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IM1 : le météore « interstellaire » de 2014 et les billes mystérieuses du Pacifique

Par hollowsoul · 18 octobre 2026

Dans la nuit du 8 au 9 janvier 2014, à 1 h 05 du matin, heure locale, une boule de feu d’environ un demi-mètre se désintègre à plus de dix-huit kilomètres d’altitude, au-dessus de la mer de Bismarck, au nord de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Personne au sol ne la voit. Aucun journal n’en parle. Sa seule trace est une ligne de chiffres dans un catalogue public de la NASA, alimentée par des capteurs de satellites militaires américains.

Près de dix ans plus tard, en juin 2023, un navire à coque d’aluminium traîne un traîneau magnétique à 1,7 kilomètre de profondeur, à quelque 85 kilomètres de l’île de Manus. À son bord, un professeur de Harvard, Avi Loeb, est convaincu de chercher les restes du premier objet interstellaire jamais retrouvé sur Terre. Quelques semaines plus tard, il annonce avoir remonté des centaines de minuscules billes de métal, dont certaines auraient une composition « jamais vue » dans le Système solaire.

Depuis, l’affaire IM1 (pour Interstellar Meteor 1) est l’une des polémiques les plus vives de l’astronomie contemporaine. Elle oppose deux lectures irréconciliables des mêmes données : celle d’une découverte historique, et celle d’une chaîne d’hypothèses dont chaque maillon est fragile. Cet article reprend le dossier de bout en bout : l’événement, le calcul qui l’a rendu célèbre, l’expédition, les analyses chimiques, les objections et l’état actuel du débat.

Une boule de feu que personne n’a vue

L’événement du 8 janvier 2014 (17 h 05 min 34 s en temps universel) est enregistré par des capteurs du gouvernement américain qui détectent, depuis l’espace, les flashs lumineux des météores de forte énergie. Ces détections alimentent une base de données publique du Center for Near Earth Object Studies (CNEOS), au Jet Propulsion Laboratory de la NASA. Chaque entrée indique une date, une position approximative, une altitude, une énergie et, pour certains événements, un vecteur vitesse. Les incertitudes, elles, ne sont pas publiées.

Pour l’événement qui nous occupe, désigné CNEOS 2014-01-08, le catalogue indique une énergie modeste, d’environ 0,11 kilotonne d’équivalent TNT, soit de l’ordre de cent dix tonnes. La lumière culmine à 18,7 kilomètres d’altitude, avec trois sursauts séparés d’un dixième de seconde chacun, ce qui évoque une fragmentation en trois temps. L’objet arrive avec un angle d’environ 31 degrés sur l’horizontale et, surtout, à une vitesse reportée de 44,8 km/s par rapport à la Terre, soit environ 161 000 km/h. C’est très rapide. Corrigée du mouvement de la Terre autour du Soleil, cette vitesse placerait l’objet sur une trajectoire non liée au Soleil, c’est-à-dire hyperbolique, comme celle d’ʻOumuamua. Les auteurs de la découverte en ont estimé la taille à quelques dizaines de centimètres, autour d’un demi-mètre.

Le catalogue souffre toutefois d’un défaut connu des spécialistes : il n’a jamais été conçu pour de la dynamique orbitale de précision. Une étude de 2019 du Desert Fireball Network australien, qui a comparé des événements du CNEOS avec des mesures indépendantes, a montré que l’énergie estimée est fiable, mais que la position, l’altitude, la vitesse et la direction le sont beaucoup moins. Dans le cas d’IM1, le catalogue lui-même donne deux localisations différentes, séparées d’environ 55 kilomètres selon qu’on lit l’entrée du catalogue ou la notification initiale de détection. Ce détail est crucial pour la suite.

