En 1995, lors d’une émission de télévision tournée à Amsterdam, une poétesse suédoise déjà célèbre dans son pays depuis l’enfance affirme quelque chose que peu de gens auraient le courage, ou l’inconscience, de déclarer publiquement : elle serait la réincarnation d’Anne Frank. Le nom de cette femme est Barbro Karlén. Son histoire, reprise depuis par des dizaines de sites consacrés à la réincarnation, mêle une enfance de prodige littéraire, une carrière inattendue dans la police montée suédoise, la rencontre bouleversante avec le dernier cousin vivant d’Anne Frank, et une reconversion tardive comme cavalière de dressage aux États-Unis. C’est aussi, en creux, un cas d’école pour comprendre comment se construit une légende de vie antérieure, entre sincérité personnelle, mécanismes de mémoire mal compris et récupération par des mouvances ésotériques peu regardantes sur la méthode.
Une enfant prodige dans la Suède de l’après-guerre
Barbro Helen Margaretha Karlén naît le 24 mai 1954 à Örgryte, un quartier de Göteborg, en Suède. Rien dans son milieu familial ne la prédestine à l’ésotérisme : ses parents, Sölve Carlén et Maria Carlsson, sont suédois et non juifs, et elle devient plus tard la belle-fille du professeur Erik Ask-Upmark, dont elle adoptera le nom de famille à l’âge adulte.
Ce qui la distingue très tôt, en revanche, c’est un don littéraire précoce. Elle commence à écrire des poèmes vers l’âge de sept ans et publie, à seulement douze ans, un recueil intitulé Människan på jorden (« L’être humain sur terre », traduit en anglais sous le titre Man on Earth). Le livre devient un best-seller en Suède et fait d’elle une enfant prodige nationale. D’autres ouvrages suivent à un rythme soutenu : selon l’universitaire britannique Christopher Bigsby, qui lui consacre un chapitre dans son ouvrage Remembering and Imagining the Holocaust, elle publie neuf livres avant même d’avoir atteint dix-sept ans.
Puis, à l’issue de ce qui est décrit comme une crise personnelle, elle bifurque radicalement : elle entre dans la police suédoise et devient policière à cheval, un métier qu’elle exercera pendant plus d’une décennie. Ce choix professionnel prendra, a posteriori, une signification particulière dans le récit qu’elle construira de sa propre histoire.
Des souvenirs qui remontent, dit-elle, à la petite enfance
C’est seulement bien plus tard, adulte, que Barbro Karlén rend publique une partie de son enfance qu’elle avait jusque-là gardée pour elle. Selon son récit, dès l’âge de deux ans environ, elle aurait dit à ses parents que son véritable prénom n’était pas Barbro mais Anne, et qu’ils n’étaient pas ses « vrais » parents. Elle décrit une peur irrationnelle des hommes en uniforme, en particulier des uniformes évoquant de près ou de loin l’autorité militaire ou policière, peur qu’elle attribuera plus tard aux persécutions vécues par Anne Frank face aux soldats allemands et aux gardiens de camp.
Elle raconte également avoir eu, enfant, des visions fragmentaires : la vie cachée dans une annexe, les tensions entre les occupants du lieu, la trahison qui aurait conduit à leur arrestation, puis la déportation et la souffrance dans les camps. Ces éléments, présentés comme spontanés et non suggérés par un adulte, constituent le noyau de ce qu’elle appellera plus tard ses souvenirs de vie antérieure.
Ce n’est qu’en entrant à l’école, en découvrant qu’Anne Frank avait réellement existé et que son journal était en train de devenir mondialement célèbre, que la jeune Barbro aurait compris qu’il n’était plus « malin », selon ses propres mots rapportés, de continuer à raconter partout qu’elle avait été cette autre petite fille. Elle range alors cette conviction dans un coin plus discret de sa vie, jusqu’à sa réapparition publique des décennies plus tard.
Amsterdam : le voyage qui aurait tout confirmé
L’épisode le plus souvent cité par les partisans de son histoire est un voyage familial à Amsterdam, alors qu’elle est enfant. Selon son récit, elle se serait dirigée seule vers la maison du Prinsengracht où la famille Frank s’était cachée, sans indication de qui que ce soit, et aurait identifié des éléments d’aménagement intérieur — la disposition des pièces, la position d’un escalier — qui, selon elle, avaient été modifiés depuis l’époque de la guerre, la maison ayant depuis été transformée en musée.
