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Le miracle du soleil de Fatima : récit, témoignages et hypothèses

Par hollowsoul · 27 août 2026

Le 13 octobre 1917, dans un champ boueux du centre du Portugal, plusieurs dizaines de milliers de personnes affirment avoir vu le soleil se comporter de façon inexplicable pendant une dizaine de minutes. Cet épisode, connu sous le nom de « miracle du soleil » ou « danse du soleil », clôt une série de six apparitions mariales rapportées par trois jeunes bergers depuis le mois de mai précédent. Plus d’un siècle plus tard, l’événement reste l’un des phénomènes collectifs les mieux documentés et les plus disputés de l’histoire religieuse contemporaine : ni la science, ni l’Église elle-même, n’ont tranché de façon définitive sur sa nature. Cet article propose une reconstitution factuelle des événements, un inventaire des sources disponibles, puis un passage en revue critique des principales hypothèses explicatives avancées depuis un siècle.

Un Portugal au bord de la rupture

Comprendre Fatima suppose de revenir sur le climat politique et social du Portugal de 1917. Sept ans plus tôt, en 1910, une révolution républicaine avait renversé la monarchie et instauré un régime ouvertement laïc et anticlérical. Congrégations religieuses dissoutes, biens de l’Église confisqués, enseignement religieux banni des écoles publiques : le nouveau pouvoir affichait l’ambition, selon les mots de certains de ses dirigeants, de faire disparaître le catholicisme du pays en l’espace de deux générations. Les prêtres exerçaient dans un climat de suspicion, parfois de clandestinité.

À cette instabilité intérieure s’ajoutait la Première Guerre mondiale. Entré en guerre aux côtés des Alliés en 1916, le Portugal envoyait des dizaines de milliers de soldats se battre en France, tandis que le pays lui-même traversait crises ministérielles et coups d’État à répétition. C’est dans ce contexte de désespérance, de deuil et de fracture entre un pouvoir laïcisant et une population rurale restée profondément catholique, que surgit, à Fatima, le récit d’une apparition mariale.

Chronologie des apparitions, de mai à octobre 1917

Le 13 mai 1917, trois enfants — Lúcia dos Santos, dix ans, et ses cousins Francisco et Jacinta Marto, neuf et sept ans — gardent leur troupeau à la Cova da Iria, non loin du hameau d’Aljustrel, lorsqu’ils disent apercevoir une « Dame » vêtue de blanc au-dessus d’un chêne vert. Celle-ci leur donne rendez-vous le 13 de chaque mois jusqu’en octobre. Les rencontres suivantes attirent un public croissant : quelques dizaines de curieux en juin, plusieurs milliers en août.

Le 13 juillet, selon le récit ultérieur de Lúcia, la Dame confie aux enfants trois « secrets » et leur annonce qu’en octobre elle réalisera « un miracle, afin que tous croient ». Cette annonce, reprise par la presse locale dans les semaines suivantes, contribue à l’attente fébrile qui entoure le dernier rendez-vous. Le 13 août, les autorités civiles, hostiles à ce qu’elles perçoivent comme une manipulation cléricale, vont jusqu’à arrêter les trois enfants pour les empêcher de se rendre au lieu du rendez-vous — un épisode qui, loin d’éteindre l’affaire, amplifie sa notoriété.

Le 13 octobre 1917 : reconstitution des événements

Le matin du 13 octobre, une pluie battante s’abat sur la région. Des estimations, très variables selon les sources, situent entre 30 000 et 100 000 le nombre de personnes rassemblées à la Cova da Iria — le chiffre de 70 000 étant le plus souvent retenu par les historiens. La foule est composite : pèlerins venus prier, curieux, journalistes de la presse laïque et catholique, quelques scientifiques, et un nombre significatif de sceptiques venus, selon plusieurs témoignages, pour se moquer d’un événement auquel ils ne croyaient pas.

