En août 1987, dans la petite ville de Viale, en Argentine, un garçon de douze ans affirme avoir croisé, à quelques mètres de distance, une créature humanoïde d’à peine cinquante centimètres de haut. L’épisode, resté longtemps confiné à la mémoire locale, a fini par déclencher une vague d’observations lumineuses impliquant policiers, commerçants et habitants du quartier — au point de faire la une d’un journal régional sous un titre qui résume à lui seul toute l’ambiguïté de l’affaire : « OVNIS ou lutins à Viale ? ». Près de quarante ans plus tard, le cas refait surface grâce au travail d’archivage d’un projet de recherche local, l’occasion de le reconstituer en détail et de l’examiner avec le recul qu’il mérite.
Un après-midi ordinaire au bord de l’eau
Viale est une petite ville d’environ 9 000 habitants, située dans le département de Paraná, en province d’Entre Ríos, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale provinciale. À sa périphérie coule l’arroyo (ruisseau) Prati, longé par un ancien pont ferroviaire menant vers la localité de Seguí, et par un second pont situé une centaine de mètres plus loin. Rien, a priori, ne distingue cet endroit des dizaines d’autres cours d’eau que les enfants de la région fréquentaient pour pêcher ou simplement s’éloigner du centre-ville quelques heures.
C’est là qu’en août 1987, vers dix-sept heures, un groupe de garçons se rend pour une partie de pêche. Pour atteindre leurs coins habituels, il faut s’enfoncer dans une végétation dense de buissons et de chilcas, arbustes typiques des berges argentines. L’un des garçons, Gustavo Núñez, douze ans, prend un peu d’avance sur le reste du groupe, accompagné d’un seul ami. C’est à ce moment qu’il aperçoit, à quelques mètres, une petite silhouette accroupie près du sol.
La rencontre et la description de la créature
Selon le récit que Gustavo a maintenu de façon relativement stable au fil des décennies, il pense d’abord qu’il s’agit de quelqu’un en train de ramasser de l’herbe ou d’examiner quelque chose dans la végétation. Puis la silhouette relève la tête et le regarde.
La description qu’il en donne par la suite est précise. La créature mesurerait environ cinquante centimètres. Son corps serait entièrement recouvert d’une combinaison rouge moulante, sans ouverture apparente. Sa tête, disproportionnée par rapport au reste du corps, aurait une forme ovale que Gustavo comparera plus tard à un ballon de rugby, entièrement chauve. Le nez paraîtrait normal, la bouche se réduirait à une simple fente sans lèvres visibles, et il ne serait pas parvenu à distinguer clairement de bras. Ce qui le marque le plus, ce sont les yeux : deux yeux immenses, fixés sur lui sans ciller.
Un détail retient l’attention des personnes qui ont recueilli son témoignage par la suite : Gustavo n’a jamais décrit de sentiment de menace. La créature ne semblait ni agressive ni effrayée — plutôt surprise, comme si la rencontre était tout aussi inattendue pour elle que pour lui. Cette absence d’hostilité, ainsi que l’absence de toute tentative de communication, distingue le récit de nombreux autres cas de « rencontres rapprochées » sud-américains de la même période, souvent bâtis autour d’un contact plus explicite.

La fuite et l’apparition d’une seconde créature
La scène se rompt quand l’un des autres garçons du groupe pousse un cri — de peur, de surprise, ou simplement en réalisant ce qu’il avait sous les yeux, il est impossible de le déterminer avec certitude. La petite figure détale alors avec une vitesse que Gustavo qualifiera d’extraordinaire, s’internant dans un fossé recouvert de végétation.
Presque au même instant, une seconde créature, en tout point semblable à la première, descend d’un secteur voisin du pont pour la rejoindre. Les deux disparaissent rapidement dans les broussailles. Aucun engin, aucune lumière descendant du ciel, aucune tentative de communication : seulement deux petites silhouettes qui étaient restées immobiles quelques secondes face à un groupe d’adolescents avant de s’échapper dans la végétation. Les garçons ne s’attardent pas et rentrent aussitôt à Viale.
Le retour à la maison et la déposition à la police
Gustavo rentre chez lui à la tombée de la nuit, visiblement bouleversé, et raconte à sa mère qu’ils viennent de voir un extraterrestre. Elle envisage d’abord une confusion ou une histoire née de l’imagination d’un groupe d’enfants — jusqu’à ce qu’elle constate l’état de nervosité réel de son fils, suffisamment marqué pour la convaincre que quelque chose l’avait véritablement affecté, quelle qu’en soit la nature exacte.