C’est ce voyage, raconte-t-elle, qui aurait fini de convaincre ses parents que leur fille avait bel et bien vécu une existence antérieure. Sa mère se serait alors tournée vers une forme de spiritualité acceptant l’idée de réincarnation, tandis que son père, de sensibilité chrétienne, aurait réagi avec un mélange de trouble et de déni, lui déclarant selon elle qu’il ne pouvait nier qu’elle « avait déjà été là », sans pour autant accepter l’idée d’un principe général de réincarnation.
« Et les loups hurlent » : un livre présenté comme une confession
Ce n’est qu’en 2000 que Barbro Karlén rend son histoire pleinement publique, avec un ouvrage autobiographique paru en anglais sous le titre And the Wolves Howled: Fragments of Two Lifetimes (« Et les loups hurlent : fragments de deux vies »), publié chez Clairview à Londres. Bien que présenté par endroits comme un roman, elle affirme que le contenu est tiré directement de sa propre vie, brouillant délibérément la frontière entre fiction littéraire et témoignage autobiographique — un choix éditorial qui ne manquera pas d’alimenter la controverse.
Le livre installe le parallèle entre les deux existences : la petite fille juive néerlandaise assassinée à l’adolescence dans un camp de concentration, et l’enfant suédoise devenue écrivain à succès puis policière, dont la peur des uniformes et le sens aigu de la justice et de l’injustice seraient, selon elle, les traces persistantes d’une vie antérieure violemment interrompue.
Buddy Elias : une rencontre à l’origine du retentissement médiatique
L’élément qui donnera à cette histoire une résonance dépassant largement le cercle des cercles ésotériques est la rencontre de Barbro Karlén avec Buddy Elias. Né en 1925 à Francfort et mort en 2015 à Bâle, Elias était le cousin germain d’Anne Frank, son aîné de quatre ans, avec qui elle avait entretenu une relation affectueuse avant la clandestinité de la famille Frank. Ancien patineur artistique et acteur, il présidait depuis des décennies l’Anne Frank Fonds de Bâle, la fondation qui gère les droits du journal d’Anne Frank et perpétue sa mémoire.
Selon le récit qui circule, Buddy Elias aurait entendu parler de Barbro Karlén vers 1995-1996 par l’intermédiaire de son éditeur allemand, alors que la publicité autour de ses déclarations commençait à prendre de l’ampleur. Intrigué bien que non convaincu par la notion de réincarnation, il l’aurait invitée à dîner ; les deux auraient alors ressenti un lien immédiat et intense. Interrogé plus tard par la presse sur sa conviction que Barbro Karlén était bien la réincarnation d’Anne Frank, il aurait répondu par l’affirmative, et aurait même accompagné publiquement la promotion de l’édition allemande de son livre.
Cette prise de position lui aurait valu une vive controverse, en particulier du fait de sa position institutionnelle à la tête de l’Anne Frank Fonds — une fondation qui, en tant qu’organisation, n’a jamais validé de quelque manière que ce soit une thèse de réincarnation, et dont la mission consiste précisément à défendre l’authenticité historique du journal face aux tentatives de récupération ou de contestation. Face à cette pression, et selon certains récits à la suite de problèmes de santé, Elias se serait retiré de toute apparition publique sur le sujet, tout en conservant, disent les proches de Karlén, une relation personnelle et régulière avec elle jusqu’à sa mort en 2015 — appels téléphoniques hebdomadaires et séjours croisés dans leurs domiciles respectifs, en Suisse comme aux États-Unis. Il importe cependant de souligner qu’aucun de ces éléments relatifs à la relation privée entre les deux n’est corroboré par une source indépendante de l’entourage de Barbro Karlén elle-même.
Wilkomirski contre Karlén : une ironie de l’histoire
La réaction la plus véhémente contre les affirmations de Barbro Karlén vient d’un homme qui deviendra, quelques années plus tard, l’incarnation même du problème qu’il lui reprochait. Binjamin Wilkomirski avait publié en 1995 Fragments, un « témoignage » présenté comme les souvenirs d’un enfant ayant survécu aux camps de la mort, salué comme un chef-d’œuvre de la littérature de la Shoah et récompensé par le National Jewish Book Award. C’est dans cette position d’autorité morale qu’il qualifie les déclarations de Barbro Karlén de délit moral, la jugeant simplement perturbée psychologiquement.
