supplice, ce qui aurait été interprété comme le signe de Belzébuth, le « seigneur des mouches ». Ces détails relèvent de la tradition plus que du dossier documentaire, mais ils montrent à quel point cette mort a marqué les esprits.

Une autre légende veut que Grandier ait sommé l’un de ses exorciseurs, le père Lactance, de comparaître devant Dieu dans un délai d’un mois, et que le capucin soit effectivement mort peu après, en 1634. Là encore, on est dans le registre de la mémoire populaire.

Après le bûcher : la possession continue

La mort de Grandier ne met pas fin à l’affaire, ce qui est en soi un argument de poids pour ceux qui y voient autre chose qu’un maléfice. Si le sorcier est mort, pourquoi les religieuses sont-elles toujours possédées ? Les crises continuent. En décembre 1634, le jésuite Jean-Joseph Surin, un mystique respecté, arrive à Loudun avec une équipe d’exorcistes pour tenter de délivrer Jeanne des Anges. Il s’y épuise : il affirme avoir été lui-même envahi par les démons, et sombre dans une très longue épreuve psychique qui durera de nombreuses années.

Jeanne des Anges finit par se dire délivrée en 1637, en changeant en quelque sorte de rôle : la possédée devient visionnaire. Elle affirme avoir reçu sur la main des noms sacrés, dont celui de saint Joseph, qui apparaîtraient sur sa peau. Elle est reçue à la cour en 1638 et devient une figure dévote, tandis que Loudun se transforme en lieu de pèlerinage. Elle rédige aussi une autobiographie où elle raconte sa possession de l’intérieur. Elle meurt en 1665.

Que s’est-il vraiment passé à Loudun ?

Quatre siècles plus tard, plusieurs lectures s’affrontent, qui ne s’excluent pas nécessairement.

  • Le complot politique. Pour une partie des historiens et des auteurs, Grandier est victime d’une manœuvre orchestrée par ses ennemis locaux et récupérée par Laubardemont et Richelieu pour se débarrasser d’un prêtre gênant, supposé auteur d’un pamphlet. Le décret du 31 mai 1634 et le choix des juges vont dans ce sens. Mais la responsabilité personnelle de Richelieu reste débattue : il a surtout laissé faire et couvert son commissaire.
  • L’hystérie collective. Dans une communauté de femmes recluses, souvent entrées au couvent sans vocation véritable, éprouvées par la peste et le deuil, nourries d’un imaginaire du diable très présent, une contagion psychique est plausible. Les symptômes décrits évoquent ce que la médecine du XIXe siècle appellera hystérie. Sous la pression des exorcistes, qui posent les questions et attendent les réponses, les religieuses ont pu s’enfermer dans le rôle qu’on leur assignait.
  • La rivalité locale et la manipulation. Les ennemis de Grandier, le chanoine Mignon en tête, ont eu tout intérêt à orienter les accusations des possédées, et à cultiver la peur d’un sorcier dans la ville.
  • La lecture historique de Michel de Certeau. Dans La Possession de Loudun, l’historien et jésuite montre comment l’affaire révèle un monde qui perd ses repères : l’autorité religieuse cède devant la raison d’État, et la parole des possédées devient un lieu où se joue une crise sociale, religieuse et intime.

Ce qui frappe, au final, c’est que presque aucun historien sérieux ne retient la thèse d’un Grandier véritablement sorcier. Séducteur, orgueilleux, imprudent, sans doute. Magicien, rien ne l’établit. Sa condamnation reste l’un des grands exemples de procès où la procédure respectait la forme, mais où l’issue était décidée d’avance.

Un héritage culturel immense

L’affaire a nourri la littérature, la musique et le cinéma. Alexandre Dumas lui consacre un chapitre de ses Crimes célèbres en 1840, puis un roman, Urbain Grandier, en 1850. Aldous Huxley en tire en 1952 Les Diables de Loudun, étude romancée qui inspirera à son tour l’opéra de Krzysztof Penderecki (1969) et le film Les Diables de Ken Russell (1971), resté célèbre pour sa violence visuelle et ses démêlés avec la censure. Michel de Certeau publie en 1970 La Possession de Loudun, devenue la référence historiographique du sujet.

Conclusion : le dernier mot de Loudun

L’affaire Grandier reste fascinante parce qu’elle refuse de se laisser enfermer dans une seule explication. Elle est à la fois une histoire de couvent, un règlement de comptes entre notables, un épisode de la construction de l’État moderne et un cas d’école de contagion psychologique. Elle est aussi, tout simplement, l’histoire d’un homme brûlé vif pour des crimes que personne n’a jamais pu prouver, sur le témoignage de voix prétendument sorties de l’enfer.

Sur la place Sainte-Croix, ce 18 août 1634, ce n’est peut-être pas seulement un prêtre qui a été condamné. C’est aussi une époque qui a regardé ses propres peurs en face, sans vouloir les reconnaître.

Pour aller plus loin

  • Michel de Certeau, La Possession de Loudun, Julliard, 1970 (rééditions Gallimard).
  • Aldous Huxley, Les Diables de Loudun, 1952.
  • Jeanne des Anges, Autobiographie, témoignage de la prieure ursuline sur sa possession.
  • Alexandre Dumas, « Urbain Grandier », dans Crimes célèbres, 1840.
  • Encyclopædia Universalis, notice « Loudun (procès de) ».

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