Le 8 mai 2026, le Pentagone a mis en ligne une première salve de 162 dossiers déclassifiés consacrés aux phénomènes anomaux non identifiés (UAP), dans le cadre d’un programme baptisé PURSUE et voulu par l’administration Trump. Parmi des centaines de pages consacrées à des observations militaires bien plus récentes, un document a immédiatement retenu l’attention des passionnés d’histoire secrète du Troisième Reich : un rapport du FBI évoquant un témoin affirmant avoir photographié, en pleine Seconde Guerre mondiale, un engin volant en forme de disque construit par les Allemands. L’affaire, reprise en quelques jours par des dizaines de médias à travers le monde, mérite qu’on la reprenne depuis la source plutôt que depuis ses versions les plus spectaculaires.
Une transparence inédite sur les dossiers UAP
Le portail war.gov/UFO, ouvert à cette occasion, rassemble des documents couvrant la période 1948-2026 : des PDF, des vidéos et des photographies provenant du ministère de la Défense, du FBI, de la NASA et du Département d’État. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a présenté cette publication comme la fin d’une trop longue rétention d’informations, tandis que la Maison-Blanche y voyait l’exécution d’une directive présidentielle signée en février 2025. Deux tiers des dossiers publiés restent partiellement caviardés, et l’administration a promis de nouvelles vagues de publication dans les semaines suivantes. C’est dans ce vaste corpus, au milieu de témoignages de pilotes militaires bien plus contemporains, que dort le dossier qui nous intéresse ici.

Le témoignage de Paul L. Peyerl
Le document central porte la référence FBI 62-0-11328 et provient du bureau de Miami. Il consigne la déposition d’un certain Paul L. Peyerl, qui s’est présenté spontanément dans les locaux du FBI le 26 avril 1967, avant qu’un rapport officiel ne formalise son témoignage le 8 juin de la même année. Peyerl s’y présente comme un ancien pilote d’essai de la Luftwaffe : diplômé d’une académie aérienne allemande vers 1943, il affirme avoir d’abord servi sur le front de l’Est avant d’être affecté, à la fin de l’année 1944, à un programme secret basé dans la Forêt-Noire.
Selon ses dires, l’appareil qu’il a été chargé de photographier en vol était en forme de soucoupe, d’environ six mètres et demi de diamètre (soit une vingtaine de pieds), à propulsion radiocommandée, et équipé de plusieurs réacteurs disposés sur son pourtour extérieur. La partie externe de l’engin pivotait, précise-t-il, autour d’un dôme central resté fixe. Peyerl affirme avoir conservé le négatif d’un cliché pris en vol à environ 7 000 mètres d’altitude, ainsi qu’une photographie de l’engin au sol, prise selon ses mots « au péril de sa vie ». Les deux documents auraient été remis au FBI en 1967.
Kuehr, l’ingénieur introuvable
Peyerl attribue la conception de l’appareil à un certain Kuehr, dont le prénom demeure inconnu même dans le dossier du FBI. Il affirme que cet ingénieur avait tenté d’échapper à la conscription avant d’être arrêté par la Gestapo, puis suppose qu’il a été capturé par les forces alliées à la fin des hostilités. Le sort réel de Kuehr n’a jamais été établi : aucun document d’après-guerre, qu’il provienne des services de renseignement américains ou des programmes de récupération de scientifiques allemands, ne mentionne un ingénieur de ce nom associé à un quelconque projet aéronautique en forme de disque.
Une seule archive, plusieurs récits
C’est là que l’exercice de recoupement devient instructif. En reprenant l’histoire, plusieurs médias ont rapporté une version sensiblement différente : un engin bien plus grand, d’environ quinze mètres (50 pieds) de diamètre, doté d’un réacteur central et de six réacteurs périphériques, capable d’atteindre 1 500 miles à l’heure à 12 000 mètres d’altitude, observé dès 1943, et signalé par Peyerl dès 1957 après une tentative infructueuse de contacter la CIA. Cette version, largement diffusée par des sites reprenant une dépêche du tabloïd britannique Daily Mail, ajoute des détails de performance qui ne figurent pas dans la transcription du document original consultable sur le portail du Pentagone. Celle-ci ne mentionne ni vitesse, ni plafond opérationnel, ni date de premier contact en 1957 : elle situe l’observation en novembre 1944 et la déposition en avril 1967, pour un appareil d’une vingtaine de pieds seulement. Plusieurs titres de presse évoquant les « 1 500 mph » dans leur titre ne reprennent d’ailleurs jamais ce chiffre dans le corps de leur propre article, signe probable d’une surenchère éditoriale plutôt que d’une lecture attentive de l’archive.