Accompagné de son frère aîné, Gustavo se rend ensuite au commissariat local pour y déposer un témoignage, dans l’espoir qu’une inspection soit menée sur les lieux. L’accueil est d’abord sceptique : l’explication la plus simple, pour les policiers comme pour beaucoup d’habitants, reste que des enfants ont mal interprété quelque chose dans la végétation, ou laissé leur imagination s’emballer. Mais l’histoire commence à circuler dans la ville — et cesse rapidement d’appartenir seulement à ce petit groupe de pêcheurs improvisés.
Une vague d’observations s’installe autour du pont
Dans les jours qui suivent, des habitants de Viale commencent à se rendre près du vieux pont ferroviaire, d’abord par curiosité. Puis certains affirment à leur tour avoir vu des choses : des lumières rouges et blanchâtres au-dessus du pont, des rues avoisinantes, d’un terrain de paletilla (variante locale de la pelote basque) et du ruisseau lui-même. Certains décrivent des objets lumineux suspendus dans l’air, d’autres les voient s’arrêter, tourner sur eux-mêmes ou changer brusquement de direction avant de disparaître.
À la même période, un épisode distinct se serait produit à quelque distance de Viale : les passagers d’un autobus auraient observé un objet discoïdal extrêmement lumineux suspendu au-dessus de la route. Le récit prend alors une tout autre dimension : il ne s’agit plus seulement d’un enfant affirmant avoir croisé deux petites figures près d’un ruisseau, mais de plusieurs habitants qui scrutent désormais le ciel. Parmi les témoins cités figureraient du personnel de police, des commerçants, des employés d’une boulangerie du quartier et plusieurs jeunes, dont les noms de famille ont été consignés dans les archives locales : Insaurralde, Bermilla, Bressán, Malconi, Azcirante et Fischer.
L’un des épisodes les plus marquants de cette vague se serait produit environ une semaine après la rencontre initiale. Deux policiers, passant devant le domicile de Gustavo, se seraient arrêtés et lui auraient fait signe avec leurs lampes torches pour qu’il sorte — ils voulaient lui montrer quelque chose. Au-dessus du vieux pont ferroviaire flottait une lumière intense, immobile, ne semblant reposer sur aucune structure. Elle se serait ensuite déplacée vers l’autre pont voisin, avant de prendre de l’altitude et de disparaître progressivement dans le ciel. Cet épisode se distingue d’un point de vue narratif : ce ne serait plus Gustavo qui va chercher quelque chose d’étrange, mais des représentants des forces de l’ordre qui viendraient le chercher, lui, pour qu’il constate le phénomène.
De la rumeur locale à la mémoire régionale
L’affaire dépasse rapidement le cadre de Viale. Le journal régional El Observador del Litoral, basé à Crespo, envoie des journalistes interroger plusieurs témoins et publie un article sous un titre qui capture bien l’incertitude ambiante : « OVNIS ou lutins à Viale ? ». La publication mentionne également un détail resté sans explication : l’apparition, sur certains arbres du secteur, de taches rougeâtres évoquant du sang, dont l’origine n’a jamais été établie et dont le lien éventuel avec les observations précédentes n’a jamais pu être vérifié.
L’écrivain Ariel Lemos intègre ensuite l’épisode à son ouvrage Llegaron También a Viale, publié à compte d’auteur en 1991, sous le titre « Le retour des gnomes » — un choix révélateur, qui rattache d’emblée le récit à un folklore local préexistant de lutins ou petits êtres, plutôt qu’à une seule grille de lecture extraterrestre. En 2000, le documentaire Viale : Mirar al Cielo, réalisé par Juan Mascaró, reprend l’épisode et l’utilise comme point de départ de son exploration des phénomènes étranges attribués à la ville, avec des entretiens filmés de Gustavo Núñez adulte. Le cas a également été repris dans des compilations internationales de rapports « humanoïdes », notamment celles du chercheur américain Albert S. Rosales et de l’ufologue argentin Fabio Picasso, ce qui lui a valu une certaine diffusion au-delà du cercle strictement local.
Regard critique : ce que l’on peut, et ne peut pas, établir
Un témoignage isolé au cœur d’une vague collective
L’accumulation de témoignages a donné à cet épisode une ampleur bien supérieure à celle qu’il avait à l’origine. Mais il faut distinguer deux choses : le fait que plusieurs personnes affirment avoir vu quelque chose d’inhabituel, et le fait qu’elles aient toutes observé le même phénomène. Les récits ultérieurs sont hétérogènes — lumières, objets, mouvements inexpliqués, taches d’origine indéterminée — et un seul témoignage direct concerne les deux petites créatures humanoïdes. Aucune source consultée ne mentionne d’autre personne ayant vu directement les êtres décrits par Gustavo, ni d’engin associé à cette rencontre précise. La vague de lumières qui suit, elle, repose sur des observations bien plus communes en ufologie — des points lumineux nocturnes, sujets par nature à de multiples explications prosaïques (étoiles, planètes, ballons-sondes, avions, feux de position) qu’aucune des sources disponibles ne semble avoir sérieusement examinées.
