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Le fantasme de l’« humanzee » : cent ans de tentatives pour croiser l’homme et le singe

Par hollowsoul · 11 août 2026

Depuis plus d’un siècle, une idée revient régulièrement hanter la science et ses marges : et si l’on pouvait créer un hybride entre l’être humain et un grand singe ? Derrière ce fantasme se cache une histoire étonnamment documentée, faite de savants soviétiques tombés en disgrâce, d’un chimpanzé de foire devenu star malgré lui, de rumeurs chinoises invérifiables et, plus récemment, d’une expérience bien réelle menée dans un laboratoire du XXIe siècle. Aucun « humanzee » n’a jamais vu le jour. Mais le désir de le créer, lui, n’a jamais vraiment disparu.

Ilya Ivanov, le généticien qui voulait prouver Darwin

Tout commence avec un scientifique russe respecté, spécialiste de l’insémination artificielle. Ilya Ivanovitch Ivanov (1870-1932) avait déjà révolutionné l’élevage en perfectionnant des techniques permettant de féconder des centaines de juments avec la semence d’un seul étalon. Il avait aussi produit plusieurs hybrides animaliers réputés impossibles : un croisement entre zèbre et âne, entre bison et vache domestique, entre rat et souris. Fort de cette réputation, il présente dès 1910, lors du Congrès mondial des zoologistes de Graz, en Autriche, une idée qui va occuper le reste de sa carrière : créer, par insémination artificielle, un hybride entre l’homme et le chimpanzé.

Le projet ne prend forme que dans les années 1920, sous le régime soviétique, qui y voit une occasion inespérée de porter un coup à la religion en démontrant scientifiquement la proximité entre l’homme et l’animal. Ivanov obtient un financement conséquent — l’équivalent, selon certaines estimations, de plus d’un million de dollars actuels — et le soutien de personnalités proches de Lénine. En 1926, il part pour la Guinée française, où il installe son laboratoire près du centre de primatologie de Kindia, avant d’obtenir l’usage du jardin botanique de Conakry.

Sur place, les difficultés s’accumulent : peu de femelles chimpanzés adultes disponibles, conditions sanitaires précaires. Ivanov parvient tout de même à inséminer trois femelles avec du sperme humain. Aucune grossesse n’en résulte. Refusant d’abandonner, il envisage alors l’expérience inverse : féconder des femmes volontaires avec du sperme de grand singe. Les autorités coloniales françaises, informées de son projet — qui aurait impliqué des examens gynécologiques présentés sous un faux prétexte —, s’y opposent fermement et le contraignent à quitter le territoire.

De retour en URSS avec quatre chimpanzés survivants sur les vingt embarqués, Ivanov cherche cette fois des femmes prêtes à se prêter à l’expérience inverse sur le sol soviétique. Le projet capote une seconde fois en 1929, faute d’orang-outan disponible — le dernier spécimen dont il disposait meurt avant l’expérience. L’année suivante, le climat politique se retourne contre lui : critiqué par le pouvoir soviétique, Ivanov est condamné à l’exil dans la République socialiste soviétique kazakhe. Il y travaille à l’Institut vétérinaire et zootechnique local et meurt d’un accident vasculaire cérébral en 1932, sans jamais avoir obtenu le moindre résultat. L’historien Alexander Etkind, qui a documenté cette affaire, souligne qu’un succès aurait, aux yeux de l’époque, définitivement validé la proximité de parenté entre l’homme et le singe telle que la décrivait Darwin — ce qui explique en partie pourquoi le projet avait suscité un tel enthousiasme idéologique côté soviétique.

Oliver, le chimpanzé qu’on a pris pour un « chaînon manquant »

Un demi-siècle plus tard, c’est un animal de spectacle qui relance la légende. Dans les années 1970, un chimpanzé nommé Oliver fait le tour des cirques et des plateaux de télévision américains. Sa particularité : il se déplace naturellement en position debout, arbore un visage étonnamment plat, une calvitie précoce, des oreilles proéminentes — et il préférerait, dit-on, la compagnie des femmes humaines à celle des femelles de son espèce. Ses propriétaires, Frank et Janet Berger, le présentent comme un possible « chaînon manquant », voire comme le fruit d’un croisement entre l’homme et le chimpanzé.

La rumeur la plus tenace veut qu’Oliver possède 47 chromosomes — un nombre pile intermédiaire entre les 46 de l’espèce humaine et les 48 du chimpanzé, ce qui aurait effectivement pu signer une hybridation. Cette affirmation circule pendant plus de vingt ans, alimentant la fascination du public pour cet animal exploité de foire en foire, puis loué à des laboratoires de tests, où il finit par développer une atrophie musculaire et des tremblements liés à des années d’isolement en cage.

