Le 14 septembre 1957, dans les pages d’O Globo, quotidien de Rio de Janeiro, un chroniqueur mondain publie une lettre qu’il vient de recevoir. Son auteur affirme avoir vu un disque volant exploser au-dessus d’une plage de l’État de São Paulo. Il joint à son courrier quelques éclats d’un métal grisâtre, légers « comme du papier ». Personne ne sait qui a écrit cette lettre. La signature est illisible. Aucun témoin de la scène n’a jamais pu être identifié.
Pourtant, les fragments de cette lettre ont voyagé dans des laboratoires du Brésil, des États-Unis, de France et du Canada. Ils ont été étudiés par le laboratoire d’Oak Ridge, par Dow Chemical, par le comité Condon, par un métallurgiste du MIT, par un physicien de Stanford, et, plus de soixante ans après les faits, par des spectromètres de masse à haute résolution. Ils sont devenus l’un des très rares dossiers de l’ufologie où une pièce matérielle existe réellement, et où on peut la mesurer. Avec un résultat qui, soixante-neuf ans plus tard, reste à la fois moins spectaculaire que sa légende et plus étrange que ses détracteurs ne le prétendent.
La lettre du « lecteur assidu »
L’auteur de la lettre s’adresse à Ibrahim Sued, la plume mondaine d’O Globo, qui n’avait jamais écrit sur les soucoupes volantes. Il se présente comme un lecteur fidèle de sa chronique qui, jusque-là, ne croyait pas aux disques volants, et qui vient de changer d’avis. Il raconte qu’il pêchait avec plusieurs amis près de la ville d’Ubatuba, sur la côte de l’État de São Paulo, quand il a vu un disque approcher la plage à une vitesse incroyable, sembler sur le point de s’abattre sur l’eau, puis remonter brusquement. L’objet aurait alors explosé en flammes, se dispersant en milliers de fragments.
« Ils ressemblaient à des feux d’artifice, malgré l’heure : midi. »
La plupart des débris seraient tombés dans la mer, mais un certain nombre de petits morceaux auraient atterri près de la plage, et le groupe en aurait ramassé une bonne quantité. Le correspondant joint un échantillon et dit ne pas savoir à qui confier une analyse. Il précise avoir adressé son courrier en double, au journal et au domicile du chroniqueur.
Cette dernière précision a son importance. Le professeur Pierre Kaufmann, de l’Institut presbytérien Mackenzie de São Paulo, qui a relu le texte en portugais, a fait remarquer que son auteur n’avait rien d’un pêcheur du cru : la lettre est écrite dans un portugais soigné, par quelqu’un qui lit une chronique mondaine de Rio et connaît l’adresse personnelle de Sued. Il s’agit donc, selon lui, d’un vacancier cultivé plutôt que d’un habitant d’Ubatuba. Le « pêcheur local » des retellings ultérieurs est une légende.
Autre détail qui se perd souvent : la lettre ne donne ni date précise ni nom de plage. Elle dit seulement que l’événement a eu lieu « quelques jours » plus tôt, près de la ville. La mention de la plage des Toninhas, très répandue aujourd’hui, ne vient pas du texte original. La date du 14 septembre 1957 est, elle, celle de la parution de la chronique, et non celle de l’événement supposé.
Un médecin, une association américaine et un chroniqueur
La lettre est lue le jour même par le Dr Olavo Fontes, médecin à Rio, chef de la section de gastro-entérologie de la faculté nationale de médecine, mort en 1968 à 44 ans. Il est aussi le représentant brésilien de l’Aerial Phenomena Research Organization (APRO), association américaine fondée par Coral et Jim Lorenzen à Tucson. Fontes téléphone à Sued, se rend à son appartement le jour même et obtient de lui les échantillons.