La mémoire d’un témoignage répété pendant quarante ans
Un aspect rarement interrogé dans les reprises journalistiques du cas mérite d’être souligné : la stabilité apparente du récit de Gustavo Núñez sur près de quatre décennies n’est pas nécessairement un gage de fiabilité accrue. Les études sur la mémoire des témoins montrent qu’un récit raconté et re-raconté de nombreuses fois — à sa mère, à la police, à des journalistes en 1987, puis face à une caméra en 2000, puis de nouveau aujourd’hui — tend à se cristalliser en une version fixe, davantage façonnée par les répétitions successives que par le souvenir brut de l’événement initial. Ce phénomène, bien documenté en psychologie du témoignage, ne signifie pas que Gustavo invente ou ment ; il signifie simplement que la cohérence d’un récit répété ne suffit pas, à elle seule, à en garantir l’exactitude factuelle.
L’hypothèse folklorique : gnomes, duendes et petits êtres du Litoral
Le titre même retenu par Ariel Lemos pour son chapitre consacré à l’affaire — « le retour des gnomes » — n’est pas anodin. La province d’Entre Ríos appartient à la région culturelle du Litoral argentin, où subsiste un folklore rural fortement marqué par la mythologie guaranie, transmise notamment via les provinces voisines de Corrientes et Misiones. Deux figures y sont particulièrement présentes : le Pombero, petit être poilu qui hante les bois et les champs, et le Yasí-Yateré, souvent décrit comme un enfant ou un homme de petite taille rôdant à l’heure de la sieste. Des chercheurs en folklore ont déjà relevé, à propos d’un cas d’humanoïdes survenu à Santa Ana (Corrientes) en 1986 — soit un an avant celui de Viale —, une forte similitude structurelle entre les circonstances de ces rencontres (heure, lieu, comportement de l’entité) et les motifs récurrents des récits traditionnels sur ces créatures.
Cette hypothèse ne prétend pas « expliquer » le cas de Viale au sens strict — elle ne dit rien de ce que Gustavo a réellement vu — mais elle offre un cadre interprétatif plausible pour comprendre pourquoi une silhouette ambiguë aperçue furtivement dans une végétation dense, par un enfant de la région, a pu être immédiatement associée, par lui comme par son entourage, à une figure semi-humaine plutôt qu’à un animal ou à une simple illusion d’optique : le vocabulaire mental disponible pour nommer « une petite chose humanoïde dans les buissons » préexistait localement, bien avant l’irruption du thème extraterrestre. Le fait que la presse de 1987 ait elle-même hésité entre « OVNIS » et « duendes » dans son titre montre que cette ambivalence n’est pas une reconstruction tardive, mais qu’elle était déjà perceptible au moment des faits.
Un contexte national propice à l’interprétation ufologique
Le cas de Viale ne survient pas dans un vide culturel. Le milieu des années 1980 correspond à une période de forte activité ufologique médiatisée en Argentine : l’observation d’Atalaya en mars 1986, restée célèbre pour sa photographie controversée, la multiplication des rapports d’humanoïdes autour d’Olavarría (plus de soixante témoignages y seraient recensés selon certains chercheurs locaux), ainsi que la présence régulière, à la radio et à la télévision argentines, de figures publiques comme l’animateur Fabio Zerpa, contribuent à installer dans l’opinion un vocabulaire et un horizon d’attente favorables à ce type d’interprétation. Un objet lumineux ambigu aperçu dans le ciel d’une petite ville de province, à cette époque précise, avait statistiquement plus de chances d’être spontanément qualifié d’OVNI qu’à toute autre période antérieure.
Un « Viale » aux visages multiples
Un autre élément mérite d’être signalé pour resituer le cas dans son contexte régional plutôt que de le traiter comme un événement isolé et cohérent : les archives ufologiques argentines répertorient un autre cas à Viale, distinct de celui-ci, daté d’octobre 1986 — soit un an avant la rencontre de Gustavo. Un bûcheron du nom d’Alberto Meyer y aurait aperçu deux silhouettes qu’il aurait d’abord prises pour des chasseurs, avant d’être saisi d’une paralysie temporaire en s’en approchant à environ huit mètres. Les êtres qu’il décrit sont toutefois très différents de ceux rapportés par Gustavo : de taille adulte, habillés de façon à évoquer des vêtements humains, et non de minuscules figures à tête surdimensionnée et vêtues d’une combinaison rouge intégrale.
