En 1963, un divorce vient éclipser jusqu’au scandale Profumo qui secoue déjà l’establishment britannique. Margaret Campbell, duchesse d’Argyll, se retrouve au cœur d’une tempête médiatique lorsque son mari, Ian Campbell, 11e duc d’Argyll, produit devant le tribunal une série de photographies Polaroid destinées à prouver son infidélité. Parmi ces clichés volés figure l’image qui va hanter la presse britannique pendant des décennies : la duchesse, ne portant rien d’autre que son fameux collier de perles à trois rangs, photographiée en train de pratiquer une fellation à un homme dont la tête, hors cadre, ne sera jamais identifiée. La presse le surnomme aussitôt « l’homme sans tête ».
Margaret Campbell emportera ce secret dans sa tombe en 1993, sans jamais révéler publiquement l’identité de cet amant. Mais les rumeurs, une enquête gouvernementale discrète et plusieurs travaux biographiques menés depuis ont fini par dessiner un tableau beaucoup plus complexe qu’un simple ragot mondain.
Un mariage à la dérive et des preuves obtenues par effraction
L’union entre Margaret et Ian Campbell est notoirement orageuse. Pressé par des motifs financiers autant que par le désir de se séparer, le duc fait appel à un serrurier pour forcer un placard du domicile de son épouse à Mayfair. Il y dérobe ses journaux intimes ainsi qu’une collection de Polaroïds compromettants, qui deviendront la pièce maîtresse de sa procédure de divorce.
Le juge chargé de l’affaire, Lord Wheatley, rend un jugement d’environ 50 000 mots d’une sévérité inouïe, qualifiant la duchesse de femme entièrement dépravée et se livrant à des « pratiques sexuelles répugnantes ». Ce verdict, largement relayé par la presse de l’époque, fait d’elle une figure publique de la déchéance morale pour le reste de sa vie.
Une liste de 88 noms et une nation en effervescence
Le duc affirme détenir une liste d’environ 88 hommes avec lesquels son épouse aurait entretenu des liaisons, parmi lesquels des ministres du gouvernement et, selon certaines sources, des membres de la famille royale. Cette allégation, jamais vérifiée dans son intégralité, alimente une véritable obsession nationale pour la traque de « l’homme sans tête », transformant le scandale conjugal en feuilleton qui tient en haleine tout le pays et jette une lumière crue sur les mœurs de l’aristocratie britannique.
Les deux principaux suspects : un ministre et une star hollywoodienne
Deux noms dominent rapidement les spéculations. Le premier est Duncan Sandys, ministre des Relations avec le Commonwealth puis ministre de la Défense, et surtout gendre de Winston Churchill. Le second est Douglas Fairbanks Jr., acteur américain réputé pour son charme et ses liens étroits avec l’aristocratie britannique, habitué des réceptions données par la duchesse. Les deux hommes nient catégoriquement toute implication, mais les indices circonstanciels alimentent les soupçons pendant des années.
Face à la pression politique, le gouvernement charge secrètement Lord Denning de mener une enquête discrète afin de déterminer si Sandys est bien l’homme du cliché. Denning compare notamment l’écriture manuscrite figurant au dos de certains Polaroïds à celle du ministre et examine les caractéristiques physiques visibles sur les photographies. Selon des travaux ultérieurs consacrés à cette enquête, Denning aurait en réalité dressé une liste de cinq suspects potentiels : Fairbanks Jr., l’homme d’affaires américain John Cohane, Peter Combe (attaché de presse de l’hôtel Savoy), le diplomate allemand Sigismund von Braun, et Sandys lui-même. Ses conclusions ne désigneront toutefois jamais nommément le coupable, probablement pour éviter un nouvel embarras politique après l’affaire Profumo.
