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Porton Down : les expériences secrètes de la guerre biologique et chimique britannique

Par Nefer · 9 septembre 2025

Une base militaire hors normes

Situé dans le Wiltshire, au sud de l’Angleterre, Porton Down est créé en 1916, en pleine Première Guerre mondiale, sous le nom de War Department Experimental Station. Sa mission initiale : développer et tester les gaz de combat, après l’usage massif du chlore et du gaz moutarde par les Allemands. Avec le temps, le site devient le principal centre britannique de recherche sur les armes biologiques et chimiques, une forteresse scientifique où les frontières entre recherche défensive et offensive se brouillent.

Des milliers de cobayes humains

Entre les années 1940 et 1989, environ 20 000 militaires britanniques furent soumis à des expérimentations à Porton Down. Recrutés sous couvert de « tests médicaux » présentés comme inoffensifs ou bénéfiques à l’armée, les volontaires ignoraient souvent la véritable nature des substances administrées.

Les expériences incluaient :

  • Exposition aux gaz toxiques : gaz moutarde, sarin, VX, cyanure d’hydrogène. Les soldats testaient l’efficacité de combinaisons et de masques.
  • Inhalation ou application cutanée : petites doses appliquées sur la peau, ou inhalées dans des chambres hermétiques.
  • Tests biologiques : exposition à des agents pathogènes ou substances présentées comme « inoffensives », mais qui pouvaient être dangereuses (comme la bactérie Bacillus subtilis, utilisée comme substitut de l’anthrax).

Le cas emblématique de Ronald Maddison

En mai 1953, Ronald Maddison, un jeune aviateur de 20 ans, participe à une expérience à Porton Down. Il reçoit une dose de gaz sarin liquide sur la peau. Peu après, il s’effondre et meurt dans d’atroces souffrances.

L’enquête officielle conclut alors à une « mort accidentelle ». Mais en 2004, après des décennies de pression de la part de sa famille et d’anciens volontaires, une nouvelle enquête judiciaire requalifie l’affaire en homicide illégal, révélant que Maddison ignorait totalement les risques encourus.

Les essais en plein air

Les recherches ne se limitaient pas aux murs de Porton Down. Entre les années 1940 et 1970, des expériences de dissémination furent menées sur le territoire britannique. Des nuages de bactéries ou de substances chimiques « simulantes » étaient largués depuis des navires ou des avions afin d’évaluer la propagation d’armes biologiques.

Des zones entières furent ainsi exposées à leur insu, notamment la côte du Dorset, où la population fut aspergée par des nuages contenant Bacillus subtilis. Ces tests étaient officiellement présentés comme inoffensifs, mais des inquiétudes persistent sur leurs effets à long terme.

Révélations et controverses

Pendant des décennies, le ministère britannique de la Défense nia toute expérimentation dangereuse. Ce n’est qu’à partir des années 1990, avec la déclassification progressive des documents et les témoignages des vétérans, que l’ampleur des essais fut reconnue.

En 1999, un rapport parlementaire confirma que des milliers de militaires avaient été utilisés comme cobayes. Certains souffraient depuis d’affections chroniques : cancers, maladies respiratoires, lésions cutanées, troubles neurologiques.

Le gouvernement britannique a finalement reconnu les faits et, en 2008, a offert des compensations financières symboliques à environ 360 vétérans. Mais beaucoup d’anciens participants jugent cette réparation insuffisante, compte tenu des souffrances endurées.

Porton Down aujourd’hui

Le site existe toujours, rebaptisé Defence Science and Technology Laboratory (Dstl). Officiellement, ses activités se concentrent désormais sur la défense biologique et chimique, le développement de contre-mesures médicales et la lutte contre le terrorisme. Porton Down reste cependant l’un des laboratoires les plus surveillés et les plus mystérieux d’Europe, symbole d’un passé où la science s’est mise au service de l’expérimentation humaine sous couvert de sécurité nationale.


Repères chronologiques

  • 1916 : création de Porton Down pour les gaz de combat.
  • Seconde Guerre mondiale : intensification des recherches chimiques et biologiques.
  • 1940–1989 : plus de 20 000 militaires utilisés comme cobayes.
  • 1953 : mort de Ronald Maddison après exposition au sarin.
  • 1999 : rapport parlementaire reconnaissant l’ampleur des tests.
  • 2004 : requalification de la mort de Maddison en homicide illégal.
  • 2008 : compensations financières pour certains vétérans.

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