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Le Naufrage du Bluebelle : Crime et Miracle en Haute Mer

Par hollowsoul · 11 février 2026

Novembre 1961. Les eaux turquoise des Bahamas deviennent le théâtre de l’un des faits divers les plus sombres de l’histoire maritime. Ce qui devait être une croisière de rêve pour la famille Duperrault s’est transformé en un huis clos sanglant, laissant derrière lui une unique survivante et un mystère qui a mis des décennies à livrer tous ses secrets.

Une Croisière vers l’Enfer

Arthur Duperrault, un riche opticien du Wisconsin, loue le ketch de 18 mètres, le Bluebelle, pour emmener sa femme et ses trois enfants en vacances. Pour diriger le navire, il engage Julian Harvey, un ancien pilote de l’armée de l’air décoré, accompagné de sa nouvelle épouse, Mary Dene.

Le 12 novembre, alors que le navire rentre vers la Floride, le rêve bascule. Au milieu de la nuit, Harvey sombre dans une folie meurtrière.

Le Massacre et la Rescapée

Les motivations de Harvey étaient basées sur la cupidité : il venait de souscrire une assurance-vie sur sa femme et comptait simuler un accident. Surpris par Arthur Duperrault alors qu’il tuait Mary Dene, Harvey décide de ne laisser aucun témoin. Il assassine froidement les parents et deux des enfants.

C’est ici que l’histoire prend un tournant incroyable. Terry Jo Duperrault, 11 ans, réveillée par les cris, monte sur le pont. Harvey, occupé à saborder le navire pour effacer les preuves, lui donne une corde à tenir avant de s’enfuir sur un canot de sauvetage, pensant que la fillette coulerait avec le navire.

  • Survie héroïque : Terry Jo réussit à détacher un petit flotteur en liège de 60 cm sur 150 cm.
  • Conditions extrêmes : Elle passera 84 heures (près de 4 jours) à la dérive, sans eau ni nourriture, vêtue d’un simple pyjama, brûlée par le soleil et entourée de requins.

La Fin du Coupable

Julian Harvey est secouru le lendemain. Il raconte une version héroïque : un grain soudain aurait brisé le mât, provoquant un incendie et le naufrage. Il affirme être le seul survivant.

Cependant, trois jours plus tard, un cargo grec repère un minuscule point blanc sur l’océan : c’est Terry Jo, mourante mais vivante. Apprenant la nouvelle du sauvetage de la fillette par la police dans son hôtel, Harvey comprend que son mensonge est terminé. Il se retire dans sa chambre et met fin à ses jours.

L’Ombre : La Psychologie de Julian Harvey

Julian Harvey n’était pas un simple meurtrier d’opportunité ; il présentait tous les traits d’un psychopathe narcissique et d’un prédateur social.

Un passé de « survivant » suspect

Avant le Bluebelle, Harvey avait un historique troublant que la police de l’époque n’avait pas réussi à relier. C’était un homme qui utilisait la tragédie comme outil financier :

  • Il avait survécu à cinq naufrages de navires dont il était le responsable.
  • Il avait été impliqué dans un accident de voiture où sa précédente femme et sa belle-mère avaient péri, alors que lui s’en était sorti indemne. À chaque fois, les assurances payaient.

Le profil clinique

Harvey était obsédé par son apparence de héros décoré de l’Air Force. Pour lui, les autres n’étaient que des variables dans une équation financière. Sa décision d’éliminer toute la famille Duperrault montre une absence totale d’empathie et une réactivité glaciale : une fois le premier dommage collatéral identifié (Arthur le surprenant avec le corps de Mary), il est passé en mode « nettoyage » sans aucune hésitation morale.

Sa fin brutale est d’ailleurs révélatrice : il ne s’est pas suicidé par remords, mais par orgueil. L’idée d’être exposé, de voir son masque de « capitaine courageux » tomber devant le monde entier, lui était insupportable.


La Lumière : Le Témoignage et la Résilience de Terry Jo

Pendant des décennies, Terry Jo est restée silencieuse. Ce n’est qu’en 2010, dans son livre Alone: Orphaned on the Ocean, qu’elle a livré les détails de ce qu’elle a ressenti sur ce flotteur de liège.

Un détachement protecteur

Terry Jo explique qu’elle est entrée dans un état de sidération protectrice. En voyant les corps de sa famille, son esprit a « débranché » la douleur pour se concentrer sur une seule chose : la survie.

  • L’instinct pur : Lorsqu’elle a vu Harvey s’enfuir, elle n’a pas paniqué. Elle a attendu que le bateau coule pour se laisser porter par l’eau et atteindre le petit radeau.
  • Une présence spirituelle : Elle a souvent raconté qu’elle n’était « pas seule ». Elle ressentait une forme de paix étrange, malgré la déshydratation et les hallucinations causées par le sel et le soleil.

Le traumatisme enfoui

À son réveil à l’hôpital, on lui a dit de « passer à autre chose ». Dans les années 60, le syndrome de stress post-traumatique (SSPT) n’était pas traité comme aujourd’hui. Elle a changé de nom (Tere Duperrault Fassbender) et a mené une vie discrète, travaillant ironiquement dans le domaine de la protection de l’eau.

Le moment de vérité

Son témoignage a permis de reconstituer les dernières minutes du Bluebelle. Elle a contredit point par point la version de Harvey sur le mât brisé. Elle a décrit Harvey debout sur le pont, tenant un couteau, le regard vide. Ce témoignage, bien que tardif pour le procès (puisque Harvey était mort), a permis de clore officiellement l’enquête et de rendre justice à sa famille.

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