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Le Hell Fire Club : débauche aristocratique, messes noires et fantômes affamés

Par hollowsoul · 28 août 2026

Peu de noms résument aussi bien l’imaginaire du XVIIIe siècle libertin que celui du Hell Fire Club. Derrière cette étiquette se cachent en réalité plusieurs sociétés secrètes distinctes, nées en Angleterre et en Irlande entre 1719 et 1741, réunissant aristocrates, hommes politiques et esprits libres autour de banquets, de rites parodiques et d’une devise commune : faire ce que l’on veut. Deux siècles et demi plus tard, leurs repaires — les grottes de West Wycombe en Angleterre et le pavillon en ruine de Montpelier Hill près de Dublin — comptent parmi les lieux les plus hantés des îles britanniques. Entre débauche documentée et légendes de chat noir démoniaque, retour sur l’histoire réelle du Hell Fire Club et sur le folklore surnaturel qu’elle a engendré.

Aux origines du nom : le club du duc de Wharton

Le tout premier « Hellfire Club » voit le jour à Londres en 1719, fondé par le duc Philip Wharton, une figure haute en couleur de la franc-maçonnerie naissante puisqu’il occupera successivement les fonctions de grand-maître de la première Grande Loge d’Angleterre puis de la toute première loge française. Ce club satirique, où le diable tenait symboliquement la présidence, admettait hommes et femmes sur un pied d’égalité, une originalité pour l’époque. Il est dissous dès 1721, sous la pression du roi George Ier et d’un projet de loi visant à interdire les sociétés jugées blasphématoires. Le nom, lui, ne disparaît pas : il devient une étiquette générique, reprise par le public et la presse pour désigner toute société de rakes — ces débauchés de la haute société — soupçonnée d’irrévérence envers la religion. C’est dans cet héritage trouble que naîtront, une génération plus tard, les deux clubs qui ont le plus durablement marqué la légende : celui de Sir Francis Dashwood en Angleterre, et celui de Richard Parsons à Dublin.

Sir Francis Dashwood et l’Ordre des Chevaliers de Saint-François de Wycombe

Né en 1708 dans une famille fortunée du Buckinghamshire, Francis Dashwood hérite très jeune du titre de baronnet et d’un patrimoine considérable après la mort de son père. Éduqué à Eton, où il se lie avec le futur Premier ministre William Pitt l’Ancien, il multiplie dès l’adolescence les voyages sur le continent, où il acquiert une réputation d’excentrique et une passion durable pour l’art antique. C’est cette fascination pour l’Antiquité classique et le goût du scandale qui donneront naissance, dans les années 1740, à son projet le plus célèbre.

Vers 1746, Dashwood fonde ce qu’il baptise officiellement l’Ordre des Chevaliers de Saint-François de Wycombe, connu aussi sous les noms de Confrérie de Saint-François de Wycombe ou Ordre des Frères de Saint-François de West Wycombe. Le groupe se réunit d’abord à l’abbaye de Medmenham, un ancien monastère cistercien du XIIIe siècle situé au bord de la Tamise, que Dashwood loue et transforme en décor gothique et païen, orné de statues de divinités antiques et d’inscriptions latines moquant ouvertement la morale chrétienne. La devise du cercle, empruntée à Rabelais et inscrite au fronton de l’abbaye, résume tout : Fay ce que voudras — fais ce que tu veux.

Face à la notoriété grandissante de Medmenham, Dashwood déplace peu à peu les activités du club vers son propre domaine de West Wycombe, où il fait creuser, entre 1748 et 1752, un vaste réseau de galeries souterraines dans la craie et le silex. Officiellement, ce chantier — qui deviendra les célèbres « grottes de l’enfer » (Hellfire Caves) — répond à un besoin bien réel : offrir du travail aux paysans locaux ruinés par plusieurs années de mauvaises récoltes. Mais l’entrée, sculptée à l’image d’un portail d’église gothique, et la salle de banquet circulaire aménagée à son terme, à près de 90 mètres sous terre au-delà d’un passage surnommé la « rivière Styx », trahissent une ambition plus théâtrale : offrir au club un sanctuaire souterrain digne de ses mises en scène.