L’ironie, largement relevée depuis par les commentateurs, tient au fait que Wilkomirski lui-même sera démasqué en 1998 par le journaliste suisse Daniel Ganzfried : son véritable nom était Bruno Grosjean, il n’était ni juif ni un survivant des camps, et l’intégralité de son récit était une fabrication. Ce scandale a donné naissance à l’expression « syndrome de Wilkomirski », utilisée pour désigner les cas de personnes s’appropriant sincèrement, dans leur propre psychisme, une mémoire traumatique qui n’est pas la leur. Le fait que l’accusateur de Karlén se soit vu appliquer, après coup, la même grille de lecture qu’il avait utilisée contre elle, illustre à quel point la frontière entre mémoire authentique, mémoire reconstruite et affabulation pure peut être difficile à établir, y compris pour ceux qui prétendent la trancher avec certitude.
L’explication la plus économique : la cryptomnésie et le contexte culturel
Du côté des explications sceptiques, l’argument avancé n’est pas que Barbro Karlén mentirait consciemment, mais que son cas illustre un phénomène psychologique bien documenté : la cryptomnésie, c’est-à-dire la résurgence d’une information apprise puis oubliée, qui revient à l’esprit sous la forme d’une intuition ou d’un souvenir apparemment original, sans que la personne ait conscience de sa source réelle.
Le contexte chronologique rend cette hypothèse tout à fait plausible. Le journal d’Anne Frank, publié aux Pays-Bas en 1947, connaît une diffusion internationale rapide : traductions française et allemande dès 1950, puis, entre 1955 et 1957, une quinzaine d’éditions supplémentaires paraissent à travers le monde, notamment en Suède — le pays natal de Barbro Karlén, née en 1954. À cette diffusion éditoriale s’ajoutent l’adaptation théâtrale new-yorkaise de 1955 et le film hollywoodien de 1959, qui font d’Anne Frank une figure culturelle omniprésente en Occident pendant précisément les années de l’enfance de Karlén. Autrement dit, au moment où elle affirme avoir eu ses premières impressions de vie antérieure puis, plus tard, avoir reconnu les lieux à Amsterdam, l’histoire d’Anne Frank n’était en rien confidentielle : elle constituait l’un des récits les plus commentés de l’Europe d’après-guerre, disponible en librairie, à l’école, à la radio et au cinéma.
À cela s’ajoute un problème méthodologique de fond, commun à la quasi-totalité des cas de ce type : aucune des déclarations attribuées à la petite Barbro ne fait l’objet d’une consignation contemporaine indépendante. Tout repose sur le souvenir reconstruit, des décennies plus tard, par la principale intéressée elle-même et par sa famille, dans un livre dont l’auteure précise elle-même qu’il mélange les registres du roman et de l’autobiographie. Ce type de témoignage, aussi sincère soit-il, ne permet pas d’exclure une reconstruction rétrospective où des souvenirs d’enfance banals — une peur des uniformes, un intérêt précoce pour l’écriture, un sentiment diffus de différence — se trouvent réorganisés après coup autour d’un récit plus cohérent et plus signifiant.
Entre recherche parapsychologique sérieuse et dérives ésotériques
Le cas Karlén occupe une place particulière dans la littérature consacrée à la réincarnation, où il côtoie des travaux de nature très inégale. D’un côté, le psychiatre américain Ian Stevenson, de l’université de Virginie, a mené pendant quarante ans une recherche systématique sur des enfants affirmant se souvenir spontanément d’une vie antérieure, en tentant de vérifier certains détails factuels de leurs récits — une démarche restée controversée dans le monde académique, mais construite sur une méthodologie explicite de recueil et de vérification.
De l’autre côté se trouvent des figures bien plus ouvertement militantes, à l’image du médecin américain Walter Semkiw, fondateur de l’Institute for the Integration of Science, Intuition and Spirit (IISIS), qui a beaucoup contribué à la popularité internationale du cas Karlén. Semkiw affirme lui-même être la réincarnation du président américain John Adams, et son catalogue de cas comprend des attributions aussi spectaculaires qu’invérifiables, jusqu’à désigner certaines célébrités contemporaines comme la réincarnation d’inventeurs ou de scientifiques historiques. Sa méthode s’appuie en grande partie sur la comparaison de traits du visage entre une personne vivante et une figure historique décédée — une approche sans aucune validité scientifique reconnue — complétée par les indications d’un médium pratiquant la transe. Que ce soit ce type de démarche, plutôt que celle, plus rigoureuse dans son ambition, de Stevenson, qui ait le plus contribué à populariser le cas de Barbro Karlén, invite à une prudence particulière.
