Le dimanche 26 juillet 2009, à 13 h 33, deux automobilistes appellent le 911 : une camionnette roule à contresens sur la Taconic State Parkway, au nord de New York. Moins de trois minutes plus tard, huit personnes sont mortes. Au volant du monospace : Diane Schuler, 36 ans, mère de famille sans histoires, décrite par tous ses proches comme une femme responsable et attentive. Quatorze ans après, une question continue de hanter cette affaire : comment une mère si prudente a-t-elle pu emmener cinq enfants dans une telle folie ?
Ceux qui ne sont pas rentrés
Avant de parler de la conductrice, il faut nommer celles et ceux qui ont perdu la vie ce jour-là.
Dans le monospace : Erin Schuler, 2 ans, fille de Diane ; et ses trois cousines, les sœurs Emma (8 ans), Alyson (7 ans) et Katie Hance (5 ans), filles uniques de Warren et Jackie Hance. Les sources indiquent que les deux aînées sont mortes sur les lieux et que la plus jeune a succombé peu après, à l’hôpital. Le fils de Diane, Bryan, 5 ans, est le seul survivant du monospace.
Dans le Chevrolet TrailBlazer qui arrivait en face : trois hommes de Yonkers, Michael Bastardi, 81 ans, son fils Guy, 49 ans, et leur ami Daniel Longo, 74 ans. Ils roulaient dans le bon sens, sur la bonne voie. Ils n’avaient aucune chance de voir venir le drame.
Un week-end de camping ordinaire
Diane Schuler vivait à West Babylon, sur Long Island. Elle travaillait à Cablevision, où elle occupait un poste de responsabilité dans la facturation et le recouvrement, et c’était elle, selon les récits de l’époque, qui tenait la maison et s’occupait des enfants pendant que son mari Daniel travaillait de nuit comme agent de sécurité pour le département des parcs.
Ce week-end-là, la famille campe avec ses enfants et ses trois nièces au Hunter Lake Campground, à Parksville, dans les Catskills. Le dimanche matin, Diane prend le volant d’un Ford Windstar rouge emprunté à son frère Warren, avec cinq enfants à bord. Daniel repart de son côté dans une camionnette, avec le chien. La copropriétaire du camping affirmera par la suite que Diane paraissait parfaitement sobre à son départ, et qu’elle ne l’avait jamais vue un verre à la main.
Une matinée qui déraille
Le départ se situe vers 9 h 30 (les sources divergent légèrement sur l’heure exacte). À 9 h 56, Diane s’arrête à un McDonald’s de Liberty, puis dans une station Sunoco. Elle quitte Liberty un peu après 11 h. Les enquêteurs ont donc affaire à une plage horaire où le comportement de Diane est difficile à reconstituer, et c’est l’un des points qui alimentent le mystère.
Puis les choses se dégradent. L’une des fillettes appelle son père, Warren Hance, pour lui dire que quelque chose ne va pas avec tante Diane. Warren parle à sa sœur : elle lui répond qu’elle a du mal à voir et qu’elle est désorientée, et sa voix est pâteuse. Selon des témoins rapportés par la presse, elle aurait aussi été vue en train de vomir sur le bord de la route. Malgré cela, elle reprend la route vers Long Island, franchit le pont Tappan Zee et s’engage sur la Taconic.
13 h 33 : la Taconic
Près de Briarcliff Manor, Diane emprunte une bretelle de sortie à contresens et roule sur la voie opposée sur près de deux miles (environ 2,7 à 3 km, les sources donnent entre 1,7 mile et « près de deux miles »), à une vitesse estimée autour de 70 mph (plus de 110 km/h). Des automobilistes klaxonnent, appellent les secours, certains tentent de lui faire signe. Elle percute frontalement le TrailBlazer des Bastardi et de Daniel Longo. Le monospace s’embrase, des témoins tentent de sortir les victimes des véhicules.
Le bilan est de huit morts, dont quatre enfants. Bryan, 5 ans, survit.
Le verdict des analyses
Sur le moment, rien ne laisse deviner l’alcool : aucune bouteille en vue sur les lieux. Les enquêteurs pensent d’abord à un malaise. Puis les résultats toxicologiques du bureau du médecin légiste du comté de Westchester tombent, quelques jours plus tard :
- un taux d’alcoolémie de 0,19 g/dl, soit plus de deux fois la limite légale de 0,08 dans l’État de New York (l’équivalent d’une dizaine de verres, selon la presse) ;
- de l’alcool non digéré dans l’estomac, ce qui indique une consommation récente ;
- une forte concentration de THC, le principe actif du cannabis, compatible selon la toxicologue en chef avec une consommation survenue entre quinze minutes et une heure avant l’accident ;
- une bouteille brisée de vodka de 1,75 litre, retrouvée seulement plusieurs jours plus tard lorsque l’unité de reconstitution d’accident a examiné les débris du véhicule.