Il les décrit comme trois petits morceaux d’une substance grise et terne, aux surfaces irrégulières et fortement oxydées, couvertes par endroits d’une poudre blanchâtre. Le chroniqueur pensait d’abord à du plomb, mais l’objet était trop léger pour cela. C’est de cette scène que découlera toute l’affaire. Sturrock fera plus tard remarquer que Fontes n’a pas récupéré les lettres elles-mêmes, ni l’envoi en double adressé au journal avec d’éventuels échantillons supplémentaires, ce qu’il qualifie d’oubli regrettable : plus personne ne peut vérifier si les échantillons venaient d’Ubatuba, ni s’ils étaient liés à un événement aérien, ni même si celui-ci a eu lieu en 1957.

Rio, septembre-novembre 1957 : « absolument pur »
Fontes porte d’abord les échantillons au Laboratoire de production minérale, service du ministère brésilien de l’Agriculture, où le chimiste en chef, le Dr Feigl, les fait examiner. Un assistant, le Dr David Goldscheim, confirme qu’il s’agit bien d’un métal. L’échantillon n° 1 est découpé en plusieurs morceaux. L’un d’eux passe entre les mains d’une technicienne chimiste, Luisa Maria A. Barbosa, qui l’analyse au moyen d’un spectrographe Hilger. Son rapport, daté du 24 septembre 1957, indique du magnésium de haute pureté et l’absence de tout autre élément métallique. Un second analyste, Elson Teixeira, refait l’analyse à la demande de Fontes et conclut dans le même sens. Une diffraction de rayons X, réalisée par le professeur Elysiário Távora Filho, confirme la structure du magnésium.
C’est de là que vient la phrase répétée pendant des décennies : le métal d’Ubatuba serait du magnésium à 99,99 % ou même « absolument pur », une pureté impossible à atteindre sur Terre avec les moyens de l’époque. Fontes en tire une conclusion dans son rapport de novembre 1957 à l’APRO, qu’il publiera ensuite dans un chapitre du livre de Coral Lorenzen en 1962 : les fragments sont très probablement d’origine extraterrestre.
Ce que disaient réellement les rapports
Les choses sont plus nuancées si l’on relit les rapports eux-mêmes, comme l’a fait le physicien Peter Sturrock, de l’Université Stanford, dans une étude de 2001. Teixeira n’écrit pas que le métal est pur dans l’absolu : il le compare à un sel de magnésium « chimiquement pur » de son laboratoire et constate que les raies spectrales sont identiques. Autrement dit, il affirme que l’échantillon est aussi pur que ce témoin, ce qui n’est pas la même chose que 100 %. Sturrock relève aussi que le spectrographe aurait dû détecter du calcium à 0,1 %, l’impureté attendue d’un magnésium commercial, et qu’il n’a pas non plus enregistré les contaminants habituels des électrodes de carbone. Il évoque, sans trancher, la possibilité d’un dysfonctionnement de l’appareil ou d’une analyse défaillante.
Un autre détail fait tiquer : la densité mesurée au Brésil sur l’échantillon n° 1 est, selon le métallurgiste Walter Walker, de 1,866, alors que celle d’un magnésium normal est d’environ 1,74. Cet écart paraît élevé pour un métal très pur.
Surtout, l’échantillon n° 1 a été consommé dans ces essais destructifs. Comme le rappelle Sturrock, aucun des fragments qui se retrouveront ensuite aux États-Unis n’a jamais été prouvé d’une pureté absolue. L’affirmation d’ultra-pureté repose donc sur un échantillon qui n’existe plus et sur deux analyses réalisées avec un même appareil.
Fontes a aussi confié des morceaux à l’armée et à la marine brésiliennes. Un fragment de l’échantillon n° 1 a été remis au major Roberto Caminha, de l’armée de terre, pour analyse à l’Institut militaire de technologie, un autre au commandant J. G. Brandão, de la marine. Aucun résultat n’est jamais revenu à Fontes, et les pièces non plus.
Les laboratoires américains : Oak Ridge, Dow, l’Air Force
Fin 1957, les échantillons restants sont remis à l’APRO. Selon le récit de Coral Lorenzen, une première analyse spectrographique confiée à un laboratoire de l’US Air Force tourne court : l’opérateur dit avoir brûlé accidentellement la totalité de l’échantillon sans obtenir de cliché, et réclame un nouvel échantillon. L’APRO refuse.
