Des figurines mésopotamiennes au visage de lézard aux dieux-serpents égyptiens, en passant par les Nagas indiens, le Kukulkan maya ou le Serpent Arc-en-ciel aborigène, l’humanité a représenté des êtres mi-humains, mi-reptiles sur presque tous les continents, à des époques qui ne se sont jamais croisées. Ce constat, exact, sert depuis plusieurs décennies de socle à une théorie bien plus tardive : celle d’une race de « reptiliens » extraterrestres ou souterrains qui aurait façonné les civilisations humaines et continuerait, aujourd’hui encore, à en diriger les élites en secret. Entre les deux se joue une question de méthode : que disent réellement les sources anciennes, et à quel moment, par qui et pourquoi la lecture complotiste s’est-elle greffée dessus ? Cette enquête distingue les deux fils, souvent volontairement mêlés.
Un motif universel : le serpent-dragon dans les mythologies du monde
La récurrence de figures ophidiennes divines dans des cultures géographiquement et chronologiquement disjointes est un fait bien documenté par l’histoire des religions. Elle ne prouve en elle-même aucun contact ancien entre ces civilisations : les historiens y voient plutôt la trace d’un symbole qui s’impose indépendamment, parce qu’il répond à des angoisses et à des observations partagées par toute l’espèce humaine, sujet sur lequel nous reviendrons plus loin.
Mésopotamie : des dieux serpents aux figurines d’Ubaid
Dans les textes sumériens et akkadiens, le serpent est une figure ambivalente, tantôt associée au dieu des eaux douces Enki, tantôt personnifiée par des créatures composites comme le mušḫuššu, dragon-serpent gardien des temples que l’on retrouve sculpté sur la porte d’Ishtar à Babylone. C’est toutefois un autre ensemble d’objets, plus ancien et plus énigmatique, qui alimente aujourd’hui la plupart des articles consacrés aux « reptiliens » : les figurines dites d’Ubaid, exhumées à partir de 1919 sur le site de Tell al-‘Ubaid, puis à Ur et Eridu, dans le sud de l’Irak actuel. Vieilles d’environ 6000 à 7000 ans, donc antérieures à la civilisation sumérienne proprement dite, ces statuettes d’argile de dix à quinze centimètres présentent des têtes allongées, des yeux en amande et un nez évoquant celui d’un lézard ; certaines figures féminines sont représentées allaitant des nourrissons eux-mêmes dotés de traits reptiliens.
La fonction exacte de ces objets reste débattue dans la littérature archéologique elle-même, ce qui explique en partie leur succès auprès des théories alternatives. Les hypothèses les plus sérieusement documentées les rattachent à des pratiques rituelles ou à des cultes de fertilité, et certains chercheurs rapprochent la déformation crânienne visible sur les figurines d’une pratique attestée par ailleurs dans la région à la même période, la déformation artificielle du crâne des nourrissons. Aucune de ces lectures n’implique une origine extraterrestre : elles s’inscrivent dans un répertoire connu de figurines anthropomorphes et zoomorphes du Proche-Orient ancien, dont beaucoup restent d’interprétation incertaine sans que cela ne pousse les spécialistes à y voir des visiteurs venus d’ailleurs.

Égypte : Apophis, Wadjet et le combat cosmique
L’Égypte pharaonique offre l’un des bestiaires ophidiens les plus riches de l’Antiquité. Apopis, ou Apophis, gigantesque serpent des ténèbres, incarne le chaos qui menace chaque nuit d’engloutir la barque solaire de Rê ; sa défaite quotidienne, rituellement rejouée par les prêtres au moyen d’effigies de cire brûlées ou percées, garantit le lever du soleil et le maintien de l’ordre cosmique, la Maât. À l’opposé de cette figure malfaisante se trouve Wadjet, déesse cobra protectrice de la Basse-Égypte, dont l’image en uraeus orne le front des pharaons comme symbole de souveraineté et de protection divine. Le dieu crocodile Sobek complète ce panthéon reptilien, associé à la puissance pharaonique et à la fertilité du Nil. Cette coexistence d’un serpent maléfique et d’un serpent protecteur au sein d’une même mythologie illustre bien l’ambivalence structurelle du symbole, plutôt qu’une quelconque cohérence « historique » entre les représentations.