Vers midi, heure solaire, Lúcia rapporte une nouvelle apparition et demande à la foule de fermer les parapluies pour prier le chapelet. Peu après, selon de nombreux témoignages recueillis dans les jours et les années suivants, les nuages se déchirent et le soleil devient visible sous la forme d’un disque argenté que l’on peut fixer sans être ébloui. Les récits décrivent alors un astre qui tournoie sur lui-même, projette des faisceaux de couleurs différentes sur la foule et le paysage, puis semble se détacher du ciel et plonger vers le sol, provoquant panique et cris avant de « remonter » à sa place habituelle. L’épisode aurait duré de quelques minutes à un quart d’heure.

Le journaliste Avelino de Almeida, envoyé du grand quotidien laïc et plutôt anticlérical O Século, publie deux jours plus tard un article resté célèbre, où il décrit la scène et martèle, en réponse aux accusations d’invention : « J’ai vu… j’ai vu… j’ai vu. » D’autres témoins notables, comme le docteur José Maria de Almeida Garrett, professeur à la faculté des sciences de l’université de Coimbra, ou le poète Afonso Lopes Vieira — qui affirme avoir observé le phénomène depuis sa propriété située à plusieurs dizaines de kilomètres — laissent des relations écrites détaillées. Au total, les historiens ont recensé environ 150 témoignages écrits, portugais et étrangers, dont les descriptions présentent cependant des divergences notables : certains assistants, pourtant présents sur les lieux, disent n’avoir rien vu d’inhabituel.

Les hypothèses explicatives

Aucune discipline — ni la théologie, ni l’astronomie, ni la psychologie — n’a produit d’explication qui fasse consensus. Voici les principales lignes d’interprétation avancées depuis un siècle, avec leurs arguments et leurs limites respectives.

1. L’explication surnaturelle et la position prudente de l’Église

Pour les pèlerins et une partie du clergé, l’événement constitue un signe divin confirmant l’authenticité des apparitions. L’évêque de Leiria, José Alves Correia da Silva, ouvre une enquête canonique dès 1922. Elle aboutit, le 13 octobre 1930, à une déclaration reconnaissant les apparitions comme « dignes de foi » et autorisant leur culte. Il est cependant essentiel de noter ce que Rome n’a pas fait : l’Église ne s’est jamais prononcée dogmatiquement sur la nature exacte du phénomène solaire lui-même. Elle a validé un cadre de croyance possible, sans imposer d’interprétation physique précise, laissant cette question à l’appréciation des fidèles. Cette prudence doctrinale est elle-même significative : même l’autorité religieuse la plus directement concernée s’est refusée à trancher la question empirique.

2. Les hypothèses météorologiques et optiques

Plusieurs scientifiques ont cherché une explication atmosphérique. Le prêtre et physicien Stanley Jaki a proposé l’hypothèse d’une « lentille d’air » formée par des cristaux de glace en suspension dans des nuages cirrus, combinée à un vent qui aurait fait dériver cette lentille et donné l’impression d’un mouvement solaire. Le climatologue Stewart Campbell a avancé l’hypothèse d’un parhélie — un « faux soleil » causé par la réfraction de la lumière à travers un nuage de poussière stratosphérique. Les physiciens portugais Carlos Fiolhais et Arthur Wirowski ont défendu des variantes de ce type d’explication météorologique complexe.

Ces hypothèses ont le mérite de s’appuyer sur des phénomènes optiques réels et documentés par ailleurs (parhélies, halos solaires). Elles se heurtent toutefois à plusieurs objections : un tel phénomène atmosphérique, s’il est rare, n’est pas exceptionnel au point de ne jamais avoir été signalé ailleurs dans des circonstances comparables sans provoquer un tel effet de panique collective ; surtout, aucune de ces hypothèses n’explique pourquoi l’événement aurait coïncidé, au jour et à l’heure près, avec une annonce faite trois mois à l’avance par des enfants.

3. Les hypothèses psychophysiologiques

Une autre famille d’explications se concentre sur les effets physiologiques de la fixation prolongée du soleil. Le physicien belge Auguste Meessen, professeur émérite à l’université de Louvain, a mené des expériences reproduisant certains effets décrits à Fatima : en fixant une source lumineuse intense, l’œil effectue de petits mouvements involontaires pour éviter la saturation d’une même zone de la rétine, ce qui peut donner l’impression que la source « bouge » ou « danse ». Ce phénomène s’accompagne souvent d’images rémanentes colorées, dues à la fatigue différentielle des cônes rétiniens (un mécanisme proche de l’effet Purkinje et du phénomène de persistance rétinienne, parfois appelé phosphénisme).

