Pendant près de quarante ans, quatre corps retrouvés dans des fûts métalliques au cœur d’une forêt du New Hampshire sont restés sans nom. Ni les victimes, ni leur bourreau n’ont pu être identifiés par les méthodes classiques de l’enquête criminelle. Il aura fallu l’émergence de la généalogie génétique, une poignée de détectives amateurs obstinés, et près de quatre décennies d’efforts pour reconstituer, pièce par pièce, l’identité de ce que l’on appelle aujourd’hui les « Bear Brook murders » — et pour donner un nom à leur auteur, l’un des tueurs en série les plus insaisissables de l’histoire criminelle américaine. La dernière pièce du puzzle n’a été posée qu’en septembre 2025.
La découverte des fûts
Le 10 novembre 1985, un chasseur tombe par hasard sur un fût métallique de 55 gallons abandonné près des ruines d’un magasin incendié, à la lisière du Bear Brook State Park, à Allenstown, dans le New Hampshire. À l’intérieur, enveloppés dans du plastique, les corps très dégradés d’une femme adulte et d’une petite fille. Faute d’ADN exploitable à l’époque et d’aucune correspondance avec les personnes disparues répertoriées, l’affaire s’enlise rapidement.
Quinze ans plus tard, en 2000, à peine à une centaine de mètres du premier site, un second fût est mis au jour. Il contient les restes de deux autres fillettes, l’une âgée d’un à trois ans, l’autre de deux à quatre ans au moment de leur mort. Les examens médico-légaux concluent que les quatre victimes sont probablement décédées entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, et que trois d’entre elles — la femme et deux des enfants — partagent un lien de parenté biologique directe. La quatrième, en revanche, n’est apparentée à aucune des trois autres.

Un tueur sans nom pendant plus de trente ans
Il faut attendre 2017 et une technique encore émergente à l’époque, la généalogie génétique judiciaire — la même qui permettra la même année d’identifier le tueur en série du Golden State Killer en Californie — pour qu’un nom soit enfin associé à ces meurtres : Terry Peder Rasmussen. Né en 1943 à Denver, dans le Colorado, cet ancien électricien de la marine américaine, marié et père de quatre enfants avant de divorcer au milieu des années 1970, a passé le reste de sa vie à changer d’identité au fil de ses déplacements à travers le pays, ce qui lui vaudra le surnom de « Chameleon Killer », le tueur caméléon.
Son mode opératoire, reconstitué a posteriori, est glaçant de constance : Rasmussen séduisait des femmes seules, souvent mères de très jeunes enfants issus de précédentes relations, s’installait dans leur vie sous une fausse identité, puis les tuait par traumatisme crânien avant de disparaître avec ou sans les enfants, selon les cas. Il est ainsi documenté sous les noms de Bob Evans, Curtis Kimball, Gordon Jenson, Gerry Mockerman et Larry Vanner, entre le New Hampshire et la Californie, sur une période de plus de vingt ans.
C’est sous cette dernière identité, Larry Vanner, qu’il finit par être rattrapé par la justice. En 2002, à Richmond, en Californie, une amie de sa compagne, la chimiste Eunsoon Jun, signale sa disparition après plusieurs semaines de silence. Les enquêteurs retrouvent son corps momifié dissimulé sous un tas de plusieurs dizaines de kilogrammes de litière pour chat, dans le vide sanitaire du garage. L’autopsie révèle un traumatisme crânien par coups portés. Les empreintes de Rasmussen, relevées lors de son interrogatoire, permettent de le relier à ses précédentes identités, dont celle de Curtis Kimball, recherché pour une violation de libération conditionnelle liée à une affaire d’abandon d’enfant. Il plaide coupable du meurtre d’Eunsoon Jun en 2003 et est condamné à une peine de quinze ans à perpétuité. Il meurt en détention en décembre 2010, de causes naturelles, sans jamais avoir été confronté aux meurtres du New Hampshire ni avoir livré la moindre explication sur l’identité de ses victimes.
Redonner un nom aux victimes
Identifier le tueur ne suffisait pas : restait à savoir qui il avait tué. Ce travail, largement mené hors des circuits institutionnels classiques, doit beaucoup à Rebekah Heath, enquêtrice amatrice passionnée par l’affaire, et à la généalogiste généticienne Barbara Rae-Venter, déjà associée à la résolution du dossier Golden State Killer. Toutes deux parviennent, indépendamment l’une de l’autre et à quelques semaines d’écart fin 2018, à établir un lien entre les profils ADN des victimes et une famille californienne disparue en 1978.
Le 6 juin 2019, les autorités du New Hampshire annoncent officiellement l’identification de trois des quatre victimes : Marlyse Elizabeth Honeychurch, 24 ans, et ses deux filles, Marie Elizabeth Vaughn, 6 ans, et Sarah Lynn McWaters, tout juste 1 an, toutes trois vues pour la dernière fois en Californie fin 1978, alors qu’elles se trouvaient en compagnie de Rasmussen, alors connu sous l’identité de Bob Evans. La quatrième victime, la fillette non apparentée aux trois autres, reste pour sa part une inconnue — les analyses indiquent seulement qu’elle est la fille biologique de Rasmussen, née d’une mère dont l’identité demeure introuvable pendant encore six ans.