Inde : les Nagas, gardiens souterrains
Dans l’hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme, les Nagas forment un peuple entier de divinités mi-humaines, mi-serpents, distinct des figures isolées que l’on trouve ailleurs. Habitant le royaume souterrain de Pātāla, ils gardent des trésors et sont vénérés comme protecteurs de l’eau et de la fertilité ; le Bouddha lui-même aurait été abrité de la pluie par le roi-naga Mucalinda, qui déploya ses multiples capuchons de cobra au-dessus de sa tête pendant sa méditation. Loin d’être uniformément menaçants, les Nagas oscillent entre bienveillance et danger selon les récits, et plusieurs dynasties d’Asie du Sud (Manipur, Pallava, royaume de Funan) revendiquaient une ascendance mythique issue de l’union avec une naginî.
Mésoamérique : Quetzalcóatl et Kukulkan, le serpent à plumes
Chez les Olmèques, puis les civilisations de Teotihuacan, les Toltèques, les Mayas et les Aztèques, le serpent à plumes constitue l’une des divinités les plus durables et les plus largement partagées de toute la Mésoamérique précolombienne, sous les noms de Quetzalcóatl en nahuatl et de Kukulkan en maya. Son nom associe le serpent, symbole terrestre, aux plumes du quetzal, oiseau sacré du ciel, traduisant l’union du monde terrestre et du monde céleste. Dieu créateur associé au vent, à la pluie, au savoir et à l’agriculture, Quetzalcóatl aurait selon certains récits façonné l’humanité à partir d’ossements récupérés dans le monde souterrain. Les temples les plus connus qui lui sont dédiés, comme la pyramide de Kukulkan à Chichén Itzá, témoignent de l’ampleur de son culte, qui a perduré près de deux millénaires jusqu’à la conquête espagnole.
Chine et Océanie : dragons impériaux et serpent arc-en-ciel
En Chine, le dragon (long) occupe une place radicalement différente de celle du dragon occidental : loin d’être une créature maléfique à combattre, il symbolise le pouvoir impérial, la pluie bénéfique et la prospérité, et figure au sixième rang du zodiaque chinois. En Australie, les peuples aborigènes vénèrent depuis des temps immémoriaux le Serpent Arc-en-ciel, une divinité créatrice associée à l’eau et à la fertilité de la terre, dont les récits varient selon les langues et les régions mais qui reste l’un des motifs les plus constants de l’art et de la spiritualité aborigènes. On retrouve des figures apparentées jusqu’en Afrique de l’Ouest, où le peuple fon du Bénin vénère Dan, serpent arc-en-ciel créateur associé au cycle des éléments.
Pourquoi le serpent ? Ce que dit la science du comportement
Face à cette récurrence, une partie de la recherche en psychologie évolutionniste propose une explication qui ne doit rien à un quelconque contact ancien entre civilisations : la « snake detection theory », ou théorie de la détection des serpents, formulée en 2006 par l’anthropologue américaine Lynne Isbell. Selon cette hypothèse, la pression de prédation exercée par les serpents sur les primates pendant des millions d’années aurait favorisé, par sélection naturelle, le développement de systèmes visuels particulièrement performants pour repérer rapidement ces animaux, ce qui expliquerait la rapidité et la précocité de la réaction de peur qu’ils suscitent chez l’humain, y compris chez des nourrissons de quelques mois n’ayant jamais été exposés à un serpent réel. Des travaux publiés dans la revue L’Année psychologique en 2019 rattachent ce mécanisme à une logique de coût asymétrique des erreurs : ne pas détecter un serpent dangereux pouvant coûter la vie, l’évolution aurait favorisé les individus prompts à une fausse alerte plutôt que ceux exposés au risque inverse.
Cette base biologique n’épuise cependant pas la charge symbolique du serpent, que les traditions religieuses ont investie de significations opposées : chaos et sagesse, mort et régénération grâce à la mue, tentation et guérison, comme en témoigne le bâton entouré d’un unique serpent d’Asclépios, dieu grec de la médecine, toujours utilisé comme symbole médical aujourd’hui. Carl Gustav Jung y voyait un archétype majeur de l’inconscient collectif, expression d’une dualité psychique entre menace et connaissance cachée. Cette lecture symbolique, propre à la psychanalyse, reste distincte de l’explication biologique de la peur des serpents et ne doit pas être confondue avec elle : l’une décrit un mécanisme neuronal mesurable, l’autre une interprétation culturelle du symbole.
