Au sud-ouest de Kyoto, entre les collines boisées d’Arashiyama et le hameau de Kiyotaki, un boyau de béton à peine assez large pour une voiture s’enfonce sous la montagne. Long de quelques centaines de mètres, éclairé par intermittence, régi par un feu de circulation à sens alterné, le tunnel de Kiyotaki (清滝トンネル) figure sur presque toutes les listes japonaises des lieux les plus hantés du pays. Femme en blanc, cris nocturnes, miroir maudit, chiffre fatidique : la légende y est si dense qu’elle finit par recouvrir entièrement une histoire plus sombre, et beaucoup mieux documentée, que celle des fantômes.
Cet article tente de démêler ce qui relève du fait vérifiable, de la légende urbaine transmise de forum en forum, et de la mémoire historique longtemps occultée que des chercheurs ont commencé à exhumer.

Un vestige oublié d’un chemin de fer de pèlerinage
Le tunnel n’a pas été conçu pour des automobiles. Il appartenait à l’origine au chemin de fer d’Atago (愛宕山鉄道), une ligne construite à la fin des années 1920 pour acheminer les pèlerins jusqu’au sanctuaire shinto du mont Atago, une montagne sacrée au nord-ouest de Kyoto. La compagnie avait obtenu sa licence d’exploitation en 1926, engagé les travaux peu après, et ouvert la ligne en 1929. Le tracé comprenait une section à voie plate d’environ 3,4 kilomètres entre les gares d’Arashiyama et de Kiyotaki, empruntant le tunnel aujourd’hui emprunté par les voitures, ainsi qu’un funiculaire qui grimpait ensuite vers le sommet.
L’entreprise ne se limitait pas au transport : elle avait bâti tout un complexe de loisirs, un parc d’attractions à Kiyotaki, une station de sports d’hiver, un village de tentes, un hôtel et une tour d’observation au sommet du mont Atago. La fréquentation initiale fut importante, mais la crise économique du début des années 1930 puis les difficultés financières qui suivirent fragilisèrent rapidement l’exploitation. Le coup de grâce vint de la guerre : en 1944, alors que le Japon manquait cruellement de métal, la ligne fut classée « non essentielle » et ses rails furent réquisitionnés par l’armée au titre de l’ordonnance de récupération des métaux. Le funiculaire ferma en février, la ligne plate en décembre. La compagnie ne s’en releva jamais et fut dissoute après la guerre ; le tunnel, lui, aurait ensuite brièvement servi d’atelier pour l’industriel Mitsubishi Heavy Industries dans le cadre de l’effort de guerre, avant de retrouver une vocation plus modeste : celle d’une route à voie unique, toujours en service aujourd’hui, avec des feux tricolores qui régulent la circulation en alternance faute de place pour deux véhicules de front.
Une construction dans des conditions très dures
C’est le chantier lui-même, plus que la ligne ferroviaire en tant que telle, qui a donné naissance à la réputation macabre du lieu. Percer une montagne à la fin des années 1920, avec les moyens de l’époque, exposait les ouvriers à des conditions extrêmement pénibles : effondrements, accidents, épuisement. Plusieurs récits évoquent la présence, parmi les équipes de terrassement, de travailleurs coréens et chinois employés à des conditions proches du servage, bien que légalement salariés. Certaines sources font état d’un mouvement de révolte d’une cinquantaine d’ouvriers coréens, rapporté par la presse locale de l’époque, en réaction à la dureté du chantier.
Ce point mérite d’être traité avec prudence : les chiffres précis de décès qui circulent sur les sites consacrés aux légendes urbaines (parfois une trentaine de morts, des corps jamais récupérés, des ouvriers « enterrés vivants ») ne sont étayés par aucune source primaire identifiable et relèvent probablement de l’amplification propre au folklore. En revanche, l’existence même d’une main-d’œuvre coréenne et chinoise exploitée dans des conditions dangereuses, elle, est documentée par des travaux universitaires sérieux — nous y reviendrons plus loin. C’est précisément l’écart entre ces deux niveaux d’information, le fait historique attesté et le chiffre choc invérifiable, qui caractérise la plupart des lieux réputés hantés au Japon.
Le folklore du tunnel : chiffres maudits, feux capricieux et femme en blanc
La légende urbaine proprement dite s’est construite par couches successives, dans les cours de récréation puis sur les forums japonais, avant de se diffuser à l’international. Elle emprunte plusieurs motifs récurrents du kaidan, le récit de fantômes traditionnel japonais :
- La longueur du tunnel, souvent donnée comme exactement 444 mètres, un chiffre jugé de mauvais augure au Japon car le nombre 4 se prononce « shi », comme le mot « mort ». D’autres sources plus prudentes évoquent une longueur d’environ 500 mètres, ce qui suggère que le chiffre « 444 » a pu être retenu, voire ajusté dans la mémoire collective, précisément parce qu’il collait à la superstition.
- Un miroir routier installé à l’entrée ou à l’intérieur du tunnel, dans lequel apercevoir un reflet fantomatique annoncerait une mort violente.
- Des feux de circulation qui passeraient soudainement au rouge sans raison apparente, ou au contraire vireraient au vert de façon imprévisible, provoquant des accidents.
- Une femme en blanc qui bondirait sur le capot des véhicules arrêtés au feu, ou dont le fantôme errerait après s’être jetée du haut de la route surplombant l’entrée du tunnel.
