Certaines histoires vous poursuivent depuis l’enfance sans que vous puissiez dire d’où elles viennent. Celle-ci circule depuis les années 2000, de bouche à oreille puis de forum en forum : un avion de ligne est abattu au-dessus de l’Afrique centrale, il s’écrase dans une jungle que les villageois évitent, et quand les secours arrivent, des corps manquent. Sur ceux que l’on retrouve, d’étranges morsures, bien trop larges pour avoir été laissées par n’importe quelle araignée connue.
Un internaute qui garde ce récit en mémoire depuis son enfance a récemment demandé si quelqu’un savait d’où il venait. Il précise ne chercher à convaincre personne que des araignées géantes existent : il veut seulement remonter à la source. La question est excellente, et la réponse est plus nuancée qu’on pourrait le croire. Voici ce que l’on peut établir, et ce qui relève du folklore.
L’histoire telle qu’on la raconte
Les versions varient, mais le squelette reste le même :
- un gros avion de passagers est abattu peu après son décollage d’un aéroport africain, dans les années 1990 ;
- l’épave n’est localisée que le lendemain, en pleine forêt dense ;
- il n’y a aucun survivant, mais tous les corps ne sont pas retrouvés ;
- certains restes présentent des blessures que les enquêteurs n’arrivent pas à expliquer, décrites comme d’énormes « morsures d’araignées » ;
- la zone serait évitée par les populations locales, qui la disent habitée par des araignées géantes mangeuses d’hommes.
Le crash de Kindu : ce que disent les sources
Le candidat le plus évident est la destruction d’un Boeing 727 de la compagnie Congo Airlines, le 10 octobre 1998, au départ de Kindu, dans l’est de la République démocratique du Congo. L’appareil assurait un vol non régulier vers Kinshasa. Nous sommes alors au début de la Seconde Guerre du Congo, et Kindu se trouve en zone de conflit.
Selon la base de données d’accidents aériens B3A, qui reprend les éléments disponibles, le commandant de bord a signalé une explosion à l’arrière de l’appareil environ trois minutes après le décollage. Il a pu rester en contact avec le contrôle aérien quelques minutes, puis l’avion s’est abattu dans la jungle, à environ 39 kilomètres à l’est de l’aéroport, une dizaine de minutes plus tard. La cause retenue est un missile sol-air de type SAM-7. L’appareil a été totalement détruit à l’impact.
Le gouvernement congolais a attribué le tir à la coalition rwando-ougandaise dans une lettre adressée au Conseil de sécurité des Nations unies le 13 octobre 1998. De leur côté, des rebelles tutsis ont reconnu avoir abattu l’avion, affirmant qu’il transportait du matériel militaire, et ont averti que tout appareil tentant d’atterrir à Kindu serait visé.

Les victimes
Le bilan communément admis est de 41 morts : trois membres d’équipage et 38 passagers, parmi lesquels une vingtaine de femmes et d’enfants. La lettre congolaise aux Nations unies parle quant à elle de quatre membres d’équipage et de 41 victimes civiles, tandis que la presse spécialisée de l’époque évoquait 40 personnes à bord. Ces écarts sont fréquents dans une région où les listes de passagers étaient rarement fiables.
Il faut le rappeler, car la légende des araignées tend à les faire oublier : derrière ce récit, il y a des familles réelles, des mères et des enfants morts dans un tir de missile contre un avion civil.
Ce que l’on ne trouve pas
Le point crucial est celui-ci : dans les documents que j’ai pu consulter (base B3A, notices encyclopédiques, lettre officielle à l’ONU), il n’y a aucune mention de corps manquants inexpliqués, de blessures anormales ou d’araignées. Le crash est réel, documenté, et son origine militaire ne fait guère de doute. Le volet arachnide, lui, n’apparaît dans aucune source que j’ai pu identifier. Je n’ai pas non plus pu confirmer à quel moment précis l’épave a été localisée, ce qui est pourtant un élément central de la rumeur.
Le J’ba Fofi, l’araignée de la forêt congolaise
L’autre pilier de la rumeur est une créature de la cryptozoologie : le J’ba Fofi, dont le nom signifierait « la grande araignée » dans une langue d’Afrique centrale. Selon les récits, elle ressemblerait à une mygale de grande taille, brune avec un abdomen violacé, tendrait de vastes toiles entre les arbres et pourrait attaquer des animaux, voire des humains. Certaines versions la rattachent à la tradition orale des Baka, un peuple de la forêt du bassin du Congo.