Naissance d’une théorie moderne : de la Théosophie à David Icke
La théorie contemporaine des « reptiliens » qui gouverneraient secrètement l’humanité n’a rien d’une tradition ancienne transmise depuis l’Antiquité : elle s’est construite par sédimentation, sur un peu plus d’un siècle, en recyclant des sources hétérogènes que ses promoteurs présentent souvent comme un corpus cohérent.
Des racines occultes aux pulps de science-fiction
Certains chercheurs font remonter les premiers éléments du mythe au courant théosophique du XIXe siècle, notamment aux écrits d’Helena Blavatsky, qui évoquait déjà des lignées non humaines déchues dans sa cosmogonie ésotérique. Dans les années 1940, un auteur occultiste américain, Maurice Doreal, publie un pamphlet intitulé « Mystères du Gobi » décrivant une « race de serpent » au corps humain et à la tête de reptile, puis un poème, « Les Tablettes d’émeraude », attribué à un prêtre-roi fictif de l’Atlantide. Le politologue américain Michael Barkun, spécialiste des théories du complot à l’université de Syracuse, a par ailleurs relevé la parenté entre l’idée d’une conspiration menée par des reptiles et la littérature de fantasy et de science-fiction du début du XXe siècle, en particulier les récits de Robert E. Howard, créateur de Conan le Barbare. Dans les années 1950, l’ufologue Brad Steiger popularise l’idée d’humanoïdes reptiliens originaires de la constellation du Dragon, résidant en permanence sur Terre.
Erich von Däniken, Zecharia Sitchin et les « anciens astronautes »
C’est dans ce terreau que s’insère, à partir de 1968, la théorie des anciens astronautes popularisée par le Suisse Erich von Däniken, selon laquelle des civilisations extraterrestres auraient guidé l’humanité depuis l’Antiquité. L’écrivain américain d’origine soviétique Zecharia Sitchin lui donne en 1976, avec « La Douzième Planète », sa formulation la plus influente : les Anunnaki, panthéon de divinités sumériennes bien attesté par l’archéologie, y deviennent des extraterrestres venus d’une planète nommée Nibiru pour exploiter les ressources minières de la Terre et y créer l’espèce humaine par manipulation génétique. Cette lecture, présentée comme une traduction fidèle des tablettes cunéiformes, est rejetée sans ambiguïté par les spécialistes de sumérologie et d’assyriologie : le terme « Anunnaki » ne signifie pas « ceux qui du ciel vinrent sur Terre », comme l’affirmait Sitchin, mais renvoie à une idée de « descendance princière », et aucune tablette connue ne mentionne de planète Nibiru ni de voyage interstellaire. Point souvent ignoré par les vulgarisateurs de la théorie reptilienne : Sitchin lui-même, contrairement à ce que ses lecteurs en ont ensuite tiré, ne décrivait pas les Anunnaki comme des reptiliens, une divergence qui l’a d’ailleurs opposé à d’autres auteurs ésotériques ultérieurs.
David Icke et la synthèse reptilienne
La formulation la plus connue de la théorie revient à l’Britannique David Icke, ancien gardien de but professionnel puis présentateur sportif à la BBC, qui bascule dans le paranormal après avoir affirmé publiquement, en 1991, être le fils de Dieu, une déclaration qui ruine alors sa carrière médiatique. Il développe à partir des années 1990 l’idée que le monde serait dirigé en secret par une lignée de reptiliens humanoïdes métamorphes, une « Fraternité babylonienne », capable de prendre forme humaine tout en conservant, en privé, son apparence reptilienne. Selon Icke, ces créatures se nourriraient de l’énergie négative produite par la peur humaine, occuperaient les plus hautes sphères politiques, économiques et médiatiques, et compteraient parmi elles des personnalités aussi diverses que des chefs d’État et des figures de la monarchie britannique. Il reprend et fusionne dans son œuvre les théories de von Däniken et de Sitchin, des éléments théosophiques, ainsi que des motifs empruntés à la culture populaire, comme la série télévisée « V » ou la franchise « Stargate ».