La liste des membres et invités impressionne par son poids politique : le comte de Sandwich (futur Premier lord de l’Amirauté et inventeur, dit-on, du sandwich), le poète et pamphlétaire Thomas Potter, le peintre satiriste William Hogarth, le futur Chancelier de l’Échiquier et Premier ministre Lord Bute, le prince de Galles Frédéric, ainsi que le journaliste et homme politique John Wilkes. Benjamin Franklin, ami proche de Dashwood pendant ses séjours à Londres, aurait également fréquenté le cercle, tout comme, selon certaines sources moins sûres, Horace Walpole. Le nombre de membres à part entière restait volontairement restreint — une douzaine de « frères » selon la tradition — le club se voulant avant tout un espace de sociabilité masculine élitiste, mêlant beuveries, mascarades pseudo-religieuses et liaisons galantes plus que rituel occulte organisé.

C’est justement John Wilkes qui précipite la chute du club. Admis en 1762, il en est rapidement exclu à la suite de querelles politiques avec Dashwood et Sandwich. Pour se venger, il aurait introduit clandestinement lors d’une cérémonie un singe affublé de fausses cornes, semant la panique parmi des convives persuadés d’avoir invoqué le diable en personne — un épisode devenu l’une des anecdotes les plus reprises sur le club. Wilkes rend ensuite l’existence du cercle publique, contribuant à sa dissolution progressive dans les années 1770. Le roman à clé Chrysal de Charles Johnstone, publié en 1760, alimente lui aussi le scandale en dépeignant une version fictionnalisée à peine voilée des « moines » de Medmenham. Entre pressions politiques, changement des mœurs et satires publiées par des figures comme Hogarth ou Jonathan Swift — qui qualifiait les membres de « ramassis de monstres, de blasphémateurs et de bacchanales » —, le club périclite avant la mort de Dashwood en 1781.

This ruined building at the summit of Mountpelier was originally built as a hunting lodge but its association with the Irish Hellfire Club has given it a sinister reputation.

Le Hell Fire Club irlandais de Montpelier Hill

Si le club de Dashwood reste le plus documenté, c’est paradoxalement son cousin irlandais qui a engendré la légende la plus sombre et la plus durable. Son théâtre : un austère pavillon de chasse dominant Dublin depuis les 383 mètres de Montpelier Hill, dans les montagnes du comté de Dublin.

L’histoire du lieu commence avant même l’arrivée du club. En 1725, William Conolly, président de la Chambre des communes irlandaise et l’un des hommes les plus riches d’Irlande, fait construire ce pavillon au sommet d’une colline choisie pour sa vue simultanée sur ses deux domaines de Castletown et de Rathfarnham. Le sommet abritait alors un cairn néolithique et un tombeau à couloir vieux de plusieurs millénaires ; Conolly le fait démanteler pour récupérer les pierres, utilisant même l’une des pierres dressées du tombeau comme linteau de sa cheminée. Les habitants du coin, superstitieux, avertissent Conolly qu’aucune chance ne sortira d’un bâtiment érigé sur une sépulture profanée. Quelques mois après l’achèvement des travaux, une tempête violente arrache la toiture d’ardoises du pavillon — un événement que la rumeur locale attribue immédiatement à la colère du diable, vengeant la destruction du site sacré. Conolly fait reconstruire un toit voûté en pierre, plus robuste, qui tient toujours debout aujourd’hui. Il meurt en 1729, sans avoir vraiment profité de son pavillon.

Le bâtiment reste à l’abandon plusieurs années avant d’être repris, vers 1735-1737, par Richard Parsons, premier comte de Rosse, en compagnie du peintre et acteur James Worsdale — certaines sources mentionnant aussi le colonel Jack St Leger parmi les fondateurs. Parsons, franc-maçon notoire, s’était forgé une réputation sulfureuse bien avant de fonder le club : adepte revendiqué des « arts sombres », il aimait provoquer le clergé dublinois, allant jusqu’à recevoir nu un ecclésiastique venu lui rendre visite pour le remettre dans le droit chemin. Le cercle qu’il assemble à Montpelier Hill compte parmi ses membres Simon Luttrell, futur comte de Carhampton, ainsi que Henry Barry, quatrième baron Santry — ce dernier étant reconnu coupable, en 1739, du meurtre bien réel d’un domestique dans un accès de rage éthylique, l’un des rares faits judiciairement établis liés au cercle.