En septembre 1958, un physicien membre de l’APRO fait réaliser des analyses au laboratoire national d’Oak Ridge, par un chimiste, un spécialiste de spectrographie et un métallurgiste. Le magnésium y est mesuré à 99,8 % de pureté, avec du fer, du silicium et de l’aluminium entre 100 et 1 000 ppm, et un peu de calcium et de cuivre. Les experts relèvent des fissures dans le réseau cristallin, signe d’une oxydation à haute température, ce qui paraît cohérent avec l’histoire racontée. Ils écartent la piste d’un artifice pyrotechnique et celle d’un avion ou d’un missile consumé dans l’atmosphère, mais pensent que le métal pourrait être d’origine humaine, et que l’échantillon mérite des études complémentaires. Le physicien à l’origine de la demande écrit qu’à sa connaissance, aucun alliage commercial de magnésium n’a une composition semblable, et que ce métal n’a aucun usage mécanique ou électrique concevable.
En décembre 1961, Dow Chemical, grand producteur américain de magnésium, analyse un fragment. Son directeur de recherche, le Dr R. S. Busk, communique 99,98 % de pureté, avec du calcium à 100 ppm et du strontium et du baryum à 30 ppm chacun. Il s’agit, notent plusieurs auteurs, d’impuretés surprenantes. Un métallurgiste de l’Université d’Arizona, Walter Walker, et son collègue Robert Johnson publient en 1970 (dans un rapport qui ne paraîtra qu’en 1992) une étude métallographique qui confirme des signes d’oxydation à haute température. Ils se sont trompés d’un facteur 100 en lisant le tableau de Dow, ce que Sturrock a corrigé par la suite.
Le comité Condon : un rapport et une erreur de calcul
En 1967, les Lorenzen confient un échantillon au comité Condon, projet de l’Université du Colorado financé par l’US Air Force pour évaluer scientifiquement les ovnis. L’affaire est confiée au chimiste Roy Craig, qui rencontre Busk chez Dow. On lui explique que Dow fabrique depuis environ vingt-cinq ans, sur commande, de petits lots de magnésium très pur par triple sublimation, et on lui remet un échantillon témoin. En février 1968, il fait analyser les deux métaux au laboratoire de l’Alcohol and Tobacco Tax Division, à Washington, par activation neutronique.
Résultat pour le fragment brésilien : 99,9 % de magnésium, avec du strontium (environ 500 ppm), du baryum (environ 160 ppm), du zinc (environ 500 ppm), du manganèse, du chrome et un peu de cuivre. Dans le rapport final, Condon écrit que le métal est bien moins pur que le magnésium commercial fabriqué par Dow en 1957 et qu’il n’y a donc aucune raison rationnelle de lui prêter une origine extraterrestre. Sturrock fera remarquer que le témoin de comparaison n’était pas du métal courant, mais du magnésium triplement sublimé, ce qui rend la comparaison trompeuse. Craig note de son côté que la présence de strontium est particulièrement intéressante, car aucun procédé de production habituel n’en laisse comme impureté et le Dr Busk ne connaissait personne qui en ajoutât volontairement au magnésium.
Une autre erreur est restée cachée pendant quarante ans. Le laboratoire a mesuré la proportion d’un isotope, le magnésium 26, et trouvé 14,3 % (avec une incertitude de 0,7 %), alors que la valeur terrestre est de 11,01 %. Le rapport du laboratoire parlait d’un « accord raisonnable » avec la littérature, ce qui est faux, et Craig a simplement omis le chiffre dans le rapport Condon. C’est le chercheur Michael Swords qui l’a découvert en 2008 en consultant les archives de Craig à Texas A&M. En 2018, Brad Sparks a de plus relevé que le calcul utilisait la masse d’un mauvais échantillon : avec la bonne, la valeur aurait été de 23,1 %. Les auteurs d’une étude de 2022 en concluent que cette première mesure isotopique était, dans tous les cas, un échec. Elle ne prouve pas que le métal est extraterrestre. Elle ne prouve pas non plus qu’il ne l’est pas.