Ce n’est que le 8 septembre 2025 que le procureur général du New Hampshire, John Formella, annonce l’identification de cette dernière victime : il s’agit de Rea Rasmussen, née en 1976 dans le comté d’Orange, en Californie, fille de Terry Rasmussen et d’une femme prénommée Pepper Reed, née en 1952 au Texas et elle-même portée disparue depuis la fin des années 1970. Les autorités considèrent désormais Pepper Reed comme une victime probable de Rasmussen, sans que son corps n’ait jamais été retrouvé. « Pouvoir rendre son nom à quelqu’un après que sa vie lui a été tragiquement volée a du sens », a déclaré le procureur général lors de l’annonce, soulignant qu’il ne s’agissait là que d’une mesure de dignité, non d’une réparation.
D’autres victimes présumées, jamais retrouvées
L’enquête a également établi un lien de forte probabilité entre Rasmussen et la disparition de Denise Beaudin, une jeune mère de famille du New Hampshire vue pour la dernière fois autour de Thanksgiving 1981, alors qu’elle fréquentait Rasmussen sous son identité de Bob Evans. Sa fille de six mois, que Rasmussen a ensuite élevée sous le prénom de « Lisa » en changeant plusieurs fois d’identité à travers la Californie, a été retrouvée vivante des décennies plus tard et identifiée par ADN comme la fille biologique de Denise Beaudin — mais pas de Rasmussen, qui n’était donc pas son père, contrairement à ce qu’il avait toujours affirmé. Abandonnée par lui en 1986 alors qu’elle avait environ cinq ans, elle a grandi sans connaître sa véritable histoire jusqu’à ce que l’enquête généalogique la rattrape. Denise Beaudin, elle, n’a jamais été retrouvée, et son père a publiquement exprimé, en 2019, ne plus guère nourrir d’espoir de la voir un jour réapparaître.
Au total, les autorités estiment que Rasmussen pourrait être responsable d’au moins sept morts, entre le New Hampshire et la Californie, sur une période de près de vingt-cinq ans, sans qu’aucune loi n’ait jamais pu le rattraper de son vivant pour l’essentiel de ces crimes.
Ce que cette affaire dit des victimes
Marlyse Honeychurch avait 24 ans et deux petites filles quand elle a croisé la route de Rasmussen ; Marie n’avait que 6 ans, Sarah à peine plus d’un an. Rea Rasmussen, sa propre fille, n’a probablement jamais eu la moindre chance de connaître un autre sort que celui que son père lui réservait. Aucune de ces victimes n’a choisi la vie qui lui a été arrachée, et aucune d’elles n’a eu droit, pendant des décennies, à autre chose qu’un numéro de dossier et une description anthropométrique. Ce que l’enquête généalogique a permis, au fond, c’est moins de « résoudre » une affaire que de restituer à quatre personnes ayant réellement existé le droit élémentaire d’être pleurées sous leur propre nom.
Où en est l’affaire aujourd’hui
Le dossier reste formellement ouvert sur un point : la localisation du corps de Pepper Reed et celle de Denise Beaudin, toutes deux toujours portées disparues. Le procureur général du New Hampshire a réaffirmé en septembre 2025 la volonté de son bureau de poursuivre les recherches. L’affaire, popularisée à l’international par le podcast d’investigation « Bear Brook », produit par la radio publique du New Hampshire (NHPR) et son journaliste Jason Moon, est aujourd’hui considérée comme l’un des cas fondateurs ayant démontré, dès la fin des années 2010, tout le potentiel de la généalogie génétique pour résoudre des affaires jusque-là considérées comme insolubles.
Conclusion
Les « Bear Brook murders » ne sont plus, depuis septembre 2025, une énigme au sens strict : le tueur est identifié, ses quatre victimes portent de nouveau un nom, et le fil de son parcours meurtrier à travers les États-Unis a pu être reconstitué avec une précision inédite pour une affaire aussi ancienne. Ce qui demeure, en revanche, c’est l’absence des corps de Denise Beaudin et de Pepper Reed, et le rappel que la technologie qui a permis cette résolution est arrivée bien trop tard pour empêcher qui que ce soit de mourir sans nom pendant près de quarante ans.
Sources
Wikipédia (anglais) — Bear Brook murders ; Terry Peder Rasmussen
Wikipédia (français) — Terry Peder Rasmussen
NHPR — Three Bear Brook Murder Victims Identified; Citizen Sleuth, Genetic Genealogy Provide Key Clues (2019)
NPR — 40 years later, the last remaining Bear Brook murder victim is identified (septembre 2025)
NBC News — Final victim in Bear Brook murders identified as daughter of suspected Chameleon Killer
CBS News Boston — Final victim identified in « Bear Brook Murders » cold case in New Hampshire
ABC News / Good Morning America — Serial killer Terry Rasmussen’s victims, known and unknown
ABC News — Timeline of serial killer Terry Rasmussen’s terror in New Hampshire, California
The Murder Squad (Paul Holes & Billy Jensen) — The Allenstown Four
Podcast « Bear Brook », New Hampshire Public Radio, Jason Moon