La légende attribue au club un cérémonial macabre : le président, surnommé le « Roi de l’Enfer », se costumait en Satan ailé et cornu ; une chaise restait systématiquement vide autour de la table, réservée au diable en personne ; les libations se faisaient au scaltheen, un mélange traditionnel de whisky et de beurre fondu chaud. Messes noires, sacrifices d’animaux, voire meurtre rituel d’un nain au service du club : la rumeur du XVIIIe siècle ne recule devant aucune surenchère. Les historiens s’accordent toutefois à souligner que l’essentiel des rencontres du cercle se tenait probablement à la Eagle Tavern de Dublin plutôt qu’au pavillon isolé de Montpelier Hill, dont l’éloignement a surtout nourri l’imagination populaire plus qu’il n’a hébergé de véritables cérémonies occultes.

Le côté paranormal : deux siècles de fantômes et de créatures démoniaques

C’est précisément cette part d’ombre documentaire — le flou entretenu entre ce qui s’est réellement passé et ce que la rumeur a inventé — qui a permis à la légende de prospérer. Sur les deux rives de la mer d’Irlande, le folklore attaché aux deux clubs a engendré des récits fantomatiques d’une remarquable constance à travers les siècles.

Montpelier Hill : le chat géant et le pacte avec le diable

Le récit paranormal le plus célèbre attaché au pavillon irlandais concerne un chat noir surnaturel. Une version raconte qu’un prêtre, alerté par des cris provenant de la colline, aurait surpris les membres du club en train de sacrifier un chat noir lors d’un rituel. En s’emparant de l’animal pour prononcer un exorcisme, une entité démoniaque se serait échappée du cadavre, griffant au passage l’un des témoins avant de disparaître dans la nuit. Une autre variante, plus tardive, situe l’origine du fantôme félin dans un incendie : un valet aurait accidentellement renversé de l’alcool sur l’habit d’un membre du club, qui, furieux, aurait arrosé le domestique de brandy avant d’y mettre le feu ; les flammes se seraient propagées à tout le bâtiment, contraignant le club à se réfugier temporairement dans une autre propriété voisine, la Steward’s House — bâtiment qui serait depuis hanté par un chat noir gigantesque aux yeux incandescents, considéré comme l’emblème spectral du club. Un troisième récit, indépendant celui-ci du chat, veut qu’un jeune homme d’une ferme voisine, intrigué par le pavillon, s’y soit rendu un soir : on l’aurait retrouvé mort le lendemain matin, le visage dans un ruisseau, sans explication.

La légende la plus théâtrale reste celle d’une partie de cartes nocturne : un étranger vêtu de noir se serait joint à une table de jeu du club, avant qu’un membre, laissant tomber une carte, ne se penche pour la ramasser et n’aperçoive sous la table des sabots fendus à la place des pieds de l’inconnu — le diable lui-même, venu réclamer son dû, disparaissant ensuite dans un jaillissement de flammes. Depuis, les visiteurs du site rapportent des phénomènes plus classiques du folklore de hantise : silhouettes furtives aperçues dans l’embrasure des fenêtres en ruine, sensations de poches d’air glacial, mutilations d’animaux jamais expliquées. Le site a été investigué par plusieurs équipes de télévision paranormale, notamment l’émission américaine Ghost Adventures, qui y a consacré un épisode entier en 2015 lors d’un spécial irlandais incluant également le château de Leap.

West Wycombe : le cœur volé de Paul Whitehead et la Dame Blanche

Le pendant anglais de cette mythologie surnaturelle se concentre sur deux figures bien identifiées. La première est celle de Paul Whitehead, poète et intendant du club de Dashwood, véritable cheville ouvrière de l’organisation des cérémonies à Medmenham puis à West Wycombe. À sa mort en 1774, Whitehead lègue 50 livres à Dashwood pour que son cœur soit prélevé, placé dans une urne et conservé au mausolée familial surplombant les grottes — ce qui est fait en grande pompe. L’urne reste durant plusieurs décennies une attraction que les visiteurs pouvaient tenir entre leurs mains, jusqu’à ce que le cœur soit dérobé en 1829 (certaines versions situent le vol en 1839), généralement attribué à un soldat australien ou américain de passage, selon les sources. Il n’a jamais été retrouvé. Depuis, la légende veut que le fantôme de Whitehead, vêtu à la mode du XVIIIe siècle, erre sans relâche dans les grottes et sur la colline, éternellement en quête de son cœur disparu — une urne vide étant toujours visible aujourd’hui à l’intérieur du site.

