Par une journée d’été parfaitement calme, sans nuage à l’horizon ni bateau en vue, un grondement sourd traverse soudain le ciel. Il ressemble à un coup de canon tiré au loin : assez puissant pour faire vibrer les vitres, assez bref pour disparaître avant qu’on ait pu en localiser l’origine. Aucun orage, aucune explosion, aucun avion. Ce phénomène, rapporté depuis des siècles sur plusieurs continents, porte un nom devenu célèbre outre-Atlantique : les « Seneca Guns », ou canons de Seneca.
Un nom né d’une légende littéraire
L’expression tire son origine du lac Seneca, l’un des Finger Lakes de l’État de New York, à environ une centaine de kilomètres au sud-est de Rochester. C’est l’écrivain James Fenimore Cooper, célèbre pour Le Dernier des Mohicans, qui a popularisé le phénomène en 1850 dans une nouvelle intitulée The Lake Gun. Il y décrivait un bruit qui n’appartenait, selon lui, à aucune loi naturelle connue : une détonation profonde, creuse, lointaine et imposante, comparable au tir d’une pièce d’artillerie lourde. Ce texte a donné son nom au phénomène, mais pas son origine réelle : les riverains du lac Seneca rapportaient déjà ces grondements depuis des générations avant que Cooper ne les couche sur le papier.
Un phénomène mondial aux noms multiples
Loin de se limiter à l’État de New York, ce type de bruit a été signalé sur la quasi-totalité du globe, chaque culture lui ayant donné un nom qui lui est propre. Sur la côte est des États-Unis, du New Jersey à la Caroline du Nord, on parle simplement de « Seneca Guns ». En France, on évoque parfois des « canons de mer ». En Italie, le terme est brontidi, littéralement « comme le tonnerre ». Au Bangladesh, dans la région de Barisal, on parle des « Barisal guns », popularisées au XIXe siècle. Au Japon, le mot uminari signifie « cris de la mer », tandis qu’en Indonésie, on utilise dentuman. Dans les Pays-Bas et en Belgique enfin, le phénomène est connu sous le nom de mistpoeffers, ou « pets de brume ». Cette dispersion géographique et linguistique suggère qu’il ne s’agit pas d’une curiosité locale isolée, mais bien d’un phénomène acoustique récurrent, observé indépendamment par des populations qui n’avaient aucun moyen de se concerter.
Des témoignages qui remontent loin dans l’histoire
Les archives regorgent de récits antérieurs même à la nouvelle de Cooper. L’un des cas les plus anciens documentés en Amérique du Nord provient de l’expédition de Lewis et Clark : le 4 juillet 1805, alors qu’ils campaient près des Grandes Chutes du Missouri, dans l’actuel Montana, Meriwether Lewis a consigné dans son journal une série de détonations sourdes et répétées, semblables selon lui au tir d’une pièce d’artillerie de six livres. Plusieurs membres de l’expédition ont entendu ces bruits pendant plusieurs jours, sans qu’aucune source visible ne soit jamais identifiée. Un autre épisode marquant remonte au séisme de Charleston, en Caroline du Sud, en août 1886 : des grondements assimilables aux Seneca Guns ont continué à être signalés pendant plusieurs semaines après le tremblement de terre, coïncidant avec la longue série de répliques.
Ce que la science propose — sans jamais trancher définitivement
Le point commun de toutes les enquêtes scientifiques menées sur les Seneca Guns est leur absence de conclusion univoque. Plusieurs hypothèses coexistent, et il est probable qu’aucune ne suffise à elle seule à expliquer l’ensemble des cas rapportés à travers le monde.
Les micro-séismes et les « frost quakes »
La piste la plus souvent avancée est celle d’une activité sismique très superficielle, parfois trop faible pour être enregistrée par les sismographes classiques. Dans certaines régions froides, des « frost quakes » ou cryoséismes peuvent également produire un bruit sec, comparable à une détonation : lorsque l’eau piégée dans le sol ou la roche gèle brutalement, elle se dilate et provoque une fracturation soudaine du sous-sol.
Le dégazage et les cavités souterraines
D’autres explications évoquent des poches de gaz emprisonnées sous la croûte terrestre ou au fond des lacs, qui se libéreraient brutalement, ou encore l’effondrement de cavités sous-marines et de grottes noyées, susceptibles de générer une onde de choc acoustique.
Les phénomènes atmosphériques et la propagation du son
Une autre famille d’explications s’intéresse non pas à l’origine du bruit, mais à sa propagation. Des inversions de température dans l’atmosphère peuvent créer un effet de « conduit acoustique », capable de canaliser un son lointain — un orage, une explosion industrielle, un exercice militaire — et de le faire parvenir, amplifié et déformé, à des kilomètres de distance, sur un ciel par ailleurs parfaitement dégagé. Ce mécanisme expliquerait pourquoi certains témoins jurent avoir entendu un « coup de canon » un jour de beau temps, alors que l’événement sonore réel s’est produit ailleurs, dans des conditions tout à fait explicables.
Les bolides et les météores
Une hypothèse plus spectaculaire, mais loin d’être exclue par les chercheurs, est celle des bolides : des météores de taille moyenne qui explosent en pénétrant les couches basses de l’atmosphère, produisant un bang supersonique audible depuis le sol sans qu’aucune trace lumineuse ne soit nécessairement visible en plein jour.
L’étude de 2020 : des chercheurs face à une impasse méthodologique
En 2020, une équipe de l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill a tenté de trancher la question en croisant les signalements de « booms » recueillis depuis 2013 en Caroline du Nord — une région particulièrement propice à ce type de témoignages — avec les données sismo-acoustiques du réseau EarthScope Transportable Array. L’équipe n’a trouvé aucun événement coïncidant avec un tremblement de terre, ce qui constitue un indice que l’activité sismique n’en est probablement pas la cause. Le chercheur Eli Bird, associé à cette étude, a résumé la conclusion provisoire de l’équipe en indiquant qu’il s’agissait selon eux davantage d’un phénomène atmosphérique que d’une origine souterraine. Cette étude illustre bien la difficulté centrale du dossier Seneca Guns : les instruments scientifiques modernes, aussi sensibles soient-ils, peinent à capter un phénomène qui semble se produire à la limite de leurs seuils de détection, ou par un mécanisme qui échappe encore aux modèles existants.
Un mystère qui résiste à la clôture
Ce qui rend les Seneca Guns particulièrement fascinants pour quiconque s’intéresse aux mystères non résolus, ce n’est pas tant l’absence d’explication — la science en propose plusieurs, toutes plausibles — que l’impossibilité d’en choisir une seule qui rende compte de la totalité des cas, sur une aussi longue période et une aussi vaste étendue géographique. Du campement de Lewis et Clark en 1805 aux témoignages contemporains enregistrés sur les côtes de Caroline du Nord, en passant par les récits du XIXe siècle sur les rives du lac Seneca, le phénomène garde une remarquable constance : un bruit de canon, sans canon. Peut-être est-ce précisément cette pluralité de causes possibles, jamais confirmées expérimentalement une à une, qui a permis à la légende de perdurer aussi longtemps que le bruit lui-même.
