Pendant près d’un siècle, son nom n’apparaissait dans aucun manuel d’histoire de l’art. Pourtant, plusieurs années avant que Vassily Kandinsky ne peigne ce que l’on considère traditionnellement comme la première œuvre abstraite occidentale, une Suédoise discrète nommée Hilma af Klint couvrait déjà de vastes toiles de spirales, de cercles et de formes biomorphiques, sans aucune intention de les montrer au public. Son histoire mêle avant-garde artistique, spiritisme et un secret gardé jusqu’à la mort.
Une enfance entre sciences et nature
Née le 26 octobre 1862 à Stockholm, Hilma af Klint est la quatrième enfant de Victor af Klint, officier de marine et cartographe, et de Mathilda af Klint. Issue d’une famille luthérienne où l’on cultive autant la foi que l’intérêt pour les sciences et les mathématiques, elle passe ses étés sur l’île d’Adelsö, au bord du lac Mälaren, où elle développe très tôt une fascination pour la botanique et les formes naturelles. Cette double influence, scientifique et organique, irriguera toute son œuvre à venir.
En 1882, elle intègre l’Académie royale des beaux-arts de Stockholm, l’une des rares institutions européennes à admettre alors des femmes. Elle y reçoit une formation classique et gagnera longtemps sa vie en peignant des portraits et des paysages figuratifs, un art alimentaire qui n’a rien à voir avec les recherches secrètes qu’elle mène en parallèle.
Le deuil, le spiritisme et « Les Cinq »
Un événement bouleverse sa jeunesse : en 1880, sa jeune sœur Hermina meurt à l’âge de dix ans. C’est à ce moment que la dimension spirituelle de sa vie commence à prendre une place centrale. Dès 1879, à dix-sept ans, elle avait déjà assisté à une première séance de spiritisme chez la photographe et médium Bertha Valerius. Le deuil de sa sœur la pousse à renouer avec cette pratique, dans l’espoir de maintenir un contact avec la défunte.
Cette quête la conduit à fonder, avec quatre autres femmes, un groupe baptisé « Les Cinq » (De Fem). Chaque vendredi, pendant dix ans, de 1897 à 1907, ces artistes se réunissent pour des séances mêlant lecture des Écritures, prières et exercices de dessin médiumnique, cherchant à entrer en contact avec des entités qu’elles nomment les « Maîtres Supérieurs ». Le groupe s’inscrit dans un contexte plus large où théosophie et anthroposophie irriguent les milieux artistiques scandinaves de l’époque.
Les « Peintures pour le Temple »
C’est de cette pratique médiumnique que naît, à partir de 1906, le cycle le plus célèbre de Hilma af Klint : les « Peintures pour le Temple » (Målningar till templet), un ensemble de 193 œuvres réalisées jusqu’en 1915. L’artiste affirme ne pas être l’auteure consciente de ces images, mais les avoir peintes sous l’influence d’esprits convoqués lors des séances, dont un certain ange Amiel.
Parmi les séries les plus marquantes figurent « Le Chaos primordial » (1906-1907), considérée par plusieurs historiens de l’art comme l’une des toutes premières œuvres abstraites datées avec certitude en Occident, et « Les Dix plus grands » (1907), un ensemble de toiles monumentales de près de trois mètres de haut représentant les âges de la vie à travers des formes pastel et biomorphiques. Selon le récit qu’elle en fait elle-même, des esprits nommés Georg et Ananda lui auraient annoncé qu’un temple devrait un jour être construit pour accueillir ces peintures, d’où le nom donné au cycle.
Un silence organisé jusqu’à la mort
Consciente du caractère radical de son travail et du peu de réceptivité que la société de son temps pouvait lui réserver, Hilma af Klint prend une décision qui scellera son destin artistique : elle stipule dans son testament que ses œuvres abstraites ne devront être montrées au public que vingt ans après sa mort, survenue en 1944 à la suite d’un accident. Elle laisse derrière elle plus d’un millier de toiles et de dessins, ainsi que des carnets détaillant ses recherches spirituelles et picturales.
Ce choix, ajouté au désintérêt initial des institutions pour une œuvre à la fois féminine et ouvertement mystique, explique pourquoi ses contemporains, y compris les figures fondatrices de l’abstraction comme Kandinsky, Malevitch ou Mondrian, n’auront jamais connaissance de son travail.
Une redécouverte tardive mais spectaculaire
Le premier tournant survient en 1986, plus de quarante ans après sa mort, lorsque l’exposition « The Spiritual in Art: Abstract Painting 1890-1985 » au Los Angeles County Museum of Art (LACMA) présente pour la première fois ses œuvres aux côtés de celles de Kandinsky, Mondrian et Malevitch. L’historien de l’art suédois Åke Fant joue un rôle déterminant dans cette redécouverte et la diffusion internationale de son œuvre.
Mais c’est véritablement en 2018 que la reconnaissance devient massive : la rétrospective « Hilma af Klint: Paintings for the Future » au Guggenheim de New York attire plus de 600 000 visiteurs, un record dans l’histoire du musée. Depuis, les expositions monographiques se multiplient à travers le monde, jusqu’à la première exposition consacrée à l’artiste en France, présentée conjointement par le Centre Pompidou et le Grand Palais.
Une place encore débattue dans l’histoire de l’art
La reconnaissance de Hilma af Klint pose une question qui dépasse son seul cas : celle de l’invisibilisation des femmes artistes et des pratiques spirituelles marginalisées dans l’écriture de l’histoire de l’art moderne. Nombre de critiques soulignent qu’il aurait été difficile, dans le Stockholm du début du XXe siècle, qu’une œuvre aussi radicale, portée par une femme revendiquant une origine médiumnique plutôt que rationnelle, trouve immédiatement sa place aux côtés de celle des pionniers masculins de l’abstraction.
Aujourd’hui largement documentée, notamment grâce à un catalogue raisonné en sept volumes en cours de publication, l’œuvre de Hilma af Klint continue d’influencer des générations d’artistes contemporains et invite à repenser, plus d’un siècle après sa création, la véritable généalogie de l’art abstrait.