Le problème, c’est la qualité des sources. L’histoire est surtout rapportée par des ouvrages et des sites de cryptozoologie, qui se citent les uns les autres. Le témoignage le plus souvent mentionné est celui du chasseur de créatures Bill Gibbons, qui dit avoir interrogé des Pygmées lors d’une expédition en Afrique équatoriale. On cite aussi un couple d’explorateurs britanniques, les Lloyd, qui auraient croisé deux de ces araignées. Aucun spécimen, aucune photographie probante et aucune étude scientifique n’ont jamais confirmé l’existence de l’animal.
Les sceptiques avancent des pistes de confusion : de grands crabes de terre, ou des mygales africaines bien réelles, exagérées par la peur et la distance.
Comment une rumeur se fabrique
La fusion de ces deux éléments suit un mécanisme classique de légende urbaine. Une tragédie réelle, mal documentée dans une région éloignée et en guerre, sert de support à une légende préexistante. Chaque conteur ajoute un détail, et le récit gagne en précision à mesure qu’il perd en vérifiabilité. L’absence même de sources fait partie du charme : impossible de démentir ce qu’on ne peut pas retrouver.
Il est d’ailleurs tout à fait possible que cette version précise ait circulé dans un cercle restreint : un forum disparu, un blog des années 2000, une chaîne de courriels, un récit de colonie de vacances. Beaucoup de ces histoires ont été transmises oralement avant d’être archivées, ou ne l’ont jamais été.
Ce que la science peut expliquer
Rien ne prouve l’existence d’une araignée capable de s’attaquer à un être humain. La plus grande araignée connue par la masse, la mygale Goliath (Theraphosa blondi), vit en Amérique du Sud et atteint environ trente centimètres d’envergure de pattes. L’Afrique abrite de grandes mygales, comme les « baboon spiders », mais aucune ne représente un danger pour l’homme comparable à celui décrit dans la légende. Sur le plan biologique, les arachnologues soulignent aussi que le système respiratoire et la morphologie des araignées limitent leur taille.
Quant aux corps manquants et aux blessures troublantes, la forêt tropicale offre bien des explications. Un corps laissé sans protection est rapidement attaqué par les fourmis, les rongeurs, les oiseaux charognards, les sangliers, les chiens errants ou les hyènes. Après un impact violent, sous la chaleur et l’humidité, les restes sont difficiles à interpréter, y compris pour des témoins sous le choc. Dans une zone de guerre, des corps ont aussi pu être déplacés par des habitants, des soldats ou les secours eux-mêmes.
Pourquoi cette histoire marque autant
La peur des araignées est l’une des plus répandues au monde. Associez-la à une forêt inconnue, à un lieu que les habitants évitent et à une catastrophe aérienne, et vous obtenez le récit parfait pour les veillées. À cela s’ajoute un ressort bien connu des légendes : la mise en scène d’un savoir local ignoré des Occidentaux, que les enquêteurs seraient incapables d’expliquer.
Bilan : ce qui est établi, ce qui ne l’est pas
Un avion de Congo Airlines a bel et bien été abattu après son décollage de Kindu le 10 octobre 1998, causant la mort de 41 personnes. En revanche, aucune source consultée ne mentionne de morsures, de corps emportés ou d’araignées géantes. Cette partie de l’histoire semble relever du folklore, greffé sur une catastrophe réelle.
Cela ne signifie pas que le récit n’a jamais existé sous cette forme : il a pu naître d’un échange, d’un texte ou d’une émission que personne n’a conservé. Il reste donc une question ouverte, celle de son origine exacte.
À vous de jouer
Avez-vous déjà entendu cette histoire, dans les années 2000 ou avant ? Dans quel contexte : école, télévision, forum, livre, partie de jeu de rôle ? Quels détails vous restent en mémoire ? Si vous avez la moindre piste, partagez-la en commentaire. C’est souvent ainsi que l’on remonte l’origine d’une rumeur.
Sources
Base de données d’accidents aériens B3A (Bureau of Aircraft Accidents Archives), fiche « Crash of a Boeing 727-30 near Kindu: 41 killed », 10 octobre 1998.
Lettre datée du 13 octobre 1998 du chargé d’affaires de la République démocratique du Congo auprès des Nations unies adressée au président du Conseil de sécurité (document S/1998/945).
Wikipédia, « 1998 Congo Airlines Boeing 727 crash » et « Congo Airlines ».
FlightGlobal, « 727 shot down », 1998.
Sources cryptozoologiques sur le J’ba Fofi (Basement of the Bizarre, Puzzlebox Horror Encyclopedia, billets de blogs spécialisés) : sources secondaires, sans validation scientifique.