Un enquêteur indépendant engagé par la famille Schuler a fait refaire des analyses ADN et toxicologiques sur les échantillons : elles ont confirmé les résultats initiaux. Un rapport final, publié en juin 2010, n’a relevé aucun signe d’infarctus, d’anévrisme ou d’AVC.
Le mystère : pourquoi ?
Les faits matériels sont établis. Ce qui reste sans réponse, c’est tout le reste : où, quand et pourquoi.
Où et quand a-t-elle bu ?
Aucun témoin n’a vu Diane boire. Ni au camping, ni au McDonald’s, ni à la station-service. Les caméras de surveillance montrent une femme apparemment normale. Or, pour atteindre un tel taux, il a fallu consommer beaucoup, et vite. Les enquêteurs ont supposé qu’elle avait bu dans le véhicule, au cours de l’un des arrêts de la matinée, mais cette hypothèse reste une reconstitution, non un fait démontré par un témoin.
Une alcoolique cachée ?
C’est la thèse que soutiennent les enquêteurs, et elle heurte de plein fouet l’image que la famille proche avait de Diane. Son mari Daniel et son avocat de l’époque, Dominic Barbara, ont toujours nié qu’elle ait bu ou consommé des stupéfiants. La famille Hance, elle, a déclaré être choquée par les résultats, tout en affirmant qu’elle n’aurait jamais confié ses filles à quelqu’un dont elle aurait su qu’il représentait un danger. L’hypothèse d’un problème caché n’a donc jamais été confirmée par ses proches, ce qui laisse un vide que ni les analyses ni les témoignages ne comblent.
Les explications médicales avancées par la défense
L’avocat de la famille a évoqué un diabète, un abcès dentaire non soigné et une bosse suspecte à la jambe. Aucune de ces pistes n’a été retenue comme cause de l’accident : l’autopsie n’a mis en évidence aucune cause médicale expliquant à elle seule le comportement de Diane, et des problèmes dentaires ne produisent pas une alcoolémie de 0,19.
Une question sans réponse
Même en admettant l’intoxication, une énigme demeure : pourquoi une mère décrite comme prudente et organisée, en charge de cinq enfants dont ses nièces, a-t-elle pris la route dans cet état, ignoré les signes de détresse évoqués au téléphone avec son frère et poursuivi son trajet ? Aucun élément public ne permet d’y répondre. Toute explication psychologique relève de la conjecture, et il vaut mieux le dire clairement.
Après le drame
Les familles des victimes se sont retrouvées dans un état de deuil aggravé par le déni entretenu autour de la conductrice. Dans le documentaire de HBO consacré à l’affaire, There’s Something Wrong with Aunt Diane (2011, Liz Garbus), les filles de Michael Bastardi disent avoir pardonné à Diane Schuler, mais pas à Daniel et Jay Schuler pour avoir nié sa responsabilité.
En 2011, Daniel Schuler a poursuivi l’État de New York, et Jackie Hance, qui avait perdu ses trois filles, a publié un livre de témoignage, I’ll See You Again. Elle a expliqué publiquement que Diane était la personne la plus responsable qu’elle connaissait, ce qui résume bien le dilemme de cette affaire : une réalité toxicologique tranchée d’un côté, une image de Diane inconciliable avec elle de l’autre.
Ce qu’on sait, ce qu’on ignore
Établi : Diane Schuler conduisait à contresens sur la Taconic le 26 juillet 2009, avec un taux d’alcoolémie de 0,19 et une forte présence de THC dans le sang, et sa collision a tué huit personnes.
Non établi : quand et où elle a bu, si elle était une consommatrice régulière, ce qui s’est passé dans le monospace pendant la dernière heure, et pourquoi elle a continué à rouler malgré les signes de détresse.
Le mystère de l’affaire Schuler n’est pas celui d’un crime sans coupable. C’est celui de l’écart entre la femme que ses proches disaient connaître et celle que les analyses ont révélée. Et derrière cet écart, il y a Erin, Emma, Alyson et Katie, ainsi que Michael, Guy et Daniel, dont l’histoire s’est arrêtée à 13 h 33 sur une route de campagne.
Sources
Wikipédia, « 2009 Taconic State Parkway crash » ; ABC News, « Husband of Taconic Crash’s Diane Schuler Sues N.Y. State » (27 juillet 2011) ; NBC News / Associated Press, « Driver allegedly drunk in crash that killed 8 », « Family shocked mom in crash was drunk, high » et « Husband says woman in crash wasn’t a drinker » (2009) ; All That’s Interesting, « Diane Schuler Drove A Van Full Of Kids Into A Head-On Accident. Why Did She Do It? » (mai 2026) ; True Crime Society, « Tragedy on the Taconic: Diane Schuler » (novembre 2024) ; Medium, « The 2009 Taconic State Parkway Crash: Aunt Diane Was Drunk And High » (2021). Note : les heures précises des arrêts de la matinée et certains détails (vomissements sur le bord de la route, vitesse exacte) proviennent de sources secondaires et divergent légèrement selon les récits.
