Sur les hauteurs arides de la province d’Ağrı, dans l’est de la Turquie, une colline en forme de coque de bateau fascine et divise depuis plus de soixante-dix ans. Fin août 2026, une nouvelle série de relevés radar réalisée sur le site de Durupınar a réactivé le débat : les équipes à l’origine des scans affirment avoir détecté des anomalies souterraines symétriques, un possible corridor central et des strates évoquant des ponts superposés. De quoi raviver l’hypothèse, jamais éteinte depuis les années 1950, selon laquelle cette formation géologique pourrait abriter les vestiges décomposés de l’arche de Noé. Reste à savoir ce que ces données signifient réellement, et ce qu’en pense la communauté scientifique.
Le site de Durupınar : un relief qui trouble depuis 1948
La formation se trouve à environ 1 980 mètres d’altitude, dans les monts Tendürek, à une trentaine de kilomètres au sud du mont Ararat et à seulement trois kilomètres de la frontière iranienne. Vue du ciel, elle dessine une silhouette allongée, pointue à une extrémité, arrondie à l’autre, entourée de deux flancs surélevés qui rappellent la coque d’un navire échoué. Ses dimensions, environ 157 mètres de long pour une trentaine de mètres de large, sont régulièrement mises en avant par ses promoteurs pour leur proximité troublante avec les mesures de l’arche données dans la Genèse (300 coudées de long, soit environ 155 mètres selon la coudée retenue).
L’histoire de sa découverte commence le 19 mai 1948. De fortes pluies combinées à une série de trois secousses sismiques dégagent la boue qui recouvrait le versant près du village d’Üzengili. Selon les récits locaux, c’est un berger kurde nommé Reshit Sarıhan qui aurait le premier remarqué la forme insolite affleurant du sol. L’information reste alors cantonnée aux autorités locales et ne suscite aucun écho international.
Il faudra attendre octobre 1959 pour que l’affaire prenne une tournure officielle. Le capitaine İlhan Durupınar, cartographe de l’armée turque, repère la silhouette en forme de bateau sur des photographies aériennes prises dans le cadre d’une mission de cartographie pour l’OTAN. Il transmet l’information au gouvernement turc, qui donnera par la suite son nom au site. Les clichés sont publiés en 1960 dans le magazine Life, provoquant un début d’intérêt international.

1960 : une première expédition et un verdict sans appel
Dès septembre 1960, une équipe de l’Archaeological Research Foundation, comprenant notamment le professeur de photogrammétrie Arthur Brandenberger et le prédicateur adventiste George Vandeman, se rend sur place. Après deux jours de fouilles et l’usage de dynamite pour sonder l’intérieur de la formation, les chercheurs ne trouvent que de la terre et des roches. Le communiqué officiel de l’époque conclut qu’il s’agit d’un « caprice de la nature » et non d’une structure artificielle. Le site tombe alors dans un oubli relatif pendant près de deux décennies.
L’ère Wyatt-Fasold : la relance des années 1980
Durupınar ressurgit dans les années 1977-1980 grâce à Ron Wyatt, infirmier anesthésiste américain et explorateur amateur sans formation en archéologie ni en géologie, associé à David Fasold. Les deux hommes popularisent le site, y voyant des indices d’origine humaine : des alignements métalliques détectés au détecteur de métaux, des fragments qu’ils interprètent comme du bois pétrifié, et surtout les fameuses « pierres-drogues » d’Arzap, de grandes pierres percées d’un trou que Wyatt et Fasold associent à des ancres flottantes destinées à stabiliser l’arche durant la tempête, par analogie avec des dispositifs similaires trouvés dans le Nil ou en Méditerranée.
Cette période installe durablement Durupınar dans l’imaginaire populaire, avec la construction ultérieure d’un centre pour visiteurs et une signalisation routière turque indiquant le site sous le nom de « Nuhun Gemisi » (le navire de Noé).
Le retournement scientifique : un pli synclinal naturel
C’est justement David Fasold qui, au terme d’un nouveau travail de terrain mené avec le géologue Lorence G. Collins de l’université d’État de Californie à Northridge, va retourner sa veste. Dans un article resté la référence sceptique sur le sujet, publié en 1996 dans le Journal of Geoscience Education, les deux hommes concluent que la formation correspond à un pli synclinal à double plongement : une structure sédimentaire façonnée par la tectonique, l’érosion et des coulées de boue, dont la forme évoque un bateau par pure coïncidence géométrique. Selon leurs analyses microscopiques, les prétendues « ferrures métalliques » ne sont que des concentrations naturelles de limonite et de magnétite dans des couches sédimentaires inclinées, et les pierres-drogues d’Arzap sont composées de roche volcanique locale (andésite altérée en serpentine), sans lien avec une utilisation nautique.