La seconde figure spectrale, Suki, appartient davantage au registre du fait divers tragique enjolivé par la tradition orale locale que du club lui-même. Jeune femme travaillant, selon la légende, dans une auberge voisine, elle aurait été victime d’une farce cruelle : des prétendants jaloux l’auraient attirée jusqu’aux grottes par un faux mot d’amour, lui demandant de s’y présenter en robe de mariée. Découvrant la supercherie, elle aurait riposté à coups de pierres avant d’être mortellement blessée par une pierre reçue à la tête. Son fantôme, la « Dame blanche », serait depuis aperçu dans la salle de banquet des grottes — un visiteur affirmant même avoir photographié, dans l’une des alcôves de la salle, une silhouette féminine vêtue de blanc correspondant à sa description. Les grottes, aujourd’hui ouvertes au public et proposant régulièrement des veillées paranormales organisées par des sociétés spécialisées, sont régulièrement classées parmi les sites les plus hantés du Royaume-Uni par les émissions britanniques Most Haunted et divers groupes d’investigation indépendants.

Démêler l’histoire de la légende

Reste une question que tout article sérieux sur le sujet se doit de poser : que reste-t-il, une fois la légende écartée ? Les historiens s’accordent sur un point : la réputation sulfureuse des deux clubs doit beaucoup à leurs ennemis politiques et religieux autant qu’à leurs propres agissements. Au XVIIIe siècle anglais, l’étiquette « Hellfire Club » servait de repoussoir commode pour discréditer des adversaires jugés trop libres de mœurs ou trop critiques de l’Église établie ; la presse satirique de l’époque, à l’image des gravures de Hogarth, a largement contribué à figer une imagerie de messe noire dont les preuves matérielles restent, encore aujourd’hui, quasi inexistantes. Ce que l’on peut établir avec certitude concernant le club de Dashwood relève davantage du libertinage assumé, du goût pour la parodie religieuse et de la sociabilité masculine élitiste que d’un authentique culte satanique organisé.

Le cas irlandais est plus ambigu, en raison notamment de la condamnation bien réelle de Lord Santry pour meurtre — un fait judiciaire qui a pu, avec le temps, se fondre dans la légende générale du club et nourrir a posteriori les récits de sacrifices et de messes noires, sans qu’un lien direct avec des rituels organisés à Montpelier Hill n’ait jamais été démontré. Les recherches archéologiques menées ces dernières années sur le site ont surtout mis au jour des vestiges attestant de l’ancienneté néolithique du lieu — silex taillés, pierres gravées —, confirmant l’importance rituelle préhistorique de la colline bien avant l’arrivée des clubs libertins du XVIIIe siècle, mais sans rien révéler qui corrobore les légendes sataniques elles-mêmes.

C’est peut-être précisément ce vide documentaire qui a permis à l’imaginaire populaire de s’y engouffrer avec autant de constance depuis près de trois siècles : plus un lieu résiste à l’enquête historique, plus il devient un terrain fertile pour la légende.

Conclusion

Du club satirique du duc de Wharton aux caves creusées par Dashwood, en passant par le pavillon maudit de Montpelier Hill, le Hell Fire Club n’a jamais été une organisation unique mais une constellation de sociétés secrètes, unies par un même goût pour la transgression et le même sort posthume : devenir, dans l’imaginaire collectif, bien plus démoniaques qu’elles ne l’ont probablement été de leur vivant. Entre débauche aristocratique bien réelle et légendes de chats géants, de cœurs volés et de parties de cartes avec le diable, le Hell Fire Club illustre à merveille comment l’histoire, faute de preuves, laisse toujours la place au folklore — pour le plus grand plaisir des amateurs de sites hantés qui, aujourd’hui encore, gravissent Montpelier Hill ou descendent dans les grottes de West Wycombe à la recherche d’un frisson.

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