2019 : un étudiant, un catalogue et un chiffre

En 2019, un étudiant de premier cycle en astrophysique à Harvard, Amir Siraj, travaille avec Avi Loeb, alors directeur du département d’astronomie. Ensemble, ils passent au crible les entrées du catalogue du CNEOS à la recherche de météores dont la vitesse dépasse celle d’un objet lié au Système solaire. L’un d’eux ressort : celui du 8 janvier 2014. Leur article, d’abord diffusé en prépublication en avril 2019, fait l’hypothèse que cet objet était d’origine interstellaire. Il aurait ainsi précédé ʻOumuamua de près de quatre ans, ce qui en ferait le tout premier visiteur interstellaire détecté.

Leur raisonnement repose sur un calcul de probabilité. Les auteurs ont obtenu, par communication privée avec un chercheur du Laboratoire national de Los Alamos, une estimation selon laquelle l’incertitude (à un écart-type) sur chaque composante de la vitesse était meilleure que 10 %. Avec cette incertitude, la probabilité qu’un objet réellement lié au Soleil soit mesuré avec une telle vitesse tombe à environ 5,5 × 10-8. Rapportée aux quelque 200 météores du catalogue dont une vitesse est publiée, elle conduit à environ une chance sur cent mille qu’un tel cas soit une erreur de mesure. D’où le chiffre qui a fait le tour du monde : 99,999 % de confiance dans l’origine interstellaire.

L’article met ensuite plusieurs années à être publié, car les chercheurs attendent une validation officielle des incertitudes. Elle arrive en 2022. Une lettre datée du 1er mars 2022 et signée par le général John Shaw, commandant adjoint du Commandement spatial des États-Unis, est adressée à la direction scientifique de la NASA, puis rendue publique le 6 avril. Elle indique que le scientifique en chef des opérations spatiales, Joel Mozer, a examiné des données supplémentaires du Département de la Défense et jugé l’estimation de vitesse transmise à la NASA suffisamment précise pour indiquer une trajectoire interstellaire. Les titres de presse parlent alors de « confirmation » par l’armée américaine. L’article de Siraj et Loeb paraît dans The Astrophysical Journal la même année.

Cette lettre est devenue un point d’appui majeur de toute l’affaire, et un point de friction. Elle ne contient ni valeur d’incertitude ni niveau de confiance chiffré. Les critiques soulignent que le chiffre de 99,999 % est celui des auteurs, pas celui du Commandement spatial. Les défenseurs de la découverte répondent que l’armée a eu accès aux données classifiées et qu’elle a validé la conclusion. Les deux affirmations sont exactes, et elles ne disent pas la même chose.

Un caillou trop solide ?

À partir de la courbe de lumière publiée, Siraj et Loeb ont estimé la pression à laquelle l’objet s’est fragmenté. Selon leur calcul, elle atteindrait 113 à 194 mégapascals lors du sursaut final, à 18,7 kilomètres d’altitude. C’est plus de vingt fois la résistance d’une météorite pierreuse typique, et environ deux fois celle d’une météorite de fer. Parmi les quelque 270 événements du catalogue dont la vitesse est connue, IM1 serait l’objet le plus résistant, devant les fers eux-mêmes, qui ne représentent qu’environ 5 % des météorites. Les auteurs en ont fait un second argument pour dire que l’objet n’était pas ordinaire, et ont signalé un deuxième candidat interstellaire, baptisé IM2, daté du 9 mars 2017.

Loeb est allé plus loin dans ses déclarations publiques. Il a évoqué la possibilité que l’excès de vitesse de l’objet ait pu bénéficier d’une propulsion et que sa résistance inhabituelle évoque un objet technologique, à la manière d’une sonde qui se consumerait dans l’atmosphère d’une exoplanète. Il a toutefois précisé que l’hypothèse naturelle, celle d’un météore interstellaire, restait l’hypothèse principale. Cette ambiguïté, entretenue à chaque prise de parole, a beaucoup pesé sur la réception de l’affaire.

