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L’affaire du Monstre de Florence : Chronologie factuelle et analyse judiciaire

Par Nefer · 15 juin 2026

L’affaire criminelle dite du « Monstre de Florence » (Il Mostro di Firenze) constitue l’une de l’une des énigmes judiciaires les plus denses et complexes de l’histoire européenne contemporaine. Entre 1968 et 1985, la province de Florence a été le théâtre d’une série de doubles homicides ciblant des couples de jeunes gens dans des zones isolées. Au-delà de la violence des actes, l’affaire se caractérise par une instruction judiciaire tentaculaire, marquée par des rebondissements multiples, des pistes contradictoires et une sémantique médico-légale hautement spécifique.

Le modus operandi et le profilage des victimes

L’analyse des différents dossiers criminels permet d’établir une constante rigoureuse dans le mode opératoire de l’agresseur. Le rituel criminel répond à des critères précis qui ont permis aux enquêteurs de lier les affaires entre elles, malgré les années d’intervalle.

  • Le ciblage : Les victimes sont systématiquement des couples hétérosexuels, stationnés à bord de véhicules dans des chemins de campagne ou des clairières isolées (fratte), souvent utilisés comme lieux de rendez-vous intimes.
  • L’arme du crime : Dans la totalité des agressions retenues par la justice, l’arme utilisée est un pistolet de calibre .22 Long Rifle, plus précisément un modèle Beretta de la série 70. L’expertise balistique a démontré l’utilisation constante d’un lot de munitions de marque Winchester, portant la lettre « H » gravée sur le culot de la douille.
  • L’arme blanche : L’agresseur utilise une arme blanche pour achever ou mutiler les corps. À partir de 1981, le mode opératoire évolue vers des mutilations post-mortem systématiques sur les corps des victimes féminines (excisions du pubis et, lors des derniers homicides, de la zone mammaire gauche).

Chronologie officielle des doubles homicides (1968 – 1985)

La justice italienne retient officiellement huit doubles meurtres attribués au même auteur ou groupe d’auteurs, bien que le premier meurtre ait initialement été jugé de manière indépendante.

1. Le meurtre de Signa (21 août 1968)

Barbara Locci (32 ans) et son amant Antonio Lo Bianco (29 ans) sont abattus à bord d’une Alfa Romeo Giulietta à Castelletti de Signa. Le fils de la victime, Natalino Mele, âgé de six ans, dort sur la banquette arrière et échappe au tueur. Les douilles de calibre .22 marquées d’un « H » sont retrouvées sur place. L’époux de Barbara Locci, Stefano Mele, est arrêté, avoue le crime sous la pression des interrogatoires, puis se rétracte en accusant des proches. Il est condamné en 1970.

2. Le meurtre de Borgo San Lorenzo (14 septembre 1974)

Pasquale Gentilcore (19 ans) et Stefania Pettini (18 ans) sont attaqués dans une Fiat 127 dans la localité de Rabatta. Pasquale est tué de plusieurs balles. Stefania est poignardée à 97 reprises alors qu’elle est encore en vie ou agonisante. C’est la première fois que des signes de voyeurisme et de profanation cutanée sont constatés. La balistique confirme l’usage de la même arme qu’en 1968, forçant les enquêteurs à reconsidérer la culpabilité du seul Stefano Mele, alors incarcéré.

3. Le meurtre de Scandicci (6 juin 1981)

Giovanni Foggi (30 ans) et Carmela De Nuccio (21 ans) sont abattus près de Roveta. Après le décès, le tueur extrait le corps de la jeune femme du véhicule et procède à l’excision de son pubis à l’aide d’un instrument tranchant de type bistouri.

4. Le meurtre de Calenzano (22 octobre 1981)

Stefano Baldi (26 ans) et Susanna Cambi (24 ans) sont tués dans une zone appelée Travalle. Le corps de Susanna Cambi subit les mêmes mutilations sexuelles que la victime précédente. Les enquêteurs prélèvent des traces de pas et des indices liés à la configuration du terrain, mais aucun profil ADN exploitable à l’époque.

5. Le meurtre de Baccaiano (19 juin 1982)

Paolo Mainardi (22 ans) et Antonella Migliorini (19 ans) sont pris pour cibles. Paolo Mainardi, bien que mortellement blessé, parvient à enclencher la marche arrière de sa voiture pour s’enfuir, mais le véhicule s’embourbe dans un fossé. Le tueur tire sur les phares pour opérer dans l’obscurité. Les deux victimes succombent à leurs blessures avant d’avoir pu être interrogées, et le tueur, dérangé par le passage de témoins, n’effectue aucune mutilation.

6. Le meurtre de Giogoli (9 septembre 1983)

Wilhelm Friedrich Horst Meyer (20 ans) et Jens Uwe Rüsch (20 ans), deux étudiants allemands en voyage, sont abattus à bord de leur camping-car Volkswagen. L’hypothèse des enquêteurs indique que le tueur a confondu Jens Uwe Rüsch (qui portait les cheveux longs) avec une femme. Constatant son erreur après l’assassinat, l’auteur a pris la fuite sans mutilation.

7. Le meurtre de Vicchio (29 juillet 1984)

Pia Rontini (18 ans) et Claudio Stefanacci (21 ans) sont assassinés dans une Fiat Panda. Le tueur réitère les mutilations sur le corps de Pia Rontini, emportant le pubis et le sein gauche.