L’énigme du strontium
Si l’on met de côté la légende de la pureté absolue, il reste une question que personne n’a jamais résolue : d’où vient ce magnésium dont les impuretés dominantes sont le calcium, le strontium et le baryum ? Ces trois éléments appartiennent à la même colonne du tableau périodique que le magnésium. Les analyses de Sturrock en 1997 au laboratoire Elemental Research de Vancouver, par ablation laser couplée à la spectrométrie de masse, ont trouvé du calcium entre 3 000 et 5 000 ppm, du strontium entre 600 et 900 ppm et du baryum autour de 300 ppm. Le métal n’est donc pas aussi pur que le magnésium disponible dans les années 1950, comme le reconnaît Sturrock. Mais les spécialistes de Dow, Donald Beaman et Laurence Solaski, ainsi que S. Lawrence Couling du Battelle Memorial Institute, se sont dits surpris par le strontium, qu’il aurait fallu ajouter volontairement, ce que ne fait aucun procédé courant.
Plusieurs pistes ont été explorées.
Celle du métal de soudure, d’abord. En 1978-1979, le métallurgiste Robert Ogilvie, du MIT, examine un fragment pour le journaliste Harold Lebelson (article dans le magazine Omni). Il y trouve une composition compatible avec du matériau de soudure de magnésium et une structure d’oxyde qui n’a pu se former que par un chauffage proche du point de fusion, en présence d’air. Il évoque l’hypothèse d’un morceau de soudure d’un avion explosé ou d’un satellite en rentrée. Sturrock, qui a rencontré Ogilvie en 1982, précise que ce dernier avait en réalité détecté des impuretés (calcium, strontium, fer, zinc), contrairement à ce que laissait entendre l’article. Le fragment analysé à l’époque par Ogilvie a ensuite disparu : en 1984, un visiteur se disant de l’usine IBM de Fishkill est venu le récupérer, sans montrer de pièce d’identité ni signer de reçu, alors que Lebelson affirmait n’avoir mandaté personne.
Celle d’un lot expérimental, ensuite. Dow avait produit des lots expérimentaux de magnésium au strontium, mais rien ne prouve qu’aucun d’eux ait eu exactement les mêmes impuretés que le métal brésilien.
Celle d’un « Spoutnik zéro », enfin. Ogilvie avait remarqué que l’événement se situait un mois avant le lancement de Spoutnik 1, le 4 octobre 1957, et avait imaginé une tentative soviétique ratée qui se serait écrasée près d’Ubatuba. Sturrock a interrogé un chercheur russe, qui a jugé l’idée peu plausible : le premier Spoutnik était en alliage d’aluminium, et un tel échec n’a jamais été signalé. Il a ensuite comparé la composition de magnésium russe des années 1950 à celle des échantillons : le métal de Solikamsk ne contient ni strontium ni baryum, et l’alliage d’un MiG de l’époque est un alliage magnésium-aluminium très différent.
Isotopes : ce que disent les rapports de masse
La vraie question scientifique est celle des isotopes. Un magnésium d’origine extraterrestre, comme celui d’une météorite ou d’un autre système stellaire, pourrait montrer des proportions de magnésium 24, 25 et 26 différentes de celles de la Terre. L’épisode est bien documenté.
En 1976, au California Institute of Technology, Typhoon Lee et D. A. Papanastassiou concluent que la composition isotopique ne diffère pas de celle du magnésium terrestre normal, à 0,04 % près, aux effets près d’un fractionnement dû à un chauffage. En 1986, à l’Université Pierre-et-Marie-Curie à Paris, J. C. Lorin et A. Havette trouvent un écart de moins de 0,2 % par rapport à la composition terrestre, avec du calcium à 8 500 ppm et du strontium à 700 ppm. En 1997, l’analyse par spectrométrie de masse d’ions secondaires, puis par ablation laser, place l’échantillon sur la courbe attendue pour un fractionnement de magnésium chauffé, la même que celle d’échantillons Dow de référence. Sturrock en conclut que la composition isotopique est compatible avec une origine terrestre.