Cette différence est importante : elle suggère que Viale a généré, sur une période de moins de deux ans, plusieurs récits d’apparences radicalement distinctes plutôt qu’un phénomène cohérent unique — un point que la littérature ufologique locale a tendance à agréger sous une même étiquette géographique, alors que les descriptions elles-mêmes divergent sensiblement d’un témoignage à l’autre. Traiter ces deux cas comme les manifestations d’un seul et même phénomène relève davantage d’une commodité narrative que d’une démonstration.
L’absence de preuve matérielle et la fiabilité des sources
Sur le plan méthodologique, il faut noter l’absence totale de preuve matérielle : ni photographie, ni trace au sol, ni objet retrouvé. Les taches rougeâtres relevées sur des arbres n’ont, semble-t-il, jamais fait l’objet d’une analyse scientifique ; leur nature et leur lien avec les événements restent purement spéculatifs. Le récit repose entièrement sur la mémoire d’un enfant de douze ans au moment des faits, sur la rumeur collective qu’il a déclenchée, et sur des retranscriptions journalistiques et littéraires réalisées après coup.
Il convient enfin de distinguer la nature des sources mobilisées pour reconstituer cette affaire. L’article de presse de 1987 constitue la source la plus proche des événements, mais reste elle-même une synthèse journalistique de témoignages oraux. Le livre d’Ariel Lemos (1991) et le documentaire de Juan Mascaró (2000) en sont des reprises postérieures, avec l’inévitable distance interprétative que cela suppose. Les bases de données internationales comme celles de Rosales ou de Picasso, quant à elles, ont pour vocation de compiler un maximum de cas rapportés à travers le monde ; elles constituent des répertoires utiles pour le recoupement, mais ne procèdent généralement pas à une vérification indépendante de chaque témoignage qu’elles recensent. Chacun de ces relais ajoute une couche d’interprétation, sans qu’aucun ne permette de remonter à une source primaire vérifiable au sens strict — un constat qui s’applique d’ailleurs à une large part de la casuistique ufologique du XXe siècle, bien au-delà du seul cas de Viale.
Un souvenir resté inchangé
Au fil des décennies, Gustavo Núñez n’a jamais enrichi son récit d’éléments supplémentaires : pas de message reçu, pas de contact prolongé, pas de vaisseau aperçu. Sa version est restée d’une sobriété frappante — une partie de pêche, une petite silhouette vêtue de rouge qui l’observe, une seconde créature qui la rejoint, puis la fuite de toutes deux dans la végétation. Il n’a, de son propre aveu, jamais réussi à déterminer ce qu’il avait vu.
Le lieu lui-même n’a rien de spectaculaire : un ruisseau, des ponts, des rails, des champs. C’est peut-être précisément ce caractère ordinaire qui rend l’épisode difficile à classer — ni décor grandiose, ni mise en scène, seulement un après-midi d’été comme tant d’autres, brutalement interrompu par quelque chose que personne, ni à l’époque ni aujourd’hui, n’a pu expliquer avec certitude. Entre témoignage sincère d’un enfant marqué par une expérience réelle mais mal identifiée, écho d’un folklore régional préexistant, et amplification collective typique des « vagues » ufologiques, le cas de l’arroyo Prati illustre bien la difficulté propre à ce type de dossier : il ne s’agit presque jamais de choisir entre « vrai » et « faux », mais de mesurer, avec prudence, la part de chaque explication possible dans un récit devenu, au fil du temps, plus grand que l’événement qui l’a fait naître.
Sources et références
Proyecto Viale Desconocido, « Los Extraños Seres del Arroyo Prati: Dos Criaturas de Cabeza Enorme y una Oleada de OVNIs en Viale », 2026.
« Viale: Mirar al Cielo », documentaire réalisé par Juan Mascaró, 2000.
« ¿OVNIS O DUENDES EN VIALE? », article publié en 1987 dans le journal El Observador del Litoral (Crespo).
Ariel Lemos, « Llegaron También a Viale », édition d’auteur, 1991 (2e édition augmentée, 1992).
Albert S. Rosales, base de données d’observations humanoïdes.
Fabio Picasso, chercheur ufologique argentin.
Think About It Docs, « 1987: August UFO & Alien Sightings ».
George Mitrovic, « UFOs, Humanoids and Strange Phenomena of Argentina, Chile, Paraguay, Peru and Uruguay », 2021.
Argentina Archivo OVNI / Misterios en la Web, rapport d’Oscar Raúl Mendoza sur le cas distinct d’Alberto Meyer, Viale, octobre 1986.
« Isomorfismo de los humanoides del caso Santa Ana (1986) con seres mitológicos de la cultura criolla del Litoral argentino », étude comparative sur les cas d’humanoïdes de Corrientes.
Luis Burgos, recherches sur la casuistique ufologique de la province de Buenos Aires (Olavarría, Atalaya).
Wikipedia, « Pombero » et « Jasy Jatere » (Yasí-Yateré), mythologie guaranie du Litoral argentin.