Cette explication rend compte de plusieurs éléments troublants du récit — la possibilité de fixer le soleil sans douleur, les jeux de couleurs, l’impression de mouvement — sans recourir à un événement astronomique réel, ce que confirme un point rarement contesté : aucun observatoire dans le monde, ce jour-là, n’a enregistré la moindre anomalie solaire. Si le soleil avait réellement « dansé » dans le ciel au sens physique, l’événement aurait dû être visible et mesurable bien au-delà du centre du Portugal. Cette absence totale de trace astronomique est l’argument le plus solide en faveur d’une origine subjective, individuelle ou collective, du phénomène perçu — sans qu’il permette pour autant d’expliquer à lui seul comment des dizaines de milliers de personnes en seraient venues à décrire, indépendamment, des impressions relativement convergentes.

4. L’hypothèse de la suggestion et de la construction collective

Une lecture sociopsychologique insiste sur le rôle de l’attente. Des mois de battage médiatique, la promesse explicite d’un « miracle », la tension religieuse et patriotique liée à la guerre, la fatigue et l’inconfort physique d’une foule trempée par la pluie et debout depuis des heures : autant de conditions propices à des phénomènes de suggestion collective, où chacun, en fixant le soleil parce que d’autres le font, produit sa propre expérience visuelle, ensuite mise en récit commun sous l’influence du groupe et de la presse.

Cette hypothèse est renforcée par un fait souvent négligé : la plupart des témoignages détaillés n’ont pas été recueillis le jour même, mais des mois, voire des décennies plus tard — notamment lors de la grande collecte de témoignages menée par le père John de Marchi dans les années 1940. Une reconstruction mémorielle aussi tardive, dans un contexte où le récit du « miracle » était déjà largement diffusé et sacralisé, est particulièrement sujette à l’harmonisation rétrospective des souvenirs sur le récit dominant. Elle est en revanche affaiblie par l’argument le plus fréquemment opposé par les défenseurs de l’authenticité du miracle : plusieurs témoins affirment avoir observé le phénomène à des kilomètres de la Cova da Iria, sans faire partie de la foule en prière ni partager nécessairement son attente. Ce point reste toutefois lui aussi discuté, ces témoignages distants provenant en grande partie de récits de presse recueillis après coup, dans une région où la rumeur du miracle annoncé s’était déjà largement répandue avant midi.

5. L’hypothèse de la fraude ou de la mise en scène

Position minoritaire mais présente dans l’historiographie critique, notamment défendue par l’écrivain français Gérard de Sède en 1977 : le phénomène aurait été orchestré, sinon inventé de toutes pièces, par des acteurs locaux — curé de paroisse ou entourage des voyants — désireux de transformer une bourgade pauvre en centre de pèlerinage économiquement florissant, sur le modèle de Lourdes. Cette hypothèse peine cependant à expliquer la diversité et l’indépendance des témoins, notamment ceux issus de la presse laïque et anticléricale, a priori peu enclins à cautionner une opération clérical. Elle demeure très marginale chez les historiens spécialistes du dossier.

6. L’hypothèse ufologique

Depuis les années 1980, certains auteurs proches de l’ufologie, notamment les chercheurs portugais Joaquim Fernandes et Fina d’Armada, ont proposé une relecture du dossier de Fatima comme témoignage d’un phénomène aérien non identifié plutôt que marial. Cette interprétation reste marginale et n’est reprise ni par la communauté scientifique, ni par l’Église, ni par la majorité des historiens du fait religieux ; elle illustre néanmoins la manière dont un événement mal expliqué peut être réinvesti par des grilles de lecture très différentes selon les convictions de départ de l’observateur.

Ce que l’on peut établir — et ce qui demeure incertain

Une analyse équilibrée du dossier oblige à distinguer plusieurs niveaux de certitude.