Cette synthèse a rencontré un succès d’audience considérable : un sondage réalisé aux États-Unis en 2013 estimait à environ douze millions le nombre d’Américains adhérant à une forme de croyance reptilienne. Elle a aussi valu à Icke des accusations récurrentes d’antisémitisme, documentées par plusieurs journalistes et chercheurs, en raison de la proximité structurelle entre sa description d’une « Fraternité babylonienne » manipulatrice et les tropes conspirationnistes historiquement dirigés contre les populations juives, notamment autour de la famille Rothschild. Icke conteste cette lecture et affirme distinguer les croyants du judaïsme de la « classe dirigeante reptilienne » qu’il dénonce ; ses détracteurs considèrent pour leur part que cette distinction ne suffit pas à effacer la parenté de sa rhétorique avec des textes antisémites plus anciens. Il n’existe, en tout état de cause, aucune preuve tangible à l’appui des affirmations d’Icke concernant l’existence de reptiliens métamorphes : les éléments avancés en ligne, notamment des vidéos montrant des « dilatations de pupilles » ou des changements de couleur de peau chez des personnalités publiques, s’expliquent par des artefacts de compression vidéo, un phénomène parfois surnommé « effet glitch » par les journalistes qui l’ont étudié.
Ce que montre la mise en regard des deux dossiers
La confrontation entre le corpus mythologique ancien et l’historiographie de la théorie reptilienne moderne fait apparaître un mécanisme précis : un motif symbolique effectivement universel, le serpent-dragon, sert de matériau à une construction narrative bien plus récente et bien plus localisée, née dans les marges ésotériques anglo-saxonnes du XXe siècle. Une étude consacrée à la généalogie de la théorie d’Icke, publiée en 2025, la décrit comme une réinterprétation moderne de tropes anciens accélérée par la diffusion numérique, plutôt que comme la redécouverte d’un savoir occulté. Cette lecture rejoint l’analyse la plus largement partagée par les historiens des religions et les folkloristes : la fonction psychologique de ces récits, qui offrent une explication totalisante à la défiance envers les élites et aux difficultés sociales perçues comme incompréhensibles, importe autant à comprendre que leur contenu factuel, largement invalidé par ailleurs sur le plan archéologique et philologique.
Aucune des sources anciennes examinées ici, sumériennes, égyptiennes, indiennes, mésoaméricaines ou océaniennes, ne décrit de créature reptilienne au sens où l’entend la théorie du complot contemporaine, c’est-à-dire un être extraterrestre ou souterrain infiltré parmi les puissants pour asservir l’humanité. Ce que ces civilisations ont laissé, ce sont des dieux, des gardiens et des forces cosmiques exprimées à travers la forme du serpent ou du dragon, chacun porteur d’une cohérence propre à son système religieux. La théorie reptilienne moderne ne prolonge donc pas ces traditions : elle les recycle, souvent hors de leur contexte, au service d’un récit dont l’origine est bien identifiable et bien plus récente qu’elle ne le prétend.
Sources :
Wikipédia (fr) — « Reptilien »
Wikipédia (fr) — « Serpent à plumes », « Quetzalcóatl », « Serpent dans l’Égypte antique »
Wikipédia (en) — « Snake detection theory », « Rainbow Serpent », « Naga », « Wadjet », « Apophis », « Sobek », « Kukulkan », « Zecharia Sitchin »
RTBF Actus — « Les reptiliens, une théorie du complot qui a la peau dure » ; « L’incroyable saga des reptiliens : de la mythologie aux théories conspirationnistes »
Ancient Origins — « Zecharia Sitchin and the Mistranslation of Sumerian Texts » ; « Ancient Reptilians: The Unanswered Mystery of the 7,000-Year-Old Ubaid Lizardmen »
Esovitae — « Ubaid Lizardmen Figures: Mesopotamian Deities, Not Aliens »
Factually.co — « What is the historical context behind David Icke’s reptilian theory? »
CNRS Écologie & Environnement — « Dans les yeux des primates : les serpents y ont-ils une place particulière ? »
Radio-Canada — « La peur des serpents inscrite dans l’évolution »
Bonin, P. & Méot, A. (2019), « Pourquoi avons-nous encore peur des serpents ? », L’Année psychologique, 119(3), Cairn.info
Britannica — « Naga: Origins, Symbolism & Significance »
Encyclopédie Universalis — « Quetzalcóatl »
World History Encyclopedia — « Quetzalcóatl »
450.fm — « Société secrète… les reptiliens »