Un autre détail interroge : le dossier original situe le programme secret dans la « Forêt-Noire d’Autriche ». Or la Forêt-Noire (Schwarzwald) est une région bien identifiée du sud-ouest de l’Allemagne, dans le Bade-Wurtemberg, et non d’Autriche. Cette incohérence géographique n’est pas une invention de la presse récente : elle figure déjà dans le document de 1967 lui-même, tel que retranscrit depuis l’archive publiée. Reste à savoir si elle trahit un trou de mémoire de Peyerl vingt-trois ans après les faits qu’il rapporte, une confusion avec un autre lieu, ou simplement une imprécision de l’agent qui a rédigé le rapport à l’époque.
Les armes miracles du Reich et l’ombre de l’opération Paperclip
Cette histoire s’inscrit dans un terreau bien réel : celui des Wunderwaffen, ces « armes miracles » sur lesquelles le régime nazi a investi des ressources considérables en fin de guerre, du missile V-1 à la fusée V-2 en passant par le premier chasseur à réaction opérationnel au monde, le Messerschmitt Me 262. Ces prouesses techniques, arrivées trop tard pour inverser le cours du conflit, ont nourri après-guerre l’idée que d’autres projets, plus secrets encore, auraient pu voir le jour. L’opération Paperclip, qui a transféré aux États-Unis plus de 1 600 scientifiques et ingénieurs allemands entre 1945 et 1959, a durablement alimenté les spéculations sur d’éventuels prolongements américains de recherches aéronautiques nazies avancées, notamment autour des légendaires engins Haunebu ou de l’énigmatique « Cloche » (Die Glocke), popularisés notamment par l’essayiste Joseph Farrell, sans qu’aucune preuve tangible ne soit jamais venue étayer ces thèses.
Ce que le FBI ne dit pas
Le document lui-même est prudent : le FBI y précise explicitement qu’il ne contient « ni recommandation ni conclusion » de sa part, et que l’information a été transmise à l’US Air Force en raison de l’intérêt croissant du public pour les ovnis dans les années 1960. Il s’agit donc d’un témoignage isolé, recueilli vingt-trois ans après les faits allégués, sans corroboration extérieure connue, et rien n’indique qu’un laboratoire ait un jour authentifié le négatif ou la photographie que Peyerl affirme avoir remis. L’identité de Kuehr reste, elle aussi, entièrement invérifiée. Replacé dans l’ensemble des 162 dossiers publiés en mai 2026, qui comptent aussi bien des clichés de la mission Apollo 17 que le témoignage d’un pilote de drone en 2023, le dossier Peyerl fait figure de curiosité isolée au milieu d’un corpus autrement centré sur des observations militaires contemporaines.
Une légende à l’épreuve de sa propre archive
L’affaire illustre assez bien la manière dont un document fragile, né d’un témoignage unique recueilli en pleine fièvre ufologique des années 1960, peut se transformer, une fois déclassifié et relayé par la presse, en un récit de plus en plus spectaculaire à mesure qu’il change de mains. Les chiffres grossissent, la géographie se brouille, et l’archive d’origine — modeste, non corroborée et officiellement dépourvue de conclusion — finit par disparaître derrière ses propres réécritures. Que Kuehr ait ou non fait voler un jour un disque au-dessus de la Forêt-Noire, ou que ce récit ne soit que le souvenir, exact ou reconstruit, d’un homme seul face à des agents du FBI en 1967, le dossier 62-0-11328 restera l’un de ces recoins mineurs mais tenaces de l’histoire secrète du XXe siècle.
Références
- Historic Mysteries, « Declassified FBI Files Reveal Bizarre Claims of a 1,500mph Nazi Flying Saucer », mai 2026.
- Archive PURSUE Release 01, ministère de la Défense américain, dossier FBI 62-HQ-83894, section 10, document consultable sur war.gov/UFO.
- ABC News, Stars and Stripes et UPI, comptes rendus de la conférence de presse du Pentagone du 8 mai 2026.
- AOL News et Fox News/OutKick, comptes rendus citant des extraits du dossier FBI 62-0-11328.
- NaturalNews et Activist Post, versions reprenant des éléments attribués au Daily Mail (vitesse, altitude, date de 1957).
- Wikipédia (édition anglophone), article « Nazi UFOs ».
