Pendant près de deux décennies, des dizaines de femmes ont disparu du quartier défavorisé du Downtown Eastside, à Vancouver, sans que les autorités ne relient sérieusement ces disparitions entre elles. L’homme responsable de nombre de ces crimes, un éleveur de porcs de la banlieue de Port Coquitlam nommé Robert William Pickton, ne sera arrêté qu’en 2002. Son procès révélera l’ampleur d’une tragédie qui, aujourd’hui encore, symbolise les failles d’un système policier accusé d’avoir ignoré des femmes jugées « invisibles » parce que pauvres, toxicomanes ou travailleuses du sexe, dont un grand nombre étaient autochtones. Pickton est mort en prison en 2024, sans jamais avoir répondu de la totalité des crimes qui lui sont attribués.
Une enfance marquée par la ferme familiale
Robert William Pickton naît le 24 octobre 1949 à Port Coquitlam, en Colombie-Britannique, au sein d’une famille d’éleveurs de porcs. Ses parents, Leonard Pickton et Helene Arnal, dirigent une exploitation agricole où les enfants grandissent au contact quotidien des animaux et de l’abattage. Robert a une sœur aînée, Linda, envoyée vivre chez de la famille en ville car ses parents jugeaient la ferme porcine inadaptée pour élever une fille, et un frère cadet, David, avec lequel il restera étroitement lié à l’âge adulte.
Devenu adulte, Robert Pickton reprend avec son frère l’exploitation familiale, la Pickton Farm, sur plusieurs hectares en périphérie de Vancouver. Les deux frères y construisent également un bâtiment de réception baptisé « Piggy’s Palace », où sont organisées des soirées parfois très fréquentées, réunissant des profils sociaux très divers. C’est dans cet environnement rural, à quelques minutes seulement du centre-ville de Vancouver, que Pickton commettra la majorité de ses crimes.
Des signaux d’alarme ignorés pendant des années
Le nom de Pickton apparaît pour la première fois dans le viseur des enquêteurs bien avant son arrestation définitive. En 1997, il est accusé de tentative de meurtre après avoir gravement blessé une femme, Wendy Lynn Eistetter, sur sa propriété ; l’affaire n’aboutira toutefois pas à une condamnation, les charges étant abandonnées l’année suivante. Dès 1998, des soupçons plus précis émergent : une femme de ménage employée par Pickton découvre à son domicile des effets personnels et des vêtements tachés de sang appartenant à des femmes disparues.
Pourtant, faute de coordination entre le Service de police de Vancouver, compétent en ville, et la Gendarmerie royale du Canada, compétente sur le territoire où se trouve la ferme, aucune enquête approfondie n’est menée à ce moment-là. Au fil des années 1990, le nombre de femmes portées disparues dans le quartier du Downtown Eastside continue pourtant d’augmenter, jusqu’à atteindre près de soixante-dix cas signalés au début des années 2000. Un profileur de la police de Vancouver alertera même sa hiérarchie sur l’existence probable d’un tueur en série actif dans le secteur, plusieurs années avant l’arrestation de Pickton — un avertissement resté sans suite.
2002 : la perquisition qui change tout
C’est finalement une enquête portant sur des armes à feu détenues illégalement qui précipite la chute de Robert Pickton. En février 2002, des policiers se rendent sur sa ferme munis d’un mandat de perquisition lié à ces armes. Sur place, ils tombent sur des effets personnels et des restes appartenant à des femmes disparues du Downtown Eastside. Pickton est arrêté le 22 février 2002.
S’ensuit l’une des enquêtes médico-légales les plus vastes de l’histoire canadienne : les policiers passent au crible la propriété pendant près de deux ans, exhumant le sol de la porcherie centimètre par centimètre. Au terme des recherches, l’ADN ou les restes d’au moins 33 femmes seront identifiés sur le site. Devant un policier infiltré, Pickton ira jusqu’à se vanter d’avoir tué 49 femmes au total, un chiffre jamais confirmé judiciairement mais qui a nourri, depuis, la réputation de Pickton comme l’un des tueurs en série les plus prolifiques que le pays ait connus.
Un procès hors norme
Robert Pickton est initialement inculpé de meurtre pour 26 femmes. Pour des raisons de gestion judiciaire, son procès est scindé en deux volets : il est d’abord jugé pour six chefs d’accusation, les vingt autres devant faire l’objet d’un second procès. Les débats s’ouvrent en 2006 et s’étirent sur plusieurs mois, marqués par des témoignages éprouvants et une importante couverture médiatique à l’échelle du pays.