D’autres travaux, notamment ceux du géophysicien John Baumgardner et du géologue turc Salih Bayraktutan dès 1987, ainsi qu’une hypothèse alternative évoquant une coulée de terre régionale (le glissement de Telçeker), vont dans le même sens : aucune preuve de bois fossilisé, de métal travaillé ou d’artefact façonné par la main de l’homme n’a jamais été extraite du site lors des campagnes scientifiquement encadrées. Des relevés radar menés par les autorités turques en 2014 et 2019 avaient déjà conclu que les fameux angles droits observés en sous-sol correspondaient à des accumulations naturelles de limonite, un minerai de fer, organisées selon des processus géologiques ordinaires. Le consensus universitaire, du côté des géologues comme d’une partie des institutions créationnistes elles-mêmes (l’organisation conservatrice Answers in Genesis a par exemple publié une réfutation détaillée), penche donc largement vers l’explication naturelle.
2024-2026 : le retour en force de Noah’s Ark Scans
C’est dans ce contexte contesté qu’intervient la nouvelle vague d’investigations relayée fin août 2026. Le projet Noah’s Ark Scans, basé en Californie et fondé par le chercheur indépendant Andrew Jones, mène depuis plusieurs années des campagnes de terrain en collaboration avec des institutions turques (université technique d’Istanbul, université Ağrı İbrahim Çeçen) et américaines (université Andrews). L’équipe travaille avec le Dr Khosrow Bakhtar, concepteur du système BakhtarRadar, une technologie de radar à pénétration de sol également utilisée, selon les articles consultés, par l’armée de l’air américaine.
Selon les communiqués diffusés par le groupe et relayés par plusieurs médias, ces nouveaux scans constitueraient la première utilisation du BakhtarRadar sur le site contesté. Les données évoquent des « anomalies souterraines fortes » et des strates inhabituelles, sans toutefois établir de frontière nette entre ce qui serait une structure et le substrat naturel environnant. Les résultats les plus spectaculaires, diffusés au printemps 2026, font état d’un corridor central large d’environ 4 mètres traversant la formation sur 13 mètres, ainsi que de structures internes symétriques et angulaires suggérant plusieurs niveaux superposés, un peu comme des ponts de navire. Andrew Jones a indiqué à la presse rester personnellement convaincu qu’il s’agit des vestiges décomposés et enfouis d’un navire ancien, un point de vue qu’il a réaffirmé lors d’une intervention télévisée en avril 2026.
Le fondateur du projet insiste toutefois, selon plusieurs relais de presse, sur le fait que l’équipe ne prétend pas avoir retrouvé une embarcation en bois intacte, mais plutôt chercher des traces résiduelles d’un vaisseau ancien dégradé, préservées dans une ancienne coulée de boue.
Des analyses de sol qui alimentent le débat
En parallèle des relevés radar, l’équipe a fait réaliser des analyses de sol par le scientifique australien spécialisé en agronomie Bill Crabtree et par le géologue Mehmet Salih Bayraktutan, de l’université Atatürk. Une trentaine d’échantillons de terre et de roche prélevés à l’intérieur et à l’extérieur du contour de la formation auraient révélé des traces de matériaux marins, d’argile et de résidus qualifiés de « restes de fruits de mer », ainsi qu’un taux de matière organique environ trois fois supérieur à l’intérieur du périmètre par rapport à l’extérieur, avec des niveaux élevés de potassium pouvant indiquer, selon l’équipe, la décomposition de bois ou d’autres matières organiques. Une datation réalisée à Istanbul situerait ces matériaux entre 3 500 et 5 000 ans, soit la période chalcolithique, une fourchette qui n’est pas sans rappeler les datations traditionnellement associées au récit du Déluge dans certaines lectures littéralistes de la Genèse.
Ces résultats, présentés par voie de communiqué et non encore publiés dans une revue à comité de lecture, n’ont pour l’instant pas été vérifiés par des laboratoires indépendants extérieurs au projet. Aucun échantillon confirmé de bois, de ferrure métallique ou d’autre matériau de structure artificielle n’a par ailleurs été extrait du site à ce stade.
