Entre 1947 et 1949, un couple improbable sème la terreur à travers les États-Unis en exploitant l’un des ressorts les plus universels qui soient : le besoin d’être aimé. Martha Beck, infirmière originaire de Floride, et Raymond Fernandez, séducteur d’origine espagnole né à Hawaï, dépouillent et assassinent des femmes seules rencontrées par petites annonces matrimoniales. Condamnés pour un seul meurtre, ils sont soupçonnés d’en avoir commis jusqu’à une vingtaine. Leur procès, aussi médiatique que macabre, fait la une de la presse américaine pendant tout l’été 1949, avant que le couple ne finisse sur la chaise électrique de Sing Sing en 1951. Retour sur l’une des affaires criminelles les plus étranges du XXe siècle américain.
Deux existences meurtries avant la rencontre
Raymond Martinez Fernandez naît le 17 décembre 1914 à Hawaï, de parents espagnols qui s’installent ensuite à Bridgeport, dans le Connecticut. Adolescent, il part travailler dans la ferme de son oncle en Espagne, où il épouse une jeune femme du pays, Encarnación Robles, avec qui il aura quatre enfants qu’il finira par abandonner. Après la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il navigue comme marin, il est victime d’un grave accident : un panneau de cale s’effondre sur sa tête, le laissant chauve et sujet à de violents maux de crâne. Selon plusieurs biographes, ce traumatisme crânien aurait marqué un tournant dans sa personnalité, le poussant vers la petite délinquance puis, en prison, vers une pratique assidue du vaudou qu’il croyait capable de lui donner un pouvoir de séduction surnaturel sur les femmes.
Martha Jule Beck, de son côté, grandit dans un climat familial difficile et souffre toute sa vie d’un surpoids important qui, selon les articles de l’époque, en fait la cible de moqueries constantes. Mariée puis divorcée à deux reprises, mère de deux enfants, elle devient infirmière diplômée et obtient en 1946 un poste de responsable au Pensacola Crippled Children’s Home, en Floride. C’est là, en 1947, qu’elle dépose une petite annonce dans un club de cœurs solitaires — et reçoit une réponse de Raymond Fernandez.
Une petite annonce qui scelle un destin funeste
Le projet initial de Fernandez, comme il le confiera plus tard aux enquêteurs, est classique pour ce genre d’escroc : séduire une correspondante, gagner sa confiance, la délester de son argent, puis disparaître. Mais la rencontre avec Martha Beck ne se déroule pas selon ce schéma habituel. Lorsqu’il vient lui rendre visite en Floride, les deux se découvrent une alchimie inattendue. Beck perd peu après son emploi et choisit de tout quitter pour le rejoindre à New York. Fernandez lui confie alors l’ampleur de sa vie criminelle — et plutôt que d’être effrayée, Martha Beck décide de devenir sa complice.
Le duo met en place un système rodé : Fernandez, qui se présente parfois comme « Charles Martin », homme d’affaires prospère du commerce d’export, multiplie les correspondances avec des femmes seules, généralement plus âgées, veuves ou divorcées, repérées via les colonnes de petites annonces des journaux et magazines. Martha Beck se fait passer pour sa sœur afin de surveiller ses conquêtes de près — et de canaliser une jalousie dont elle ne se cache pas dans les minutes de l’enquête.
Le meurtre de Janet Fay
Début 1949, Fernandez se fiance à Janet Fay, veuve new-yorkaise de 66 ans, qui vient s’installer dans l’appartement du couple à Long Island. Fay retire plusieurs milliers de dollars de ses économies pour financer sa nouvelle vie commune. Mais lorsque Martha Beck surprend Fernandez et sa fiancée au lit ensemble, sa jalousie tourne au drame : elle frappe Janet Fay à la tête avec un marteau, puis Fernandez achève de l’étrangler. Le corps est coulé dans du ciment et dissimulé dans la cave de la sœur de Fernandez.
Pendant plusieurs jours, le couple continue d’encaisser les chèques de leur victime et rédige de fausses lettres signées de son nom pour rassurer sa famille — une ruse qui échoue rapidement : les proches de Janet Fay savent qu’elle ne sait pas taper à la machine. Alertée, la famille prévient la police, et Beck et Fernandez prennent la fuite vers le Michigan.
Delphine et Rainelle Downing : le double meurtre de trop
Réfugiés à Wyoming Township, dans la banlieue de Grand Rapids, les deux fugitifs jettent leur dévolu sur une nouvelle proie : Delphine Downing, jeune veuve de 28 ans, mère d’une fillette de deux ans, Rainelle. Mais Downing commence à se montrer méfiante envers ce « Charles Martin » et sa prétendue sœur. Pour la calmer, Fernandez lui fait absorber des somnifères. Affolée de voir sa mère inconsciente, la petite Rainelle se met à pleurer sans discontinuer — ce qui exaspère Martha Beck, qui tente de l’étrangler sans toutefois la tuer.
Craignant que les marques laissées sur le cou de l’enfant n’éveillent les soupçons de Delphine Downing à son réveil, Fernandez l’abat d’une balle alors qu’elle est encore inconsciente. Le couple reste ensuite plusieurs jours sur place, incapable de se débarrasser de la fillette dont les pleurs continuent de les indisposer. Martha Beck finit par la noyer dans une bassine d’eau. Les deux corps sont enterrés dans la cave de la maison, coulés eux aussi dans du ciment.