Ce qui est solidement établi : un très grand rassemblement a bien eu lieu le 13 octobre 1917 ; un nombre significatif de personnes présentes, de sensibilités religieuses et politiques diverses, a rapporté avoir vu un phénomène visuel inhabituel impliquant le soleil ; la presse de l’époque, y compris des titres hostiles au catholicisme, a couvert l’événement comme réel dans son ampleur sociale, sans pour autant trancher sur sa nature ; enfin, aucun instrument scientifique n’a enregistré de perturbation solaire ce jour-là, ce qui exclut, avec un haut degré de confiance, l’hypothèse d’un événement astronomique global.

Ce qui reste incertain : la proportion exacte de la foule ayant réellement perçu quelque chose (les estimations vont d’une minorité à une quasi-unanimité selon les sources) ; le degré de fiabilité de témoignages en partie recueillis a posteriori ; et surtout l’articulation précise entre les mécanismes physiologiques individuels (fixation du soleil, phosphènes, mouvements oculaires) et le fait qu’un grand nombre de personnes en soient venues à décrire des expériences relativement comparables au même moment. Aucune étude n’a pu, à ce jour, reproduire expérimentalement à cette échelle un effet de groupe aussi cohérent à partir des seuls mécanismes rétiniens connus, ce qui laisse la question largement ouverte entre explication purement individuelle démultipliée par la suggestion, et possibilité d’un phénomène plus difficile à réduire à ses composantes physiologiques.

Sur le plan épistémologique, le dossier de Fatima illustre une difficulté classique de l’histoire des phénomènes collectifs anciens : l’événement n’est accessible que par le témoignage, non par la mesure directe, et les témoignages eux-mêmes ont été collectés, publiés et interprétés dans un contexte déjà chargé d’enjeux religieux et politiques, ce qui complique toute reconstitution parfaitement neutre, y compris a posteriori.

Postérité : de la reconnaissance canonique au sanctuaire mondial

Au-delà du débat sur le phénomène solaire, les apparitions de Fatima ont eu une postérité institutionnelle considérable. Jacinta et Francisco Marto meurent respectivement en 1920 et 1919, emportés par l’épidémie de grippe qui ravage l’Europe. Lúcia dos Santos entre en religion, devient carmélite, et meurt en 2005 à quatre-vingt-dix-sept ans. Le pape François canonise Francisco et Jacinta le 13 mai 2017, pour le centenaire de la première apparition ; la cause de canonisation de Lúcia suit son cours. Le sanctuaire de Fatima, devenu l’un des principaux lieux de pèlerinage marial au monde, accueille aujourd’hui plusieurs millions de visiteurs chaque année, bien au-delà du cercle strictement catholique.

Conclusion

Le miracle du soleil de Fatima occupe une place singulière dans l’histoire des phénomènes collectifs : il est à la fois l’un des événements les mieux attestés par le nombre et la diversité de ses témoins directs, et l’un des moins réductibles à une explication unique et pleinement satisfaisante. Les hypothèses météorologiques rendent compte de certains éléments visuels sans expliquer la coïncidence temporelle ; les hypothèses physiologiques expliquent l’expérience individuelle sans épuiser la question de sa convergence collective ; l’hypothèse de la suggestion sociale éclaire le contexte sans disqualifier tous les témoignages distants ; l’hypothèse religieuse, enfin, offre un cadre de sens que l’Église elle-même s’est gardée de transformer en certitude scientifique. Plus d’un siècle après les faits, Fatima demeure ainsi moins un problème résolu qu’un cas d’école sur les limites de la preuve historique face à l’expérience collective — et sur la prudence qu’impose, dans un sens comme dans l’autre, l’absence de données instrumentales indépendantes.

Sources et pour aller plus loin

  • « Miracle du soleil », Wikipédia (fr.wikipedia.org)
  • « Apparitions mariales de Fátima », Wikipédia (fr.wikipedia.org)
  • Tim Trachet (SKEPP), « Apparition de la Vierge Marie à Fátima », traduit par J. Van Rillaer, Comité Para
  • « Le jour où le Soleil dansa (1917) », 1000 Raisons de Croire / Encyclopédie mariale
  • Encyclopédie du paranormal, article « Miracle du Soleil »
  • Presses universitaires de Rennes, « 1917 — Les apparitions de Fatima (mai-octobre 1917) »
  • Arpad Von Klimo, « The Cult of Our Lady of Fátima », Religions, 2022

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