Peu d’objets dits « hantés » ont connu une postérité aussi spectaculaire que la fameuse boîte à dibbouk (« Dibbuk Box » ou « Dybbuk Box »), ce petit meuble à vin devenu, en un peu plus de vingt ans, une véritable icône de la culture paranormale, jusqu’à inspirer un film hollywoodien. L’histoire mérite pourtant d’être recoupée avec attention, car son propre créateur a fini par en révéler les coulisses.
Une annonce eBay pas comme les autres
Tout commence en 2001, lorsque Kevin Mannis, antiquaire et restaurateur de meubles à Portland, dans l’Oregon, achète un petit meuble à vin lors d’une vente de biens. En 2003, il le remet en vente sur eBay, accompagné d’une description hors du commun. Mannis y raconte avoir acquis l’objet auprès de la petite-fille d’une survivante de l’Holocauste originaire de Pologne, une femme nommée Havela, décédée à 103 ans. Selon ce récit, la vieille dame aurait enfermé dans ce coffret un « dibbouk » — dans la tradition juive, un esprit errant et malveillant, souvent celui d’un défunt qui n’a pas trouvé le repos, capable de s’attacher aux vivants et de les tourmenter.
Dans son annonce, devenue culte, Mannis détaille une série de mésaventures survenues après l’acquisition du meuble : cauchemars récurrents partagés par plusieurs membres de sa famille, apparitions d’ombres, odeur d’urine de chat envahissant sans explication la pièce où était entreposée la boîte, un employé de sa boutique pris de panique en son absence, et jusqu’à un accident vasculaire cérébral frappant sa propre mère. Le texte se conclut par un « aidez-moi » qui a marqué les internautes de l’époque. À l’ouverture du meuble, l’annonce mentionne la présence de deux pièces de monnaie, une mèche de cheveux blonds et une autre brune, une statuette gravée du mot hébreu « Shalom », un gobelet, une rose séchée et un bougeoir aux allures de pieds de poulpe.
Une chaîne de propriétaires marquée par le malheur
L’objet est acheté par Iosif Nietzke, alors étudiant dans le Missouri, qui le revend rapidement à Jason Haxton, directeur du musée de médecine ostéopathique de l’université A.T. Still. Haxton consacrera plusieurs années à documenter ses propres expériences avec le coffret dans un livre intitulé The Dibbuk Box, publié en 2011, dans lequel il affirme avoir dû l’enfermer dans une arche en bois d’acacia doublée d’or pour en « contenir » les effets, avant de finalement la dissimuler, dit-il, dans un conteneur blindé enterré dans un lieu tenu secret.
C’est ce livre qui attire l’attention de Hollywood : le producteur Sam Raimi et le réalisateur Ole Bornedal s’en inspirent pour The Possession (2012), avec Jeffrey Dean Morgan et Kyra Sedgwick, un film qui prend d’importantes libertés avec le récit d’origine. Mannis et Haxton ont tous deux été consultants sur le tournage, dont plusieurs témoignages rapportent des incidents troublants : des projecteurs qui explosent sans raison apparente, et un incendie qui aurait détruit une partie des décors et accessoires quelques jours après la fin du tournage — au point que la réplique du coffret utilisée sur le plateau n’aurait jamais été retrouvée.
De la vente aux enchères au musée de Zak Bagans
En 2016, Jason Haxton cède finalement le coffret à Zak Bagans, animateur de l’émission américaine Ghost Adventures, pour une somme que ni l’un ni l’autre n’a souhaité révéler. L’objet rejoint depuis lors la collection de son Haunted Museum, à Las Vegas, où il est exposé sous vitrine protectrice — et où les visiteurs doivent signer une décharge de responsabilité avant de pouvoir l’observer.
L’enquête qui fait vaciller la légende
C’est là que le dossier prend un tournant décisif. Le magazine américain Skeptical Inquirer, sous la plume du journaliste spécialisé Kenny Biddle, a mené une enquête approfondie sur l’objet, notamment lors d’une visite du musée de Bagans en 2018. Biddle affirme avoir identifié l’origine réelle du meuble : non pas un antique coffret à vin d’origine juive ou polonaise, mais une simple armoire-bar produite dans le commerce par un fabricant new-yorkais du nom de Robert B. Karoff. Il relève par ailleurs une incohérence troublante en comparant des photographies : le grain du bois et la forme de la dalle de granit à l’arrière de la boîte exposée chez Bagans ne correspondraient pas à ceux visibles sur les premières photos diffusées par Mannis, suggérant l’existence d’au moins une réplique en circulation.
Mais l’élément le plus déterminant reste l’aveu de Kevin Mannis lui-même. Dans un message publié sur la page Facebook Haunt ME le 24 octobre 2015, il écrit sans ambiguïté être le créateur de toute l’histoire, mise en ligne dans le cadre de son annonce eBay de 2003, ajoutant que quiconque retrouverait une mention d’une « boîte à dibbouk » antérieure à son annonce toucherait cent mille dollars — et le droit de lui faire tatouer son nom sur le front. Il réitère cette confession en 2021 auprès du magazine Input (repris par Inverse), précisant que la sculpture au dos du meuble est de sa main, tout comme la pierre qui l’accompagnait, et qu’il a bâti l’intégralité du récit — nom, concept et mise en scène — de toutes pièces.
Un canular qui a pris une vie propre
Reste une question que plusieurs médias, dont le site Input/Inverse, ont posée sans y répondre définitivement : comment expliquer les mésaventures rapportées par Haxton, puis par Bagans, si l’histoire d’origine est un canular assumé ? Aucune des sources consultées n’apporte de réponse tranchée. Le livre de Haxton lui-même se garde soigneusement de conclure à une hantise réelle, se terminant sur un « qu’en pensez-vous ? » qui laisse le lecteur juge. Quant à Zak Bagans, il a publiquement refusé de considérer l’aveu de Mannis comme mettant un terme à l’affaire, continuant de présenter l’objet comme l’une des pièces maîtresses de son musée.
Il faut noter que le récit de Mannis, dès sa diffusion, avait suscité une autre inquiétude, documentée notamment par le site Jewitches consacré à la culture juive : celle de voir une fiction instrumentaliser des éléments liés à l’Holocauste et à la mythologie juive du dibbouk pour construire un canular commercial, contribuant selon certains observateurs à véhiculer des clichés antisémites autour de la sorcellerie juive.
En résumé
L’affaire de la boîte à dibbouk est donc, à ce jour, l’un des rares cas d’objet « hanté » dont l’origine fictive a été confirmée par son propre inventeur — sans que cela n’ait mis un terme ni à la légende, ni à sa valeur commerciale, ni aux multiples récits parallèles qui continuent de circuler autour d’elle. Un cas d’école sur la manière dont une histoire née d’une simple annonce de vente en ligne peut, à force de reprises médiatiques et d’adaptations cinématographiques, s’autonomiser complètement de son origine reconnue comme fictive.
Sources consultées : Skeptical Inquirer (enquête de Kenny Biddle) ; Input/Inverse (aveu de Kevin Mannis, 2021) ; Wikipédia (« Dybbuk box ») ; HubPages ; Ghost City Tours ; Jewitches ; Decoding the Unknown.
