Le 12 mai 2008, à Zagreb, des représentants de copropriété pénètrent dans un appartement mansardé du 77 de la rue Medveščak. L’immeuble est en plein litige de propriété : personne ne semble savoir à qui appartient réellement ce petit logement sous les toits, occupé en théorie par une femme dont plus aucun voisin ne se souvient avoir croisé le visage. En forçant la porte, les trois hommes découvrent une pièce figée dans le temps : une table dressée pour un thé jamais terminé, un vieux téléviseur noir et blanc, et, assise dans son fauteuil, enveloppée dans des couvertures, une forme humaine momifiée. Le corps est celui d’Hedviga Golik. Elle est morte là, dans cette même position, depuis au moins trente-cinq ans — peut-être plus de quarante.
Qui était Hedviga Golik ?
Née en 1924 à Fiume (aujourd’hui Rijeka, alors ville italienne), Hedviga Golik devient infirmière et exerce au centre de santé de Trešnjevka, à Zagreb. En 1961, elle emménage dans un modeste studio d’environ 18 mètres carrés, sous les combles d’un immeuble de quatre étages du centre-ville. Le logement appartenait semble-t-il à un homme avec qui elle avait entretenu une relation, gardien de l’immeuble ayant reçu cet appartement en paiement de travaux de construction — un arrangement informel typique du système du logement en Yougoslavie socialiste. Golik vivait seule. On sait qu’elle avait une sœur, institutrice à Zagreb, mais les deux femmes s’étaient brouillées et avaient rompu tout contact.
Une voisine discrète, mais pas invisible
Contrairement à ce que l’expression « personne ne l’a remarquée » pourrait laisser penser, Hedviga Golik n’était pas totalement anonyme de son vivant. Une voisine, Katica Carić, la décrira plus tard comme une femme au caractère instable, oscillant entre de longues périodes de calme reclus et des accès de colère spectaculaires : elle criait après des passants sans raison apparente, errait parfois de façon agitée dans la rue, et repoussait avec agressivité ceux qui tentaient de l’aider. Certains évoquent, sans certitude médicale établie, une possible schizophrénie. Elle ne se mêlait pas à la vie de l’immeuble, mais son excentricité était suffisamment connue pour que les autres locataires la remarquent — jusqu’au jour où, précisément, ils cessèrent de la remarquer.
La dernière image : une tasse de thé et une émission à la télévision
Le scénario reconstitué par les enquêteurs est resté étonnamment stable d’un témoignage à l’autre : Hedviga Golik se serait préparé une tasse de thé, se serait installée dans son fauteuil favori, et aurait allumé son téléviseur. C’est là qu’elle est morte, apparemment de causes naturelles — un arrêt cardiaque étant l’hypothèse la plus souvent avancée, sans qu’aucune autopsie tardive n’ait pu le confirmer avec certitude. Les voisins, de leur côté, en étaient venus à penser qu’elle avait simplement déménagé.
Une date de décès que les sources ne parviennent pas à fixer
C’est là que l’affaire, déjà troublante, se complique. La version la plus reprise dans les partages viraux situe la mort de Golik en 1966, ce qui donnerait une durée de quarante-deux ans entre le décès et la découverte du corps. Mais les journaux croates d’époque ne s’accordent pas sur ce point. Le quotidien Jutarnji list rapporte qu’un voisin l’aurait vue pour la dernière fois en 1973. Slobodna Dalmacija évoque plutôt le milieu des années 1970, une ancienne collègue de maison de retraite affirmant l’avoir croisée à cette période. Nezavisne, de son côté, cite des voisins pour qui Golik avait déjà disparu depuis deux décennies et demie au début des années 1990 — ce qui la ferait mourir vers 1966, rejoignant la version la plus diffusée. Les expertises médico-légales menées en 2008, notamment celles du médecin légiste Davor Strinović, penchent plutôt pour une mort autour de 1973, tout en reconnaissant qu’il est pratiquement impossible d’être catégorique après tant d’années. En clair : la fourchette réelle se situe entre 1966 et 1973, et le chiffre de « 42 ans » abondamment cité en ligne, bien que possible, reste la limite haute d’un intervalle incertain plutôt qu’une date établie.
Pourquoi le corps ne s’est pas simplement décomposé
Le mot « momifié » revient dans tous les articles consacrés à l’affaire, et il correspond bien à la réalité constatée par les autorités. Une momification naturelle de ce type se produit lorsque les tissus perdent leur eau assez rapidement pour empêcher la prolifération bactérienne responsable de la décomposition classique. Un environnement sec, bien ventilé, à température relativement stable — ce que pouvait offrir un petit espace sous les toits, isolé du reste de l’immeuble et peu fréquenté — favorise ce processus. Ce sont des conditions que l’on retrouve dans d’autres cas documentés de momification spontanée en climat tempéré, généralement dans des greniers, des maisons abandonnées ou des logements très peu ventilés en air libre. Rien, dans ce mécanisme, ne relève du mystère : c’est la conjonction d’un lieu clos et d’une longue absence de perturbation qui a permis au corps de se conserver plutôt que de disparaître.
Le silence administratif : une femme rayée des radars
Ce qui frappe le plus dans cette affaire n’est pas tant la momification que le silence institutionnel qui l’a rendue possible. Golik ne recevait apparemment plus de visites, plus de courrier suivi, plus de contact avec les services sociaux ou de santé de l’époque yougoslave puis croate. Sa sœur ne signala jamais sa disparition. Aucun voisin ne jugea utile d’alerter la police avant que la question de la propriété du logement ne l’exige. Elle continuait pourtant, semble-t-il, à toucher une pension, ce qui a pu retarder l’alerte administrative que son absence aurait dû déclencher — un point que plusieurs médias croates ont relevé sans jamais totalement l’élucider.
Un cas qui n’est pas isolé
L’histoire de Hedviga Golik rappelle, par sa mécanique, d’autres affaires de « morts isolées » découvertes tardivement en Europe — le cas le plus connu restant celui de Joyce Vincent, retrouvée morte dans son appartement de Londres en 2006, plus de deux ans après son décès, télévision toujours allumée. Ces affaires ne relèvent pas du paranormal ni du fait divers sensationnel : elles interrogent la manière dont des sociétés urbaines modernes peuvent laisser un individu sortir complètement de tout filet relationnel et administratif sans que cela déclenche la moindre alerte pendant des années.
Ce qu’il reste de Hedviga Golik
Il n’existe pas de conclusion judiciaire à cette affaire, pour la simple raison qu’il n’y a jamais eu de crime à élucider : aucun élément n’a jamais suggéré une mort violente. Ce qui reste, en définitive, c’est le portrait fragmentaire d’une femme née dans une ville qui allait changer de nom et de nationalité, formée pour soigner les autres, séparée de sa famille, et dont la solitude a fini par être si totale qu’elle est devenue littéralement invisible aux yeux de son quartier pendant plus de trois décennies. Son histoire n’a pas été racontée par elle-même, mais reconstituée après coup à partir de fragments de souvenirs de voisins et de rapports de police — ce qui explique aussi pourquoi tant de détails, à commencer par la date de sa mort, demeurent flous.
Sources
Wikipedia (anglais), « Death of Hedviga Golik »
Snopes, « Posts claim Croatian nurse who died in apartment wasn’t discovered for 42 years. They’re mostly right », 30 octobre 2025
All That’s Interesting, « The Chilling Story Of Hedviga Golik, The Woman Whose Death Went Unnoticed For 42 Years »
Fox News / Associated Press, « Woman’s Dead Body Lies in Flat for 35 Years »
Find a Grave, mémorial d’Hedviga Golik (1924–1966)