2000 : un documentaire relance l’enquête
Après des décennies de spéculation, un documentaire de Channel 4 diffusé en 2000, intitulé Secret History: The Duchess and the Headless Man, avance une thèse inattendue : il n’y aurait pas un, mais deux hommes sans tête sur les différents clichés. D’après cette enquête, qui s’appuie sur des sources internes et une relecture de portions inédites du rapport Denning, Duncan Sandys apparaîtrait sur la photographie la plus célèbre, tandis que Douglas Fairbanks Jr. figurerait sur d’autres images volées par le duc. Cette théorie « à double identité » colle avec le volume considérable de preuves présentées lors du procès et avec la contradiction des rumeurs qui circulaient depuis 1963.
Une confidente de la duchesse, interrogée dans le cadre de cette enquête, aurait rapporté que Margaret affirmait que le seul appareil Polaroid disponible dans le pays à l’époque des faits avait été prêté au ministère de la Défense — un détail troublant pour la piste Sandys.
D’autres noms avancés au fil des décennies
Le mystère ne s’arrête pourtant pas là. En 2013, Lady Colin Campbell, belle-fille du 11e duc, affirme que Margaret lui aurait confié en privé que l’homme sans tête était en réalité Bill Lyons, cadre commercial américain de la Pan American World Airways. Le calendrier de cette liaison, supposément entamée en 1961, pose toutefois problème puisque le duc aurait découvert les photographies environ deux ans plus tôt.
Une autre piste, documentée en 2019 par la biographe Lyndsy Spence dans son ouvrage The Grit in the Pearl: The Scandalous Life of Margaret, Duchess of Argyll, désigne un tout autre homme : Joe Thomas, courtier en bourse new-yorkais avec qui Margaret aurait eu une liaison à la fin des années 1940, après l’échec de son premier mariage avec Charles Sweeny. Spence rapporte avoir été contactée par le fils de Joe Thomas, convaincu que son père était l’homme photographié, et évoque des Polaroïds retrouvés dans les affaires personnelles de ce dernier, dont les dates correspondraient aux séjours de Margaret à New York en 1947 et 1948 — soit tout juste après la commercialisation du tout premier appareil Polaroid.
Un scandale relu à la lumière du mouvement #MeToo
Au-delà de la seule question de l’identité de l’homme sans tête, les biographies récentes invitent à reconsidérer l’ensemble de l’affaire. Lyndsy Spence a notamment souligné que Margaret Campbell peut être vue comme l’une des premières victimes de ce que l’on appellerait aujourd’hui une atteinte à la vie privée assimilable à du « revenge porn » : des documents personnels dérobés par effraction et exhibés publiquement pour détruire sa réputation, dans un contexte où la justice et la presse ont choisi de la condamner moralement plutôt que de s’interroger sur la légitimité du procédé employé par son mari.
Cette relecture, portée notamment dans la foulée des mouvements #MeToo et Time’s Up, contraste fortement avec le traitement réservé à la duchesse par la presse des années 1960, qui l’avait surnommée avec mépris « la duchesse sale » (the Dirty Duchess).
Un mystère toujours vivant
Plus de soixante ans après le procès, aucune conclusion définitive n’a jamais été établie avec certitude absolue. Duncan Sandys et Douglas Fairbanks Jr., Bill Lyons, Joe Thomas, ou encore les autres noms évoqués par l’enquête Denning : chaque piste a ses défenseurs, ses zones d’ombre et ses incohérences chronologiques. Le refus de Margaret Campbell de révéler la vérité de son vivant, combiné à la volonté de l’establishment britannique de protéger certaines réputations, a permis à ce mystère de traverser les décennies. Aujourd’hui encore, l’affaire de « l’homme sans tête » demeure un cas d’école mêlant sexe, classe sociale et trahison au sommet de la société britannique — et un rappel de la brutalité avec laquelle l’opinion publique de l’époque a traité une femme dont la vie privée avait été violée.
Sources principales : Historic Mysteries ; The Guardian (2000) ; History Extra ; Wikipedia (Margaret Campbell, duchesse d’Argyll) ; The Scotsman ; Fox News ; Sunday Mail / PressReader ; Bustle ; The Cinemaholic ; Distractify.