Le raisonnement sur la résistance souffre d’une faiblesse logique : la pression dynamique subie par un objet qui pénètre l’atmosphère dépend du carré de sa vitesse. Si la vitesse a été surestimée, la résistance l’est aussi. Les deux arguments, vitesse et solidité, ne sont donc pas indépendants. Ils reposent sur la même mesure.

Le vrai nœud : la fiabilité de la vitesse

Tout le dossier tient à une question : la vitesse de 44,8 km/s est-elle exacte à quelques kilomètres par seconde près ? Pour être liée au Système solaire, la trajectoire devrait correspondre à une vitesse inférieure d’environ 24 km/s à celle mesurée. Autrement dit, il faudrait que l’erreur de mesure soit très importante.

En 2023, Peter Brown (Université Western, au Canada) et Jiří Borovička (Institut d’astronomie de l’Académie tchèque des sciences) ont publié une analyse examinant précisément ce point. Ils concluent que la vitesse exceptionnelle est très probablement due à une erreur de mesure, en comparant le comportement des données du CNEOS pour des événements bien calibrés par d’autres moyens. Leur argument central est que les erreurs grandissent avec la vitesse : pour les météores les plus rapides, elles dépassent 8 km/s à un écart-type.

Steve Desch (Arizona State University) et Alan Jackson (Towson University) en tirent un calcul simple : avec une incertitude de 8 km/s, l’écart de 24,5 km/s correspond à environ trois sigmas, pas à plus de cinq. Un résultat à trois sigmas se produit par hasard environ une fois sur mille, et le catalogue contient environ un millier de météores. Selon eux, IM1 serait tout simplement celui-là, le cas statistiquement attendu. Certains auteurs, rapporte la presse spécialisée, estiment même la probabilité d’une origine interstellaire inférieure à une chance sur deux.

Une analyse indépendante de l’astrophysicien Héctor Socas-Navarro, citée par Loeb sur son blog, aboutit à une position intermédiaire. En s’appuyant sur 18 événements du catalogue dont la vitesse a pu être vérifiée par ailleurs, elle estime à 94,3 % la probabilité qu’IM1 soit interstellaire, ce qui est loin de 99,999 %, mais aussi loin de zéro, et inférieur au seuil de 99,7 % généralement exigé pour revendiquer une découverte. Chacun des deux camps y a trouvé de quoi s’appuyer.

Juin 2023 : le Silver Star et son traîneau magnétique

Loeb, qui a lancé en 2021 le Projet Galileo, un programme de Harvard consacré à la recherche d’objets d’origine possiblement extraterrestre, décide d’aller chercher les restes d’IM1. L’expédition, financée par une subvention de 1,5 million de dollars de l’entrepreneur Charles Hoskinson, se déroule du 14 au 28 juin 2023 à bord d’un navire nommé le Silver Star. Le principe est simple : traîner un traîneau muni d’aimants au fond de l’eau le long de la trajectoire supposée de la boule de feu, ainsi que dans des zones de contrôle plus au nord et plus au sud, pour comparer ce que l’on y trouve.

Ce que l’on cherche ne ressemble pas à une météorite. À ces vitesses, un objet d’un demi-mètre est censé se vaporiser presque entièrement. Ce qui subsiste est une pluie de gouttelettes de roche fondue qui se solidifient en altitude puis retombent : des sphérules d’ablation, de l’ordre du dixième de millimètre à un millimètre. Ces billes sont courantes : on en trouve dans les sédiments marins du monde entier, issues des micrométéorites, de l’activité volcanique, de la combustion industrielle ou du charbon. Le défi n’est donc pas d’en trouver, mais de démontrer que certaines viennent bien de l’événement de 2014.

Le 3 juillet 2023, Loeb annonce le succès de l’expédition sur son blog. Il parle de plus de cinquante sphérules retrouvées « concentrées le long de la trajectoire attendue » de l’objet.