En 1996, le généticien David H. Ledbetter, de l’Université de Chicago, procède enfin à une analyse chromosomique rigoureuse. Le verdict est sans appel : Oliver possède bel et bien 48 chromosomes, comme n’importe quel chimpanzé. Des études complémentaires, publiées dans l’American Journal of Physical Anthropology, montreront que sa morphologie crânienne, la forme de ses oreilles et sa tendance à la calvitie entrent parfaitement dans la variabilité naturelle observée chez l’espèce — en particulier chez la sous-espèce du chimpanzé central d’Afrique, à laquelle son ADN mitochondrial le rattache. Oliver n’était donc pas un hybride, mais un chimpanzé au physique atypique, victime d’une exploitation commerciale bâtie sur un mythe. Sauvé la même année par le sanctuaire Primarily Primates, au Texas, il y finira ses jours, mourant dans son sommeil en 2012, à l’âge estimé de 55 ans.

Shenyang, 1967 : une expérience chinoise jamais vérifiée

Le troisième volet de cette histoire est aussi le plus flou. En 1981, un certain Ji Yongxiang, alors directeur d’un hôpital de Shenyang, en Chine, affirme dans le journal shanghaïen Wenhui Bao avoir participé, quatorze ans plus tôt, à une tentative d’hybridation homme-chimpanzé. Selon son récit, une femelle chimpanzée aurait été inséminée avec du sperme humain en 1967 et serait tombée enceinte. Mais l’expérience aurait été brutalement interrompue par la Révolution culturelle : les chercheurs impliqués envoyés aux travaux forcés à la campagne, le laboratoire abandonné, et la chimpanzée, alors enceinte de trois mois, morte de négligence.

Le journaliste américain Timothy McNulty, du Chicago Tribune, avait à l’époque relayé ce témoignage, précisant qu’un responsable du bureau de recherche en génétique de l’Académie chinoise des sciences, Li Guong, aurait confirmé l’existence du projet initial ainsi que l’intention, à l’époque, de reprendre les essais. Aucune preuve matérielle — document de laboratoire, publication scientifique, témoin indépendant — n’est cependant jamais venue étayer ce récit, qui repose entièrement sur la parole d’un seul homme, recueillie près de quinze ans après les faits allégués. L’affaire reste, à ce jour, dans la catégorie des rumeurs invérifiables plutôt que des expériences documentées comme celle d’Ivanov.

2019 : la chimère homme-singe redevient une réalité de laboratoire

Le sujet ressurgit de façon bien plus concrète à l’été 2019. Le quotidien espagnol El País révèle qu’une équipe internationale dirigée par le biologiste Juan Carlos Izpisúa Belmonte, chercheur à l’Institut Salk en Californie, a produit des embryons contenant à la fois des cellules humaines et des cellules de macaque. Contrairement aux tentatives d’Ivanov ou aux allégations chinoises des années 1960, il ne s’agit pas ici d’un hybride au sens strict — issu de la fusion d’un ovule et d’un spermatozoïde de deux espèces différentes — mais d’une chimère : des cellules souches humaines injectées dans un embryon de singe déjà formé, où elles se développent en parallèle des cellules de l’hôte.

Belmonte avait auparavant mené des expériences similaires sur des embryons de porc et de mouton, avec un succès limité : la proportion de cellules humaines intégrées restait extrêmement faible. Les singes, génétiquement bien plus proches de l’homme, offraient de meilleures chances de réussite. Les travaux, menés en collaboration avec l’Université des sciences et technologies de Kunming, en Chine — un choix motivé, selon plusieurs sources, par un cadre légal plus souple qu’aux États-Unis, où les National Institutes of Health interdisent tout financement fédéral pour ce type de recherche — ont été formellement publiés dans la revue Cell en avril 2021. Les embryons chimériques homme-singe ont pu se développer en laboratoire pendant vingt jours, avant d’être détruits conformément au protocole prévu, bien avant toute formation d’un système nerveux.

L’objectif affiché n’a rien de la quête d’un « surhomme » façon science-fiction : il s’agit de mieux comprendre le développement embryonnaire précoce et, à terme, d’explorer la possibilité de faire croître des organes compatibles avec l’être humain à l’intérieur d’un hôte animal, pour répondre à la pénurie chronique de greffons. La distance évolutive entre l’homme et le singe reste par ailleurs jugée bien trop importante pour qu’un véritable hybride homme-singe puisse un jour être mené à terme — un obstacle biologique qui n’existait pas de la même façon dans le cas, plus proche génétiquement, du chimpanzé visé par Ivanov. L’expérience n’en a pas moins ravivé un débat éthique international sur les limites à poser à ce type de recherche.

Un fantasme, trois siècles, une même question

De la Guinée coloniale des années 1920 aux laboratoires biotechnologiques d’aujourd’hui, en passant par les chapiteaux de foire américains et les rumeurs invérifiées de la Chine maoïste, cette histoire dessine une continuité troublante : celle d’une fascination scientifique et culturelle pour la frontière — parfois floue dans l’imaginaire collectif — entre l’humain et l’animal. Aucun humanzee n’a jamais existé. Mais chaque génération semble produire sa propre tentative, ou sa propre légende, pour tester cette frontière. Ce qui a changé, en un siècle, ce n’est pas le désir : c’est l’outil. Là où Ivanov n’avait que la seringue et l’obstination, la biologie moderne dispose désormais du CRISPR et de la culture d’embryons chimériques — de quoi rappeler que ce vieux fantasme n’appartient pas seulement à l’histoire des sciences, mais aussi, potentiellement, à son avenir.

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