Le 14 mai 2015, les pompiers sont appelés pour un incendie dans une luxueuse demeure de Woodley Park, un quartier huppé du nord-ouest de Washington, à deux pas de la résidence officielle du vice-président américain. Dans les décombres fumants, les secours font une découverte glaçante : quatre corps. Celui d’un chef d’entreprise, de son épouse, de leur fils de dix ans et de leur gouvernante. Très vite, la presse américaine baptise l’affaire « The Mansion Murders », les meurtres du manoir.
Plus de dix ans après les faits, ce quadruple homicide reste l’un des crimes les plus marquants de l’histoire récente de la capitale fédérale. Un crime d’une violence extrême, une prise d’otages qui a duré près de 19 heures, une rançon livrée en toute innocence par un assistant, et une trace infime, quelques traces d’ADN sur une croûte de pizza, qui permettra de confondre le principal accusé.
Une famille en vue dans l’élite de Washington
La famille Savopoulos appartenait à la haute société de la capitale. Savvas Savopoulos dirigeait American Iron Works, une entreprise de métallurgie et de construction. Avec son épouse Amy et leur fils Philip, il vivait dans une grande propriété de style manoir, dans l’un des quartiers les plus recherchés de la ville, un secteur où résident nombre de personnalités politiques et économiques de Washington.
Avec eux vivait aussi Veralicia Figueroa, la gouvernante de la famille. Une employée discrète, qui faisait partie du quotidien de la maison. Tous quatre allaient devenir les victimes de ce que les enquêteurs décriront comme un crime prémédité, mené avec une cruauté glaçante.
Dix-neuf heures de captivité
Selon l’accusation, la prise d’otages débute le 13 mai 2015 et se prolonge pendant environ 19 heures. Les victimes sont séquestrées dans leur propre maison. Les ravisseurs, ou le ravisseur, cherchent de l’argent : une somme en liquide est exigée de la famille.
C’est là que l’affaire prend un tour presque absurde. Le matin du 14 mai, un assistant de Savvas Savopoulos, Jordan Wallace, reçoit pour consigne de livrer de l’argent liquide au domicile. Il s’exécute, sans rien soupçonner de ce qui se joue à l’intérieur. Environ 40 000 dollars sont remis. Rien, dans le comportement de ce qui se passe à la porte, ne laisse alors deviner que la famille est prisonnière.
Quelques heures plus tard, la maison est en flammes. Lorsque les pompiers maîtrisent le feu, les corps des quatre victimes sont retrouvés. Les autorités qualifieront les décès d’homicides. L’incendie, lui, avait été allumé pour effacer des preuves et dissimuler l’ampleur du crime.
Une enquête menée à un rythme effréné
La police de Washington lance immédiatement une vaste enquête. Une vidéo de surveillance montrant un homme près de la propriété est diffusée, mais elle ne permet pas, à elle seule, d’identifier un visage : son avocat soulignera plus tard qu’aucun trait distinctif n’y apparaissait.
La piste décisive vient d’un détail presque dérisoire. Pendant la séquestration, une pizza avait été commandée et livrée à la maison. Les enquêteurs retrouvent la trace de cette livraison et analysent les restes : de l’ADN est relevé sur une croûte de pizza. Il correspond à un profil déjà connu des bases de données, celui de Daron Dylon Wint.
Une semaine après les faits, le 21 mai 2015, Wint est localisé puis arrêté dans le nord-est de Washington, après avoir été pisté jusqu’à New York et être revenu dans la capitale. Plusieurs personnes interpellées en même temps que lui sont relâchées. Pour la police comme pour le parquet, une question reste pourtant entière : l’homme a-t-il agi seul ?
« Il n’a pas agi seul » : la thèse des complices
Dès les premiers jours, un document judiciaire indique que le suspect n’aurait pas agi seul. Les enquêteurs estiment qu’il aurait eu besoin d’aide pour maintenir quatre personnes en otage pendant près de 19 heures et pour mener à bien les violences, le vol et l’incendie. Pourtant, malgré cette conviction, Daron Wint reste le seul à être poursuivi dans cette affaire.
Cette zone d’ombre nourrit les spéculations des années durant. Qui étaient les éventuels complices ? Pourquoi aucune autre inculpation n’est-elle venue ? Plusieurs articles de presse reviennent, à chaque anniversaire du drame, sur ce mystère jamais résolu officiellement.
Procès, verdict et condamnation
Wint est inculpé d’une vingtaine de chefs d’accusation, dont des meurtres au premier degré et des enlèvements. Il plaide non coupable. Son procès s’ouvre en septembre 2018, trois ans après les faits, avec les déclarations liminaires du 11 septembre.
L’accusation s’appuie sur plusieurs éléments : la preuve ADN, les circonstances de la livraison d’argent, la reconstitution des mouvements du suspect et le fait qu’il aurait connu l’entreprise de la famille. La défense, elle, conteste la thèse d’un coupable unique et souligne les failles d’une enquête qui n’a identifié aucun complice.
Le 25 octobre 2018, le jury le déclare coupable de l’ensemble des 20 chefs d’accusation, dont le meurtre et l’enlèvement. En février 2019, Daron Wint est condamné à quatre peines de réclusion à perpétuité, sans possibilité de libération conditionnelle, une peine par victime.
Que reste-t-il de la maison ?
La demeure du drame a connu un destin singulier, comme souvent dans les affaires de ce type. Mise en vente quelques années après les faits, pour un peu plus de trois millions de dollars, elle a finalement laissé place à un nouveau manoir, bâti sur le même terrain et proposé à la vente à 8,5 millions de dollars. Le décor a changé ; la mémoire du crime, elle, demeure attachée au lieu.
Ce que l’on retient de l’affaire
- Un crime de classe et de cupidité : le mobile apparent, l’argent, contraste avec la brutalité du dénouement.
- Une preuve infime, décisive : l’ADN sur une croûte de pizza a fait basculer l’enquête.
- Un mystère persistant : si la justice a désigné un coupable, la question des éventuels complices n’a jamais reçu de réponse publique.
Les « meurtres du manoir » rappellent qu’aucun quartier chic, aucun mur d’enceinte ne protège totalement contre la violence. Mais ils rappellent surtout quatre noms : Savvas, Amy et Philip Savopoulos, et Veralicia Figueroa, dont la mémoire dépasse largement le sensationnalisme que cette affaire a pu susciter.
Sources principales
- Wikipédia (EN), « D.C. mansion murders »
- CBS News, NBC News, ABC News / Good Morning America : couverture de l’arrestation, de l’inculpation, du procès et du verdict
- DCist, Associated Press / Washington Times : chronologie des faits et verdict de 2018
- Fox News, CNN : éléments de l’enquête, thèse des complices