« We did it. »

Le décompte grimpe ensuite : plusieurs centaines, puis environ 850 sphérules au total. L’équipe affirme que la zone de recherche avait été affinée grâce à un sismomètre situé sur l’île de Manus. Dans un article publié en 2023, Siraj et Loeb ont proposé de ramener la zone d’impact, initialement de l’ordre de 120 km2 d’après les coordonnées du catalogue, à environ 16 km2, puis à une bande d’un kilomètre de large, en exploitant la signature du signal. Les surfaces effectivement échantillonnées sont, quant à elles, minuscules, de l’ordre de quelques centièmes à quelques dixièmes de kilomètre carré selon les documents.

Les « BeLaU » : des billes pas comme les autres

Le 29 août 2023, l’équipe de Loeb dépose en prépublication un article intitulé « Discovery of Spherules of Likely Extrasolar Composition ». Sur 47 sphérules passées à la spectrométrie de masse, cinq présentent un profil chimique que les auteurs jugent inédit. Elles sont très enrichies en béryllium, en lanthane et en uranium, jusqu’à environ mille fois la composition de référence des chondrites carbonées, d’où le surnom de « BeLaU ». Elles sont en revanche très appauvries en éléments sidérophiles réfractaires, comme le rhénium. Leurs isotopes du fer sont cohérents avec une perte par évaporation lors du passage dans l’atmosphère. Selon l’équipe, ce profil est absent des zones de contrôle et ne ressemble ni aux alliages manufacturés courants ni aux météorites connues du Système solaire.

Les auteurs en tirent une interprétation prudente dans la lettre, mais spectaculaire dans la presse : ces billes pourraient provenir d’un océan de magma très différencié d’une planète à noyau de fer située hors du Système solaire, « ou de sources plus exotiques ». Loeb et son collègue Morgan MacLeod ont ensuite proposé que de tels débris puissent naître de la désintégration par effet de marée de planètes rocheuses autour de naines rouges.

En septembre 2024, un article de classification chimique paraît dans la revue Chemical Geology, après évaluation par des pairs. Il décrit environ 850 sphérules. 78 % sont des sphérules « primitives », de composition proche des matériaux primordiaux du Système solaire. 22 % sont « différenciées », un type que les auteurs nomment D. Environ 10 % de l’ensemble présentent la signature BeLaU. Les auteurs écrivent que cette composition est d’origine inconnue, en précisant qu’elle ne correspond pas à des sphérules d’impact classiques. La formulation est plus mesurée que les titres de presse : un matériau inhabituel, dont l’origine n’est pas tranchée.

Les objections

1. Le météore n’est peut-être pas interstellaire

C’est le point examiné plus haut. Si la vitesse du catalogue est une erreur, IM1 est un météore ordinaire, et rien dans les sphérules ne peut plus être attribué à une origine interstellaire.

2. Même s’il l’était, il ne resterait presque rien

Dans une critique détaillée diffusée en novembre 2023, Desch et Jackson soutiennent qu’un objet entrant à cette vitesse serait vaporisé à plus de 99,8 %, et probablement à plus de 99,9999 %, ne laissant sur le fond de l’océan que des quantités insignifiantes. Ils notent aussi que les sphérules d’ablation sont toujours des gouttes uniques, issues d’une fusion complète, et que l’une des sphérules BeLaU est composée de trois billes soudées, ce qui ne se produit pas dans une ablation de ce type. Pour eux, cette bille au moins n’a pas pu naître de l’explosion d’IM1. Les chercheurs de Harvard, de leur côté, estiment à environ 500 kilogrammes la masse ablatée et convertie en sphérules par la boule de feu.