Le 9 décembre 2007, Pickton est reconnu coupable de six chefs de meurtre au deuxième degré et condamné à la peine maximale prévue pour cette qualification : la prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle avant vingt-cinq ans. La Couronne renoncera par la suite à poursuivre le second procès portant sur les vingt autres victimes présumées, jugeant qu’une condamnation supplémentaire n’aurait pas d’effet significatif sur la peine déjà maximale infligée à l’accusé. Ce choix reste, aujourd’hui encore, une source d’amertume pour de nombreuses familles qui n’ont jamais obtenu de réponse judiciaire formelle concernant leurs proches.
Les victimes : rendre visibles des femmes oubliées
Les six victimes pour lesquelles Pickton a été condamné sont Sereena Abotsway, Mona Wilson, Andrea Joesbury, Brenda Ann Wolfe, Georgina Papin et Marnie Frey. La plupart des femmes disparues du Downtown Eastside pendant cette période étaient en situation de grande précarité, aux prises avec des dépendances, et un nombre disproportionné d’entre elles étaient des femmes autochtones. Ce profil sociologique explique en grande partie, selon les analyses ultérieures, pourquoi leurs disparitions n’ont pas été traitées avec la diligence qu’elles méritaient par les services de police de l’époque.
L’affaire Pickton est ainsi devenue, au Canada, un symbole central de la problématique plus large des femmes et filles autochtones disparues et assassinées, un sujet qui a depuis fait l’objet d’une enquête nationale distincte et d’une prise de conscience politique et sociale durable.
La Commission d’enquête Oppal : un système mis en accusation
Face à la pression des familles de victimes et des organisations de défense des droits des femmes, le gouvernement de la Colombie-Britannique annonce la tenue d’une enquête publique indépendante, confiée à l’ancien juge Wally Oppal. La Commission d’enquête sur les femmes disparues siège entre 2010 et 2013 et rend un verdict sévère : elle conclut que des enquêtes bâclées, des biais systémiques envers les victimes marginalisées, des failles de leadership et une structure policière fragmentée entre plusieurs corps de police ont collectivement contribué à retarder de plusieurs années l’arrestation de Pickton.
Le commissaire Oppal résumera ainsi le constat de son enquête : les femmes visées par Pickton, vulnérables et souvent toxicomanes, n’ont tout simplement « pas été prises au sérieux » par les autorités de l’époque. Ce rapport a donné lieu à plusieurs recommandations de réforme policière, dont certaines n’ont, selon les associations de familles, jamais été pleinement mises en œuvre.
Une incarcération sous haute sécurité
Après sa condamnation, Robert Pickton purge sa peine dans plusieurs établissements pénitentiaires fédéraux à sécurité maximale, avant d’être transféré à l’établissement de Port-Cartier, sur la Côte-Nord du Québec, à des milliers de kilomètres du site de ses crimes. Sa détention reste régulièrement dans l’actualité, notamment lorsqu’il devient techniquement admissible à une demande de semi-liberté en 2024, une nouvelle qui provoque l’indignation de plusieurs familles de victimes et responsables politiques, bien qu’aucune libération n’ait jamais été accordée.
Le 19 mai 2024 : la fin violente d’un tueur
Le 19 mai 2024, Robert Pickton, alors âgé de 74 ans, est victime d’une agression d’une extrême violence à l’établissement de Port-Cartier. Selon le rapport d’enquête publié par la suite, son compagnon de cellule, Martin Charest, brise le manche d’un balai et l’en frappe au visage après une première altercation au cours de laquelle des gardiens étaient pourtant intervenus. Grièvement blessé, Pickton est plongé dans un coma médicalement induit puis transporté vers un autre établissement hospitalier québécois, où il ne reprendra jamais connaissance. Il meurt le 31 mai 2024, douze jours après l’attaque, des suites d’un polytraumatisme contondant.
En septembre 2025, Martin Charest plaide coupable de meurtre au premier degré devant le tribunal de Sept-Îles. Il explique avoir agi parce que Pickton continuait, en détention, à se vanter ouvertement de ses crimes et à affirmer que, s’il était un jour libéré, il recommencerait.
« J’ai tué Robert Pickton pour les victimes, pas pour moi-même. »
Charest reconnaît toutefois ne ressentir aucun remords face à son geste.
Un héritage qui continue de peser
La mort de Robert Pickton a suscité des réactions contrastées chez les proches des victimes : pour certains, elle représente une forme de clôture, quand pour d’autres, elle rouvre des blessures jamais refermées, notamment parce que la majorité des crimes qui lui étaient attribués n’ont jamais été jugés. L’affaire Pickton demeure, plus de vingt ans après son arrestation, l’un des cas les plus documentés de défaillance institutionnelle envers des femmes marginalisées au Canada, et continue d’alimenter les réflexions sur le traitement des personnes vulnérables par les forces de l’ordre.
