Une maison propre, des bols de pop-corn abandonnés, aucune trace d’effraction, aucune lettre, aucun appel. Le 4 février 2010, une famille californienne de quatre personnes cesse d’exister aux yeux du monde. Pendant près de quatre ans, l’affaire McStay sera comparée au Mary Celeste, ce navire retrouvé intact et sans équipage en 1872. La vérité, elle, attendait sous le sable du désert de Mojave.
Une famille ordinaire à Fallbrook
Joseph McStay, 40 ans, et son épouse Summer, 43 ans, vivent à Fallbrook, petite ville du comté de San Diego, avec leurs deux fils : Gianni, 4 ans, et Joseph Jr., 3 ans. Joseph dirige une petite entreprise qui conçoit et vend des fontaines et des cascades décoratives pour jardins. Rien, dans leur quotidien, ne laisse supposer un drame.
Parmi ses proches collaborateurs figure Charles « Chase » Merritt, un designer avec qui Joseph travaille. Les deux hommes sont décrits comme amis. Merritt dira lui-même, plus tard, avoir été la dernière personne à voir Joseph McStay avant la disparition de la famille.
Le 4 février 2010 : le dernier jour
La famille disparaît à partir de cette date. Quelques jours plus tard, les proches s’inquiètent, ne parviennent plus à joindre le couple, et la disparition est signalée. Les enquêteurs entrent dans la maison et découvrent une scène troublante : tout semble en ordre, comme si les McStay étaient simplement sortis, mais la vie semble s’être interrompue en plein milieu d’une soirée ordinaire, avec des bols de pop-corn restés sur place. Rien n’indique qu’un agresseur ait forcé l’entrée.
Le véhicule de la famille est retrouvé peu après près de la frontière mexicaine, à San Ysidro. Cette découverte oriente d’abord les recherches vers une hypothèse commode : celle d’un départ volontaire, d’une fuite vers le Mexique, peut-être liée à des difficultés financières. Pendant des années, cette piste brouille l’enquête et alimente les théories les plus diverses.
Novembre 2013 : le désert rend les corps
Le mystère bascule en novembre 2013. Un motard qui s’arrête dans le désert de Mojave, près de Victorville, fait une découverte macabre. Les autorités mettent au jour deux tombes peu profondes. Les restes qu’elles contiennent sont ceux de Joseph, Summer, Gianni et Joseph Jr. La cause du décès est établie : traumatisme contondant.
L’hypothèse de la fuite volontaire s’effondre brutalement. La famille n’a jamais quitté la Californie vivante. Elle a été assassinée, puis enterrée à plus de 150 kilomètres de son domicile.
L’arrestation de Chase Merritt
En novembre 2014, plus de quatre ans après les faits, Charles « Chase » Merritt est arrêté et inculpé de quatre meurtres, avec la circonstance aggravante de meurtres multiples, ce qui le rend passible de la peine de mort.
Selon l’accusation, le mobile est d’abord financier. Joseph McStay aurait prêté de l’argent à Merritt pour couvrir une dette de jeu, et celui-ci lui devait, selon les enquêteurs, plus de 30 000 dollars, en plus de plus de 20 000 dollars d’arriérés d’impôts. Toujours selon l’accusation, Joseph aurait découvert que Merritt détournait de l’argent de l’entreprise et cherchait à l’écarter de l’activité. Les procureurs soutiennent que la famille a été tuée à coups de masse.
Les éléments avancés au procès sont de nature indirecte :
- des données de téléphonie mobile plaçant, d’après les enquêteurs, le téléphone de Merritt dans la zone des sépultures dans les jours suivant la disparition ;
- un appel destiné à clôturer le compte de comptabilité en ligne de Joseph McStay ;
- des éléments liés au véhicule de la famille et aux comptes financiers ;
- des propos de Merritt, qui aurait parlé de Joseph au passé lors d’un entretien avec les enquêteurs, alors que la famille n’était officiellement que disparue.
Un procès sans aveu, une défense qui doute
Le procès, qui s’étend sur plus de quatre mois, repose donc sur un faisceau d’indices et non sur des aveux. La défense soutient que Merritt et Joseph étaient de véritables amis et que les enquêteurs ont négligé un autre suspect potentiel. Elle conteste le calendrier de l’accusation, notamment autour d’un appel qui aurait été passé par Joseph McStay à Merritt, et rejette la thèse selon laquelle des dettes de jeu auraient poussé son client au crime. La mère des trois enfants de Merritt décrit ce dernier comme un créatif peu intéressé par la comptabilité.
« Je n’ai pas fait cela. »
— Chase Merritt, qui n’a cessé de clamer son innocence jusqu’à l’audience de détermination de la peine
Le 10 juin 2019, le jury le déclare coupable des quatre meurtres au premier degré. Il recommande la mort pour les meurtres de Summer et des deux garçons, et la réclusion à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle pour celui de Joseph.
La sentence : une condamnation à mort sans exécution
Le 21 janvier 2020, le juge Michael Smith confirme la recommandation du jury. Merritt, alors âgé de 62 ans, est condamné à mort. La Californie observe toutefois un moratoire sur les exécutions, instauré par le gouverneur Gavin Newsom en 2019 : les condamnations à mort y sont toujours prononcées, mais elles ne sont pas appliquées. Dans cet État, la condamnation déclenche en outre un appel automatique, procédure qui peut s’étirer sur de nombreuses années. Je n’ai pas pu confirmer de source fiable l’état actuel de cet appel : à vérifier avant publication si vous souhaitez le mentionner.
Ce qui reste d’obscur
L’affaire McStay est aujourd’hui, sur le plan judiciaire, résolue : un homme a été condamné. Mais plusieurs zones d’ombre expliquent qu’elle continue de fasciner :
- Le déroulement exact de la soirée. Les procureurs évoquent une attaque au domicile, mais les circonstances précises, le nombre d’étapes, et la manière dont une famille entière a pu être maîtrisée restent largement inconnus.
- Le véhicule à la frontière. Qui l’a déplacé, et dans quelle intention ? L’hypothèse d’une mise en scène pour faire croire à une fuite est avancée, mais elle illustre combien le crime a été pensé pour détourner les recherches.
- Le rôle d’un éventuel autre suspect. La défense a insisté sur ce point, que le jury n’a pas retenu.
- L’absence d’aveu. Aucun témoin direct, aucune confession : l’accusation s’est appuyée sur un faisceau de preuves circonstancielles.
Sans doute est-ce là la force troublante de ce dossier. Non pas un phénomène inexplicable, comme certains forums voudraient le faire croire, mais une disparition « parfaite » en apparence, qui n’a rien d’extraordinaire dans ses causes, et qui reste pourtant, dans ses détails, profondément énigmatique. Pour la mère de Joseph, Susan Blake, comme pour le reste des proches, la peine prononcée ne redonne pas la vie. Quatre personnes, dont deux enfants de 3 et 4 ans, ont été enlevées à leur existence un soir de février 2010.