En 2017 et 2018, une équipe composée de Robert Powell, Michael Swords, Mark Rodeghier et Phyllis Budinger fait analyser un petit morceau issu de la collection de Sturrock par deux laboratoires commerciaux, l’un à Austin (Texas) et l’autre à Cleveland (Ohio), avec des spectromètres de masse à haute résolution. Les résultats publiés en 2022 dans le Journal of Scientific Exploration sont les suivants : le métal contient 99,88 % de magnésium, avec des traces de strontium, de baryum, de zinc et de cuivre. Les rapports isotopiques du magnésium restent dans les limites terrestres, la mesure de Cleveland, qui est assortie d’un intervalle de confiance, étant la plus fiable. En revanche, les mesures sur les isotopes des éléments en traces, dont le strontium, ne sont pas cohérentes entre les deux laboratoires, et les auteurs jugent qu’aucune conclusion ne peut en être tirée. Ils notent aussi que plusieurs laboratoires universitaires ont refusé l’analyse dès qu’ils ont appris la provenance de l’échantillon.
Le verdict de Sturrock, publié en 2001, tient en peu de mots :
« Il n’existe aucune preuve d’une origine extraterrestre de ces échantillons. »
Il précise dans la foulée que leur origine reste un mystère, et que certaines impuretés de surface (titane, chrome, fer, cobalt, sélénium, strontium, yttrium, niobium, palladium, baryum) pourraient évoquer un dispositif technologique plutôt qu’une contamination par le sable ou l’eau de mer.
L’enquête de terrain : trois événements aériens, aucun témoin
Reste la question des faits. En 2004, Pierre Kaufmann et Peter Sturrock publient dans le Journal of Scientific Exploration les résultats d’enquêtes menées dans la région d’Ubatuba. Ils ont trouvé la trace de trois événements aériens possiblement liés. Un avion s’est bien écrasé dans la zone en avril 1957. Une météorite, ou un objet qui y ressemblait, serait tombée ou aurait explosé au début des années 1930, et un morceau de matière étrange et légère aurait été pris dans un filet de pêche à peu près à cette époque. Enfin, des indices plus faibles, provenant surtout d’un seul témoin, évoquent la désintégration d’un très grand objet avec une explosion silencieuse près d’Ubatuba vers 1957. Les auteurs mentionnent aussi des indices que des échantillons de métal ont été apportés, vers 1957, à un centre de recherche de l’armée de l’air proche de São Paulo, où on y aurait reconnu du magnésium.
Aucune de ces pistes ne permet d’identifier l’auteur de la lettre. En 1985, à la demande de Sturrock, Sued a publié un appel à témoins dans sa chronique : aucune réponse n’est venue. Quant au rédacteur du courrier, rien n’écarte l’hypothèse que la lettre et le métal aient fait partie d’une mystification bien montée, ce que Kaufmann envisage lui-même parmi plusieurs scénarios.
Services secrets, lieutenant et valise enchaînée : les récits non vérifiés
L’affaire s’est enrichie de récits dont aucun n’est corroboré. Dans son livre de 1962, Coral Lorenzen écrit qu’en 1958, deux membres d’un service de renseignement brésilien ont rendu visite à Fontes, d’abord avec des menaces à peine voilées, puis en faisant appel à sa « bonne volonté », pour qu’il leur remette ses notes et le métal. Fontes aurait refusé. Ce témoignage vient de l’APRO, de seconde main, sans autre source.
Dans les années 1980, Ogilvie a aussi rapporté que Beaman lui aurait raconté qu’à la fin des années 1950, un lieutenant de l’US Air Force était venu faire analyser un échantillon d’Ubatuba chez Dow, avec une valise enchaînée au poignet pour emporter tous les résultats. Interrogé par Sturrock, Beaman a affirmé que cela n’était jamais arrivé. On retrouve là un schéma classique : la rumeur de la valise est séduisante, mais sa source l’a démentie.