Il est d’ailleurs révélateur que même au sein des milieux favorables à l’hypothèse paranormale, le cas ne fasse pas consensus : certaines praticiennes se réclamant de la « lecture d’aura » ont ainsi publiquement exprimé leur scepticisme après avoir « ressenti » chez Barbro Karlén une énergie qu’elles jugeaient incompatible avec celle qu’elles attribuent à Anne Frank — signe, s’il en fallait un, du caractère éminemment subjectif de ce type de méthode de « vérification ».
Une existence rangée, loin des controverses
Quelle qu’ait été la vérité intime de Barbro Karlén sur cette question, sa vie a suivi, dans les faits, une trajectoire assez éloignée du folklore paranormal. En 1999, elle s’installe aux États-Unis et se lance dans une carrière de cavalière de dressage professionnelle, sous le nom de Barbro Ask-Upmark. Elle y obtient d’authentiques reconnaissances sportives : la médaille d’or de la United States Dressage Federation en 2002, puis les médailles d’argent et de bronze en 2006. À partir de 2006, elle travaille comme experte pour la société Racewood Simulators, contribuant au développement de simulateurs de dressage destinés à la formation des cavaliers, avant de rejoindre en 2016 le Tryon International Equestrian Center. Elle meurt le 12 octobre 2022, aux États-Unis, après une longue maladie.
Que retenir de ce cas ?
Le cas de Barbro Karlén ne se laisse réduire ni à une simple affabulation ni à une preuve de réincarnation. Il illustre surtout, avec une netteté rare, la façon dont un souvenir d’enfance, une figure historique devenue mythe collectif et un besoin de sens peuvent se combiner pour produire un récit intérieurement cohérent et sincèrement vécu, sans qu’aucun élément vérifiable indépendamment ne vienne jamais l’étayer. La chercheuse Hyman Aaron Enzer et Sandra Solotaroff-Enzer, spécialistes de l’héritage d’Anne Frank, ont résumé la situation en observant que ce type de revendication montre surtout à quel point la mémoire d’Anne Frank a fini par « transcender la réalité », devenant un réceptacle universel de sens bien au-delà de la biographie précise d’une adolescente assassinée à quinze ans.
C’est peut-être là la leçon la plus solide à tirer de cette histoire : plus une figure historique devient un symbole partagé, plus elle devient aussi, paradoxalement, le terrain de récits qui s’en emparent librement — qu’ils soient portés par une conviction sincère, comme cela semble avoir été le cas de Barbro Karlén elle-même, ou par des intérêts éditoriaux et idéologiques bien moins désintéressés.
Sources
Wikipedia (anglais), article « Barbro Karlén ». Christopher Bigsby, « Memory theft », chapitre in Remembering and Imagining the Holocaust: The Chain of Memory, Cambridge University Press, 2006. Wikipedia (anglais), articles « Fragments: Memories of a Wartime Childhood », « Binjamin Wilkomirski » et « Buddy Elias ». Anne Frank Fonds / Anne Frank House (annefrank.ch, annefrank.org), pages biographiques sur Buddy Elias. Anne Frank House (annefrank.ch), historique des publications du journal d’Anne Frank. Hyman Aaron Enzer et Sandra Solotaroff-Enzer (dir.), Anne Frank: Reflections on Her Life and Legacy, University of Illinois Press, 2000. Reincarnationresearch.com (Walter Semkiw / IISIS), pages consacrées au cas Barbro Karlén. Noe Valley Voice, portrait de Walter Semkiw. New Thinking Allowed Foundation, entretiens avec Walter Semkiw sur les travaux d’Ian Stevenson. Rose Rosetree, blog personnel, lecture d’aura de Barbro Karlén. United States Dressage Federation, palmarès de Barbro Ask-Upmark. Tryon International Equestrian Center, nécrologie de Barbro Ask-Upmark, 2022.