L’arrestation et les aveux
Inquiets de ne plus voir Delphine Downing ni sa fille, des voisins alertent la police, qui se présente au domicile le 1er mars 1949 pour un simple contrôle. Les enquêteurs découvrent rapidement les traces d’une fosse récemment remblayée dans la cave. Fernandez et Beck sont arrêtés sur place. Convaincus, à tort, que le Michigan ne pratique pas la peine de mort, ils coopèrent sans réserve avec les autorités locales, espérant échapper à une extradition vers New York. Lors de leurs interrogatoires, Fernandez va jusqu’à revendiquer jusqu’à dix-sept meurtres commis à travers le pays, avant de tenter de rétracter partiellement ses aveux, expliquant qu’il cherchait avant tout à protéger Martha Beck.
Les deux suspects signent une confession de 73 pages. Mais l’existence de la peine capitale dans l’État de New York change la donne : c’est finalement pour l’assassinat de Janet Fay, commis sur le sol new-yorkais, que le couple est extradé et jugé.
Le procès de l’été 1949
Le procès s’ouvre le 9 juin 1949 devant le juge Ferdinand Pecora, à New York, et s’étend jusqu’au 18 août. La défense plaide la folie, mais l’accusation, portée notamment par le procureur Edward Robinson, s’appuie sur le fait que les meurtres suivaient un mode opératoire méthodique et répété — arguant que le duo comprenait parfaitement la portée de ses actes. À la barre, Fernandez nie tout rôle actif dans la mort de Fay et tente de revenir sur ses aveux, affirmant n’avoir parlé que pour protéger celle qu’il aimait. Martha Beck, de son côté, prétendra n’avoir aucun souvenir précis du meurtre, la mémoire ne lui revenant, dit-elle, qu’au moment où elle se retrouve debout au-dessus du corps de la victime.
Après douze heures et demie de délibération, le jury reconnaît les deux accusés coupables de meurtre au premier degré, un verdict qui entraîne automatiquement la peine de mort. La cour d’appel de l’État de New York refuse un nouveau procès, le gouverneur Thomas E. Dewey rejette une demande de grâce, et la Cour suprême des États-Unis refuse à son tour d’examiner l’affaire.
« Dans l’histoire du monde, combien de crimes ont été attribués à l’amour ? », aurait déclaré Martha Beck après sa condamnation.
L’exécution à Sing Sing
Le 8 mars 1951, Raymond Fernandez puis Martha Beck sont exécutés sur la chaise électrique de la prison de Sing Sing. Quelques heures avant sa mort, Fernandez fait parvenir un dernier message à Beck, lui affirmant vouloir crier au monde l’amour qu’il ressent pour elle — une déclaration qui, selon les témoignages recueillis à l’époque, l’aurait profondément apaisée. Durant sa détention, Martha Beck avait par ailleurs publiquement dénoncé les clubs de rencontre par petites annonces, les qualifiant d’officines frauduleuses.
Si le couple a revendiqué jusqu’à dix-sept, voire une vingtaine de victimes à travers le pays, les enquêteurs et historiens du crime s’accordent aujourd’hui à considérer qu’un nombre bien plus restreint de meurtres — quatre à six selon les sources, dont ceux de Janet Fay, Delphine et Rainelle Downing, Jane Thompson et Myrtle Young — ont pu être solidement établis. Une partie des « aveux » de Fernandez pourrait avoir visé, comme il l’a lui-même suggéré, à se maintenir dans le Michigan pour échapper à la peine capitale new-yorkaise, brouillant ainsi la frontière entre confession sincère et stratégie judiciaire.
Une empreinte durable dans la culture populaire
L’affaire, surnommée « Lonely Hearts Killers » par la presse américaine, a durablement marqué l’imaginaire criminel outre-Atlantique. Elle a inspiré plusieurs adaptations au cinéma, dont The Honeymoon Killers en 1970, considéré comme un classique culte du genre, le film mexicain Deep Crimson en 1996, puis Lonely Hearts en 2006, porté par Jared Leto et Salma Hayek, ainsi que le film français Alleluia en 2014. Ce foisonnement cinématographique témoigne de la fascination persistante pour ce couple hors norme, dont l’histoire mêle escroquerie sentimentale, emprise psychologique et violence extrême — et continue, plus de soixante-dix ans après leur exécution, d’interroger la part d’ombre que peut receler la promesse d’un amour trouvé par petite annonce.
Sources
- Wikipedia (EN), « Raymond Fernandez and Martha Beck »
- History.com, « The Lonely Hearts Killers are executed »
- Encyclopedia.com, « Martha Beck Trial: 1949 »
- All That’s Interesting, « The Story Of The ‘Lonely Hearts Killers’ »
- The Line Up, « Martha Beck and Raymond Fernandez: The Lonely Hearts Killers »
- Crime Library (crimelibrary.org), dossier « Martha Beck & Raymond Fernandez, Lonely Hearts Killers »
- Criminal Minds Wiki (Fandom), « Raymond Fernandez and Martha Beck »
- Vocal Media / Criminally Intrigued, articles sur les meurtres de Delphine et Rainelle Downing