- Des cris de femme entendus la nuit dans la forêt environnante, et une sensation de longueur du tunnel qui changerait selon le sens de circulation.
Le lieu est également réputé comme un site de suicides, en raison de son isolement forestier et de la présence d’arbres suffisamment robustes pour cet usage funeste ; plusieurs récits font état d’apparitions liées à une femme qui se serait donné la mort depuis la route surplombant le tunnel.
Ce que l’examen critique révèle
Une partie non négligeable des phénomènes rapportés trouve une explication parfaitement matérielle. Le vertige, les nausées et les maux de tête que certains automobilistes disent ressentir en traversant le tunnel sont plausiblement liés à une ventilation insuffisante et à l’accumulation de gaz d’échappement dans un espace confiné et faiblement aéré, plutôt qu’à une présence surnaturelle. Le sentiment que le tunnel « change de longueur » selon le sens de parcours s’explique par la déclivité réelle du terrain : la pente descend d’Arashiyama vers Kiyotaki, ce qui rend le trajet visuellement et sensoriellement différent selon la direction empruntée. Quant au système de feux tricolores, il ne relève d’aucun mystère : le tunnel étant à voie unique, la circulation y est nécessairement régulée en alternance, comme c’est le cas dans de nombreux tunnels étroits ailleurs dans le monde ; un automobiliste peu familier du dispositif peut aisément interpréter un simple délai de cycle comme un comportement « anormal » du feu.
Les statistiques macabres qui circulent en ligne — un nombre précis d’ouvriers tués pendant la construction, un décompte d’accidents de la route survenus depuis — n’ont, en l’état des recherches disponibles, pas de source primaire clairement identifiée. Elles appartiennent au registre de la légende amplifiée plutôt qu’à celui du fait établi, et devraient être traitées comme telles.
Tourisme macabre et mémoire retrouvée
Le tunnel de Kiyotaki a fait l’objet d’un travail universitaire notable : une étude anthropologique de l’chercheur Andrea De Antoni, publiée en 2019 dans la revue académique Japan Review sous le titre « Down in a Hole: Dark Tourism, Haunted Places as Affective Meshworks, and the Obliteration of Korean Laborers in Contemporary Kyoto ». En s’appuyant sur une enquête de terrain menée lors d’une visite guidée à thème fantomatique, l’auteur montre que la mémoire des décès et des discriminations subies par les ouvriers coréens employés sur le chantier avait été, localement, activement mise sous silence pendant des décennies. Paradoxalement, c’est l’attrait pour le tunnel hanté qui a contribué à faire ressurgir cette histoire : des visiteurs curieux, puis des internautes, ont exhumé et rediffusé des éléments de ce passé occulté, sans que cela relève au départ d’une démarche mémorielle consciente.
Ce mécanisme n’est pas propre à Kiyotaki. Ailleurs au Japon, d’autres tunnels ferroviaires abandonnés associés au travail forcé de la période coloniale ont connu la même trajectoire : une légende de fantômes qui, en attirant l’attention, finit par remettre en lumière une histoire sociale que les communautés locales avaient préféré taire. Le tourisme de l’effroi, dans ce cas précis, agit moins comme un divertissement gratuit que comme un révélateur involontaire de mémoire.
En résumé
Le tunnel de Kiyotaki est bien réel, sa fonction d’origine — desservir un chemin de fer de pèlerinage aujourd’hui disparu — est solidement documentée, et le chantier de percement s’est très probablement déroulé dans des conditions dangereuses ayant coûté la vie à des ouvriers, dont des travailleurs coréens et chinois. En revanche, les décomptes précis de victimes, les mésaventures liées aux feux de circulation ou au miroir maudit, et l’essentiel des apparitions rapportées relèvent du folklore contemporain, amplifié par la circulation en ligne des mêmes récits depuis une vingtaine d’années. Entre les deux se loge un phénomène plus intéressant que la simple hantise : celui d’une légende urbaine qui, en attirant l’attention sur un lieu oublié, a fini par rouvrir un chapitre d’histoire sociale que personne, localement, n’avait cherché à raconter.
« Down in a Hole: Dark Tourism, Haunted Places as Affective Meshworks, and the Obliteration of Korean Laborers in Contemporary Kyoto », Andrea De Antoni, Japan Review, n°33, 2019, p. 271-297.
Sources
Andrea De Antoni, « Down in a Hole: Dark Tourism, Haunted Places as Affective Meshworks, and the Obliteration of Korean Laborers in Contemporary Kyoto », Japan Review 33 (2019), p. 271-297, republié sur writersinkyoto.com
愛宕山鉄道 — Wikipédia japonais (ja.wikipedia.org/wiki/愛宕山鉄道)
愛宕山鉄道 — Weblio 辞書
« 16年間だけ存在した愛宕山鉄道 », Kyoto Love. Kyoto (kyotolove.kyoto)
« 愛宕山鉄道(平坦線)廃線跡地図 », jidolmagazine.com
« 愛宕山鉄道 ケーブルカー廃線跡 », kyoto-inf.com
Kansai Culture, « Kiyotaki Tunnel – Tunnel for Defunct Train Line in Kyoto » (kansaiculture.blogspot.com)
The Ghost In My Machine, « Haunted Globetrotting: The Many Spirits Of Kiyotaki Tunnel, Japan »
Ambiance Japon, « Le tunnel de Kiyotaki : la route la plus hantée du Japon »
Ojapon, « Le tunnel Kiyotaki au Japon »