8. Le meurtre de Scopeti (8-9 septembre 1985)

Jean-Michel Kraveichvili (25 ans) et Maurizia Phlippo (36 ans), un couple de touristes français, sont attaqués alors qu’ils dorment sous une tente de camping dans un sous-bois à San Casciano in Val di Pesa. Jean-Michel tente de s’enfuir mais est rattrapé et achevé à l’arme blanche. Maurizia est mutilée (pubis et sein gauche). Quelques jours plus tard, une enveloppe contenant un morceau de tissu mammaire de la victime est envoyée au procureur de la République de Florence, Silvia Della Monica.

Les investigations et les pistes judiciaires

L’enquête s’est articulée autour de plusieurs phases distinctes, passant d’une piste familiale ou locale à des théories de complots ésotériques.

       [1968-1982 : La Piste Sarde]
(Rivalités amoureuses, clan Mele/Vinci)
                     │
                     ▼
     [1989-1994 : Les "Compagnons de Misère"]
   (Pietro Pacciani, Giancarlo Lotti, Mario Vanni)
                     │
                     ▼
      [Années 2000 : Les Commanditaires]
    (Réseaux ésotériques, notables, Dr Narducci)

La piste sarde (Pista Sarda)

Au début des années 1980, la découverte de la concordance balistique avec le meurtre de 1968 oriente les enquêteurs vers l’entourage de Barbara Locci, originaire de Sardaigne. Les investigations se focalisent sur le clan Vinci (Francesco, Salvatore et Giovanni Vinci), soupçonnés d’avoir récupéré l’arme de Stefano Mele. Plusieurs suspects sont incarcérés successivement, mais de nouveaux meurtres sont commis alors qu’ils se trouvent en détention provisoire, invalidant systématiquement la responsabilité exclusive de ces individus.

La piste de Pietro Pacciani

En 1989, une cellule d’enquête spécialisée, la Squadra Antimostro (SAM), dirigée par Ruggero Perugini, abandonne la piste sarde pour se concentrer sur le profil d’un tueur solitaire. Les recherches informatiques croisent les fichiers des résidents de la région possédant des antécédents de violences sexuelles. Le profil de Pietro Pacciani, un agriculteur de San Casciano né en 1925, émerge. Pacciani avait déjà été condamné en 1951 pour le meurtre de l’amant de sa fiancée, crime suivi d’un rapport sexuel imposé à cette dernière à côté du cadavre.

Une perquisition minutieuse de son domicile permet la découverte d’une cartouche de calibre .22 non percutée, identique à celles du tueur, ainsi que des objets ayant pu appartenir aux victimes, bien que l’authenticité de ces preuves ait été contestée par la défense.

  • 1994 : Pacciani est condamné en première instance à la prison à perpétuité pour sept des huit doubles meurtres (le meurtre de 1968 étant exclu).
  • 1996 : La Cour d’appel de Florence infirme le jugement et l’acquitte, invoquant le manque de preuves matérielles irréfutables et l’absence de l’arme du crime.
  • 1996 (fin) : La Cour de cassation annule l’acquittement et ordonne un nouveau procès. Pacciani meurt d’une crise cardiaque en 1998, avant la tenue de ce nouveau jugement.

Les « Compagnons de misère » (Compagni di merende)

Parallèlement au dossier Pacciani, l’instruction s’oriente vers la thèse d’un groupe criminel élargi. Les témoignages de Giancarlo Lotti et de Fernando Pucci, deux hommes de la région souffrant de déficiences intellectuelles légères, transforment radicalement la lecture de l’affaire.

Lotti affirme avoir assisté à plusieurs meurtres commis par Pacciani et Mario Vanni (un postier à la retraite). Selon ces déclarations, le groupe se livrait à des agressions coordonnées, motivées par le voyeurisme et l’appât du gain, revendant les trophées anatomiques à un tiers.

SuspectRôle présuméStatut judiciaire final
Pietro PaccianiTireur principal / ExécuteurDécédé avant le second procès en appel (présumé innocent).
Mario VanniCo-auteur / Agresseur à l’arme blancheCondamné à la réclusion à perpétuité (décédé en détention en 2009).
Giancarlo LottiComplice / Guetteur / Tireur occasionnelCondamné à 26 ans de réclusion (décédé en 2002).

La thèse des commanditaires et les zones d’ombre

L’épilogue judiciaire concernant Vanni et Lotti n’a pas clos le dossier de manière définitive. Dès le milieu des années 1990, le procureur Michele Giuttari soutient l’hypothèse que les mutilations chirurgicales n’étaient pas le fait d’agriculteurs locaux, mais répondaient à des commandes passées par un réseau ésotérique composé de notables, de médecins et de pharmaciens de la haute société florentine.

Cette piste s’est notamment concentrée sur la mort suspecte du médecin ombrien Francesco Narducci en 1985, retrouvé noyé dans le lac Trasimène peu après le dernier meurtre des Scopeti. L’enquête a tenté d’établir un lien entre les activités de Narducci et le financement des Compagni di merende, mais les procédures se sont soldées par des non-lieux ou des prescriptions, faute de preuves matérielles directes.

L’arme du crime, le pistolet Beretta calibre .22, n’a jamais été retrouvée, maintenant une incertitude scientifique quant à l’identité réelle de l’utilisateur final du lot de munitions Winchester.

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