3. Le signal sismique est du bruit de camionnette

En mars 2024, une équipe emmenée par Benjamin Fernando (Johns Hopkins University) et comprenant Desch et Jackson ainsi que des spécialistes de l’Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires publie une réanalyse des signaux. Elle conclut que les deux signaux sismiques invoqués pour localiser la chute sont spurieux : celui de Manus présente une polarisation d’onde de surface et une rotation d’azimut très rapide, compatibles avec un véhicule circulant sur la route voisine, et l’autre est indiscernable du bruit de fond. L’infrasonore enregistré par trois stations internationales donnerait en revanche une position probable à environ 170 kilomètres de la zone explorée, avec une ellipse d’incertitude de plusieurs centaines de milliers de kilomètres carrés. Les auteurs ajoutent que des fragments partis de 18,7 kilomètres d’altitude, avec un angle de 31 degrés, ne parcourraient guère plus de 30 à 40 kilomètres. Leur conclusion est tranchée : les billes récupérées n’ont presque certainement aucun lien avec le météore, qu’il soit interstellaire ou non.

Loeb a rejeté ces conclusions dans des réponses publiées sur son blog et en prépublication, en relevant notamment que l’article n’avait pas encore été évalué par des pairs au moment de sa diffusion médiatique.

4. Ce sont des billes terrestres

Un autre faisceau d’objections consiste à dire que les sphérules sont banales. Un article de Pedro Gallardo, publié en 2023 dans les Research Notes of the AAS, a suggéré que les sphérules retrouvées pourraient être des cendres de charbon industrielles. Desch et Jackson ont ensuite proposé que les sphérules BeLaU soient des microtectites formées à partir de latérites terrestres, des sols tropicaux riches en fer et en aluminium. La région se trouve à proximité de la zone où sont retombées les tectites australasiennes. Loeb a répondu que son équipe avait mesuré des tectites australasiennes et comparé leur composition à celle des sphérules BeLaU, qu’elle ne correspondait pas, que la composition des latérites non plus, et que le motif BeLaU se distinguait clairement des cendres de charbon dans leurs analyses.

5. Une affaire de méthode

Enfin, une partie du débat porte sur la manière dont l’annonce a été faite. Les résultats ont d’abord été diffusés par blog, communiqué et prépublication, avant toute évaluation par les pairs. Selon Desch et Jackson, la prépublication et les communiqués sont parus le jour même de la sortie d’un livre de Loeb sur la recherche de vie extraterrestre. Interrogé par le New York Times, Desch a parlé, selon la presse qui rapporte ses propos, d’une véritable faillite du processus de revue par les pairs :

« Une vraie faillite du processus de revue par les pairs. »

Loeb réplique que les sceptiques n’avaient pas accès aux échantillons, que son équipe a ensuite publié une demi-douzaine d’articles évalués par des pairs sur le sujet, et qu’une prépublication est un usage courant en astrophysique.

Loeb persiste, et change de terrain

Depuis, Loeb n’a pas renoncé. Il avait annoncé en 2024 une seconde expédition, avec un robot téléguidé, pour tenter de retrouver des fragments plus gros. À notre connaissance, aucun fragment plus volumineux n’a été présenté publiquement. Il a aussi annoncé qu’un documentaire de Netflix et un livre consacrés à l’expédition sortiraient en 2026.

Surtout, il a déplacé une partie du débat vers les données elles-mêmes. En février 2026, avec son postdoctorant Richard Cloete, il publie une analyse visant à calibrer les incertitudes de vitesse du catalogue en comparant des événements pour lesquels on dispose d’autres mesures. Elle distingue deux régimes : un régime de forte discordance pour les événements antérieurs à 2018, un régime de faible discordance après. En ne retenant que la période récente, ils identifient deux nouveaux candidats météores interstellaires. En avril 2026, ils signalent un nouveau météore, baptisé « Polar-IM », détecté le 1er avril 2026 au-dessus de l’Atlantique Sud, à l’est de l’Argentine, avec une confiance statistique revendiquée supérieure à 99,9997 %. Loeb a de son côté jugé qu’un météore très rapide au-dessus de la Nouvelle-Zélande en janvier 2026 n’était pas interstellaire, ce qui montre qu’il n’accepte pas n’importe quel candidat. Ces résultats sont présentés sur son blog ; à notre connaissance, ils n’ont pas encore été confirmés de manière indépendante.

