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Le Cas de la Nonne de Santa Chiara

Par hollowsoul · 30 novembre 2025

Une possession démoniaque documentée à Naples (1678)

En 1678, le couvent franciscain de Santa Chiara à Naples est le théâtre d’un phénomène de possession sexuelle qui marque durablement les annales de la démonologie. L’affaire est étudiée et consignée par le théologien franciscain Ludovico Maria Sinistrari d’Ameno dans son traité De Daemonialitate et Incubis et Succubis (rédigé vers 1680, publié pour la première fois en 1875).

Les faits rapportés

Sœur Maria, novice de 25 ans entrée au couvent à 18 ans, déclare être visitée chaque nuit par une entité prenant l’apparence d’un évêque. Les manifestations débutent en octobre 1678 :

  • Paralysie du sommeil complète.
  • Sensation d’une présence pesant sur la poitrine.
  • Contact physique prolongé décrit comme « extrêmement intense ».
  • Épuisement physique et marques corporelles (ecchymoses, morsures légères).
  • Traces d’une substance visqueuse et froide sur les draps, qui ne présente pas les caractéristiques du sperme humain et ne se décompose pas.

Plusieurs autres religieuses du couvent rapportent des rêves ou sensations similaires, mais sœur Maria reste la principale victime.

L’enquête de Ludovico Sinistrari

Sinistrari, spécialiste reconnu de démonologie et membre de la Congrégation du Saint-Office, est dépêché sur place. Il procède à :

  • Interrogatoires approfondis de la novice et des témoins.
  • Examen des indices matériels (draps, marques).
  • Tentatives d’exorcisme avec eau bénite, reliques et prières spécifiques.

Arrivé à Santa Chiara, Sinistrari interroge Maria :

  • Elle décrit l’« évêque » comme beau, aux yeux verts perçants, avec une voix douce mais autoritaire.
  • Les attaques durent une heure, toujours entre minuit et 3h du matin.
  • Maria ressent une paralysie totale, mais une extase « plus divine que la prière », suivie d’une faiblesse qui la cloue au lit des jours durant.
  • Marques physiques : bleus sur les cuisses, morsures au cou, et un sperme « froid et gluant » sur les draps, qui ne pourrit pas (analysé comme « substance astrale » par Sinistrari).

Il examine les draps : le fluide ne s’évapore pas, ne sent pas le corps humain, et semble « vivant ». Il interroge les nonnes : plusieurs rapportent des rêves similaires, avec une présence féminine « auxiliaire » qui prépare Maria (une succube aidant l’incube). Exorcisme tenté : crucifix, eau bénite, prières – rien. L’entité rit, murmure en latin : « Elle est à moi. »

Sinistrari conclut : l’incube est un démon intermédiaire, attiré par la chasteté de Maria, qui utilise l’apparence d’un évêque pour profaner son vœu de pureté. Il recommande une « expulsion » par fumigations et prières, mais Maria reste marquée – elle entre en transe lors des rituels, gémit d’extase, et avoue : « Je l’attends. Il me donne plus que Dieu. »

Le théologien conclut à l’action d’un « incube » (démon masculin) de nature intermédiaire entre l’esprit pur et la matière, capable de relations physiques. Il classe l’entité parmi les « démons mineurs » qui se nourrissent d’énergie vitale et recherchent particulièrement les personnes vouées à la chasteté.

Interprétations historiques et modernes

  1. Lecture théologique (XVIIe siècle) Sinistrari considère le phénomène comme réel et démoniaque. Il le rapproche des cas de Loudun (1634) et Louviers (1642), où des possessions collectives incluaient des éléments sexuels.
  2. Lecture psychiatrique et sociologique (XXe-XXIe siècles)
    • Hystérie collective dans un milieu cloîtré et répressif.
    • Sommeil paradoxal avec paralysie et hallucinations érotiques (paralysie du sommeil).
    • Projection de désirs refoulés sur une figure d’autorité ecclésiastique (l’évêque).

Malgré les explications rationnelles, le dossier conserve une valeur historique exceptionnelle : c’est l’un des rares cas où un démonologue de premier plan a enquêté personnellement et laissé un rapport détaillé, avec description des indices matériels et tentative d’analyse « scientifique » pour l’époque.

L’affaire de Santa Chiara n’est pas isolée : elle s’inscrit dans une vague de possessions féminines au XVIIe siècle (Loudun en 1634, Louviers en 1642), où les nonnes décrivent des démons sexuels avec détails anatomiques choquants. Sinistrari y voit une réalité démoniaque : les démons ont besoin de fluides humains pour procréer, et les femmes chastes sont des proies idéales car leur « énergie vitale » est « pure ».

Pour les sceptiques modernes (comme Michel de Certeau dans La Possession de Loudun), c’est de l’hystérie collective : répression sexuelle dans les couvents, suggestion par les exorcismes publics, et symptômes psychosomatiques amplifiés par la foi. Maria, traumatisée par son mariage forcé évité, projette son désir refoulé sur une figure d’autorité (l’évêque).

Mais le frisson reste : et si c’était vrai ? Une succube qui prend forme masculine pour profaner une nonne, qui la fait jouir d’une extase « plus divine que la prière » ? Maria a vécu jusqu’en 1702, toujours nonne, mais marquée – ses mémoires (perdues) parlaient d’un « amour infernal » qu’elle regrettait et désirait encore.

Sources principales

  • Ludovico Maria Sinistrari, De Daemonialitate et Incubis et Succubis (manuscrit 1680, éd. latine 1875, trad. Montague Summers 1927).
  • Archives diocésaines de Naples (procès-verbaux partiellement conservés).
  • Michel de Certeau, La Possession de Loudun (1970).
  • Nicola Cusumano, Demoni e possessioni nel Seicento napoletano (2008).

Le cas de Santa Chiara reste, encore aujourd’hui, l’un des exemples les plus complets et les mieux documentés d’une possession à caractère sexuel dans l’histoire de l’Église catholique.

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