2021-2026 : Garry Nolan et le retour d’Ubatuba
L’affaire a connu un nouveau souffle avec Garry Nolan, professeur de pathologie à Stanford, qui analyse depuis quelques années des matériaux liés à des phénomènes aériens non identifiés. En décembre 2021, dans un entretien accordé à Vice, il explique avoir fait étudier des morceaux d’Ubatuba au nanoSIMS, un spectromètre de masse d’ions secondaires, et que l’un d’eux présentait des rapports isotopiques du magnésium « extraordinairement altérés », alors qu’un autre morceau, passé dans le même instrument au même moment, donnait des valeurs normales.
En janvier 2026, dans un entretien avec Mayim Bialik, il aurait de plus affirmé, d’après les résumés qui en circulent, que certain matériau lié à Ubatuba, que l’on croyait être du magnésium, s’avérait être du silicium d’une pureté d’environ 99,99 %, identifié par tomographie par sonde atomique, avec des rapports isotopiques anormaux. Aucun article évalué par les pairs ni aucune donnée publique permettant de vérifier ces affirmations n’a pu être trouvé : elles reposent sur des entretiens et sur des résumés de seconde main. Elles posent aussi un problème de provenance. L’histoire des fragments est tellement chaotique (pièces prêtées, perdues, redistribuées, sans traçabilité) qu’on ignore à quel fragment d’origine se rapporte une analyse donnée, et l’on ne peut exclure qu’un échantillon qui se révèle ne pas être du magnésium soit un tout autre matériau. À titre de comparaison, la publication de 2022 a trouvé des rapports isotopiques du magnésium dans les limites terrestres.
Les hypothèses en présence
Un débris d’engin extraterrestre. C’est la thèse de Fontes et de plusieurs ufologues, dont James Harder, chercheur lié à l’APRO. Elle s’appuie sur une pureté qui n’est pas établie, et sur des impuretés inhabituelles que personne n’a su expliquer. Aucune des analyses isotopiques indépendantes n’est venue la soutenir.
Un débris technologique terrestre. Un morceau de pièce de soudure, un lot expérimental de magnésium, un fragment d’avion, de fusée ou de satellite. C’est l’hypothèse la plus économe. Elle explique la composition (magnésium avec calcium, strontium et baryum), l’oxydation à haute température et les isotopes normaux. Elle n’explique pas pourquoi ce métal est arrivé dans une enveloppe à un chroniqueur mondain, ni pourquoi les experts de Dow ne connaissaient aucun procédé qui lui ressemble.
Une mystification. Un métal bizarre, envoyé avec une histoire de disque volant par quelqu’un qui avait accès à des matériaux de laboratoire. Elle n’est pas démontrée, mais le dossier ne la contredit pas : tout repose sur une lettre anonyme que personne n’a pu authentifier.
Un événement sans lien. Les travaux de Kaufmann montrent que des événements aériens ont bien eu lieu dans la région, d’un avion tombé en avril 1957 à d’autres épisodes plus anciens ou plus flous. Ils n’établissent aucun lien avec les fragments.
Bilan : ce qui est établi, ce qui reste ouvert
Ce qui est établi. Un chroniqueur de Rio a bien publié, le 14 septembre 1957, une lettre accompagnée de fragments de métal. Ces fragments sont du magnésium, à environ 99,8-99,9 % de pureté selon les analyses documentées, avec du calcium, du strontium et du baryum comme principales impuretés. Les mesures isotopiques fiables du magnésium sont compatibles avec les valeurs terrestres. Le chiffre de 99,99 % ou de pureté « absolue » ne repose que sur l’échantillon n° 1, consommé à Rio en 1957, avec des spectrographes dont l’analyse a ensuite été critiquée.
Ce qui est débattu. L’origine du métal et la raison de sa composition, en particulier le strontium. La valeur des analyses faites avec des instruments anciens. Ce que valent, pour des morceaux sans traçabilité, des analyses récentes dont les résultats divergent d’un laboratoire à l’autre.