Cette calibration a une conséquence que l’on aurait tort d’ignorer. Elle place les données de 2014 dans le régime le moins fiable, celui-là même que les critiques d’IM1 jugent inapte à établir une origine interstellaire. Loeb en tire la conclusion inverse, en estimant que la méthode permet désormais de traiter les événements récents sur des bases solides.

Pourquoi cette affaire dépasse IM1

L’histoire d’IM1 ressemble à celle d’ʻOumuamua, puis de 3I/ATLAS : un objet rare, un chiffre spectaculaire, une prépublication, un emballement médiatique, une réfutation point par point, puis une relance. Elle a toutefois une particularité : les données d’origine sont en partie classifiées. Les incertitudes de vitesse du catalogue, élément qui conditionne tout le reste, ne sont pas accessibles au public. Chaque camp raisonne donc sur des estimations, et le seul document officiel disponible est une lettre de quelques lignes.

Elle illustre aussi une confusion fréquente. Un objet « interstellaire » est un objet d’origine extérieure au Système solaire. Ce n’est pas un objet « extraterrestre » au sens d’un artefact technologique. Les critiques de Loeb lui reprochent d’avoir laissé les deux notions se confondre dans l’esprit du public. Lui-même rappelle que l’hypothèse naturelle reste son hypothèse principale.

Enfin, elle pose une question de fond sur la manière de faire de la science dans un domaine où les occasions sont rares : comment explorer une hypothèse audacieuse sans en affirmer trop, trop vite ? Les spécialistes des météores, y compris ceux qui critiquent le plus durement Loeb, ne contestent pas l’intérêt de chercher des météores interstellaires. Ils contestent la solidité de ce cas précis.

Bilan : ce qui est établi, ce qui est débattu, ce qui est spéculatif

Ce qui est établi. Un météore a bien été détecté le 8 janvier 2014 au nord de l’île de Manus, avec une vitesse reportée exceptionnellement élevée dans le catalogue du CNEOS. Le Commandement spatial américain a écrit que cette estimation de vitesse était suffisamment précise pour indiquer une trajectoire interstellaire, sans publier d’incertitude. L’expédition de juin 2023 a bien remonté environ 850 sphérules, dont une fraction de composition inhabituelle, décrite dans une publication évaluée par des pairs. L’équipe de Harvard elle-même conclut que l’origine de cette composition est inconnue.

Ce qui est débattu. La véracité de la vitesse : selon l’estimation, la probabilité d’une origine interstellaire va de moins de 50 % à plus de 99,999 %. La validité des signaux sismiques utilisés pour localiser la chute, que l’équipe de Fernando juge spurieux. Le lien entre les sphérules et le météore. L’origine des sphérules BeLaU, entre débris d’une planète lointaine, matériau terrestre altéré ou contamination industrielle. Sur plusieurs de ces points, la critique est détaillée et argumentée, tandis que la réponse de Loeb se trouve surtout dans des billets de blog et des prépublications.

Ce qui est spéculatif. L’hypothèse d’un objet technologique, qui n’est soutenue par aucun élément positif : ni signal, ni structure, ni manœuvre. Elle repose sur l’idée que l’explication naturelle ne suffit pas, alors même que le premier maillon de la chaîne, l’origine interstellaire du météore, n’est pas démontré.

Une question ouverte, mais pas à égalité

Pour trancher, il faudrait des éléments qui manquent aujourd’hui : la publication des incertitudes de vitesse du catalogue, des analyses indépendantes des sphérules dans d’autres laboratoires, ou la détection d’un événement semblable par plusieurs systèmes à la fois. En attendant, le dossier se lit comme une pyramide dont chaque étage repose sur le précédent : un météore peut-être interstellaire, des billes peut-être issues de ce météore, une composition peut-être exotique. Pour que l’ensemble tienne, il faut que chaque étage tienne. Or la majorité des spécialistes consultés estime que plusieurs d’entre eux sont contestables, et que le premier ne l’est pas moins que les autres.