Croisement des sources : prudence de mise
La couverture médiatique de cette affaire illustre un classique du genre : un même jeu de données diffusé par une seule équipe se retrouve décliné, d’un article à l’autre, avec des degrés d’enthousiasme très variables. Le site Unexplained Mysteries, qui relaie une dépêche initialement publiée par le Mail Online, présente les choses avec prudence, rappelant que la question de savoir si Durupınar est réellement le lieu de repos de l’arche biblique ou une simple formation naturelle reste entièrement ouverte. The Debrief, qui a interrogé directement les chercheurs Bakhtar et Jones, souligne à plusieurs reprises que les données n’ont pas encore été soumises à une évaluation par les pairs et qu’elles ne permettent pas, en l’état, d’établir que la formation est d’origine artificielle. Le média israélien Israel Hayom va plus loin en rappelant qu’une organisation chrétienne conservatrice pourtant favorable au récit du Déluge a elle-même exprimé des doutes sur ces conclusions, et en relevant une objection biblique de taille : le terme hébreu tebah employé dans la Genèse désignerait une caisse flottante de forme rectangulaire, et non un navire à proue pointue comme celui suggéré par le contour de Durupınar.
D’autres relais, comme Greek City Times, Greek Reporter ou The Brighter Side of News, adoptent un ton plus affirmatif, reprenant largement la communication du projet Noah’s Ark Scans sans toujours mentionner l’absence de validation indépendante. Le média turc Bosphorus News, de son côté, rappelle que la majorité des géologues continue de classer Durupınar comme une formation géologique naturelle, tout en notant que les autorités turques continuent de soutenir la recherche et l’activité touristique autour du site, celui-ci étant devenu un élément à part entière du tourisme culturel et confessionnel de la province d’Ağrı.
Et maintenant ? Vers une fouille contrôlée
Selon plusieurs sources, dont Ancient Origins et le Jerusalem Post, l’équipe de Noah’s Ark Scans a obtenu l’autorisation de mener une excavation contrôlée du site en partenariat avec plusieurs universités turques, une première depuis les fouilles à la dynamite de 1960. Le protocole annoncé prévoirait un carottage ciblé permettant d’insérer des caméras dans les cavités détectées par radar et d’en extraire des échantillons physiques, seule méthode susceptible de trancher définitivement le débat. Jusqu’à la réalisation de ces prélèvements et leur analyse indépendante, la question de la nature de la formation de Durupınar restera, comme le résume l’article d’Unexplained Mysteries, largement en suspens.
Ce qu’il faut retenir
Durupınar cristallise depuis 1948 une tension caractéristique des affaires de ce type : une forme naturelle intrigante, une communauté de chercheurs indépendants convaincus d’y voir un objet biblique, et une communauté scientifique établie qui, analyse géologique à l’appui, penche depuis 1996 pour une explication purement naturelle sous la forme d’un pli synclinal. Les scans de 2025-2026, aussi spectaculaires soient-ils dans leur présentation médiatique, reposent à ce jour sur des communiqués de presse et des données non publiées dans une revue à comité de lecture, sans qu’aucun artefact tangible n’ait encore été extrait du sol. L’annonce d’une fouille avec carottage, si elle se concrétise, pourrait enfin apporter la preuve matérielle qui a toujours manqué à ce dossier vieux de près de huit décennies.
Sources
Unexplained Mysteries — unexplained-mysteries.com
The Debrief — thedebrief.org
Israel Hayom — israelhayom.com
Greek City Times — greekcitytimes.com
Greek Reporter — greekreporter.com
The Brighter Side of News — thebrighterside.news
Bosphorus News — bosphorusnews.com
Yahoo News (WJW) — yahoo.com
Noah’s Ark Scans (site officiel du projet) — noahsarkscans.com
Ancient Origins — ancient-origins.net
Jerusalem Post — jpost.com
Snopes — snopes.com
Wikipédia, article « Durupınar site » — en.wikipedia.org
Collins, L. G. & Fasold, D. F., « Bogus ‘Noah’s Ark’ from Turkey Exposed as a Common Geologic Structure », Journal of Geoscience Education, vol. 44, 1996
Satyori — satyori.com
Nomadic Niko — nomadicniko.com