Ce qui est spéculatif. L’existence même d’un disque volant explosé au-dessus d’Ubatuba : aucun témoin n’a été retrouvé, et ni la date, ni le lieu, ni même l’événement n’ont pu être établis. Tout ce qui touche à l’implication de services de renseignement ou d’une valise enchaînée relève de la rumeur.
Un dossier à relire avec les bons chiffres
Ubatuba reste un cas d’école. C’est l’un des rares dossiers d’ufologie où les objets existent, ont été analysés par une douzaine de laboratoires pendant plus de soixante ans, et dont les résultats sont publiés. Ces résultats ne disent pas ce que la légende leur fait dire : le « magnésium pur » n’est pas prouvé, et les isotopes ne sortent pas de la norme terrestre. Ils ne disent pas non plus que l’affaire est close : un métal avec du strontium, que des spécialistes ne savaient pas rattacher à une production courante, arrivé par la poste en 1957, n’a toujours pas de provenance connue.
Plus que le métal, c’est le silence autour de la lettre qui est frappant. Un correspondant cultivé, au courant des adresses de la bonne société de Rio, a envoyé un morceau de métal à un journaliste et n’a plus jamais donné signe de vie. Tant qu’il ne sera pas identifié, le dossier d’Ubatuba restera une affaire de laboratoire sans témoin, et un débat que même des analyses de plus en plus fines ne suffiront pas à trancher.
Sources consultées
Ibrahim Sued, « Um fragmento de disco-voador! », O Globo, Rio de Janeiro, 14 septembre 1957 (texte reproduit et traduit dans l’article de Sturrock, 2001).
Olavo T. Fontes, « Physical Evidence: A Report on the Investigation of Magnesium Samples from a UFO Explosion over the Sea in the Ubatuba Region of Brazil », dans Coral Lorenzen, The Great Flying Saucer Hoax, William-Frederick Press, 1962.
Peter A. Sturrock, « Composition Analysis of the Brazil Magnesium », Journal of Scientific Exploration, vol. 15, n° 1, 2001, pp. 69-89.
Pierre Kaufmann et Peter A. Sturrock, « On Events Possibly Related to the Brazil Magnesium », Journal of Scientific Exploration, vol. 18, n° 2, 2004, pp. 283-291.
Robert M. Powell, Michael D. Swords, Mark Rodeghier et Phyllis Budinger, « Isotope Ratios and Chemical Analysis of the 1957 Brazilian Ubatuba Fragment », Journal of Scientific Exploration, vol. 36, n° 1, 2022, pp. 39-48.
Edward U. Condon et Daniel S. Gillmor (dir.), Scientific Study of Unidentified Flying Objects, Bantam Books, 1969 (rapport du comité Condon, section consacrée au magnésium brésilien, analyse de Roy Craig).
Roy Craig, UFOs: An Insider’s View of the Official Quest for Evidence, University of North Texas Press, 1995.
Walter W. Walker, « Ubatuba (Brazil) Incident », NICAP, et Walker et Johnson, études métallurgiques parues dans le Journal of UFO Studies, 1992.
Paul Hill, Unconventional Flying Objects, 1995 (chapitre sur le magnésium d’Ubatuba et le rapport isotopique).
Harold Lebelson, article sur les analyses de Robert Ogilvie, Omni, novembre 1979 (rapporté par Sturrock).
Project 1947, catalogue préliminaire d’analyses de fragments supposés d’ovnis, notice Ubatuba, et dossier Fontes (Sign Historical Group).
Ufoevidence.org, fiche « The Ubatuba, Brazil Fragments » (synthèse reprenant l’article de Billy Booth).
Vice, « Stanford Professor Garry Nolan Is Analyzing Anomalous Materials From UFO Crashes », décembre 2021.
Entretien de Garry Nolan avec Mayim Bialik (Breakdown), 27 janvier 2026, d’après des résumés de seconde main (UFO News, UAPedia) ; l’enregistrement original n’a pas pu être consulté.
Band Vale, « Mistérios no céu : Vale do Paraíba reúne décadas de relatos sobre OVNIs », 24 juin 2026.