La chasse aux billes du Pacifique a au moins laissé un acquis : elle a rappelé que l’on peut, avec les moyens actuels, rechercher des traces matérielles d’objets venus d’ailleurs. Reste à trouver un objet qui ne laisse pas de place au doute.

Sources consultées

Siraj et Loeb, « A Meteor of Apparent Interstellar Origin in the CNEOS Fireball Catalog », The Astrophysical Journal, 2022 (prépublication d’avril 2019 : « Discovery of a Meteor of Interstellar Origin »).

Siraj et Loeb, « Interstellar Meteors are Outliers in Material Strength », The Astrophysical Journal Letters, 2022.

Siraj et Loeb, « Localizing the First Interstellar Meteor with Seismometer Data », Signals, 2023.

Lettre du général John Shaw (Commandement spatial des États-Unis) à la direction des missions scientifiques de la NASA, datée du 1er mars 2022, rendue publique le 6 avril 2022, et dépêches de presse correspondantes (dont Anadolu Agency).

Brown et Borovička, « On the proposed interstellar origin of the USG 20140108 fireball », 2023.

Devillepoix et al., « Observation of metre-scale impactors by the Desert Fireball Network », Monthly Notices of the Royal Astronomical Society, 2019.

Loeb et al., « Discovery of Spherules of Likely Extrasolar Composition in the Pacific Ocean Site of the CNEOS 2014-01-08 (IM1) Bolide », prépublication, 29 août 2023.

Loeb et al., « Chemical Classification of Spherules Recovered from the Pacific Ocean Site of the CNEOS 2014-01-08 (IM1) Bolide », Chemical Geology, 2024 (communiqué du Projet Galileo du 23 septembre 2024).

Loeb et MacLeod, « Interstellar Meteors from Tidal Disruption of Rocky Planets on Eccentric Orbits Around M Dwarfs », prépublication, 2023.

Desch et Jackson, « Critique of arXiv submission 2308.15623 », prépublication, novembre 2023.

Desch et Jackson, « Be,La,U-rich spherules as microtektites of terrestrial laterites: What goes up must come down », prépublication, mars 2024.

Gallardo, « Anthropogenic Coal Ash as a Contaminant in a Micro-meteoritic Underwater Search », Research Notes of the AAS, 2023.

Fernando, Mialle, Ekström, Charalambous, Desch, Jackson et Sansom, « Seismic and acoustic signals from the 2014 Interstellar Meteor », Geophysical Journal International, 2024.

Avi Loeb, billets de blog : « Summary of the Successful Interstellar Expedition » (3 juillet 2023), « We Are Going Back to Interstellar Meteor 1 » (2024), « Interstellar Curiosity » (analyse de Socas-Navarro), « BeLaU Spherules from an Interstellar Meteor Site in the Pacific Ocean are Not Common Terrestrial Materials », « Discovery of Two New Interstellar-Meteor Candidates » (9 février 2026), « Discovery of a Polar Interstellar Meteor (Polar-IM) from April 1, 2026 » (2 juin 2026). Ces textes sont des publications personnelles de l’auteur.

The Harvard Crimson, « Harvard Astronomer Avi Loeb, Team Find Spherules of Likely Extrasolar Composition », 20 septembre 2023.

Space.com, « Interstellar meteor fragments found? Harvard astronomer’s claim sparks debate, criticism », 2023.

Big Think, « Harvard astronomer’s alien spherules are industrial pollutants », 2023.

Interesting Engineering, « Scientists dispute Professor Avi Loeb’s claims he found alien technology », 2023 (rapportant des propos de Steve Desch au New York Times).

The Conversation, « Have we really found the first samples from beyond the Solar System? The evidence is not convincing », 2023.

Columbia Climate School, State of the Planet, article sur la controverse des sphérules d’IM1.

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